#Metoo et la débandade des mâles dominants

2017 a débuté par la Women’s march. Elle s’achève avec le mouvement #MeToo, une dénonciation sans précédent du système patriarcal qui autorise les hommes à disposer du corps des femmes en toute impunité. « What happened? » comme dirait Hillary.

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Depuis que plus de 80 actrices d’Hollywood ont révélé dans la presse les tentatives de viol et agressions sexuelles en série commises par le producteur de cinema Harvey Weinstein, pas un jour ne passe aux Etats-Unis sans qu’un homme de pouvoir se voit poussé vers la sortie pour cause de harcèlement et abus sexuel au travail. Comme dans un calendrier de l’Avent, une cinquantaine d’hommes à la carrière et à la notoriété bien assises, ont été « outés » en tant qu’agresseurs, et contraints de démissionner dans l’industrie des médias, du show-bizz, de la culture, du sport, de la restauration, de la finance, de la « tech », et dans les milieux judiciaires et politiques.
Si la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade, comme dirait Beyoncé. La campagne #Metoo, en braquant les cameras et les projecteurs et en forcant la conversation sur la domination et les violences masculines, est venu mettre un peu de miel sur l’amertume d’une année de mesures politiques haineuses et cruelles envers les femmes et les populations les plus discriminées: immigré-es, salarié-es pauvres, minorités sexuelles et ethniques.

This is a man’s world
Ah, les gars! Vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien de voir Donald Trump dépossédé par des gonzesses de son arme de destruction médiatique favorite, Twitter; la star de reality-show détrônée par les movies stars; et l’avalanche des hashtag #Metoo déplacer la conversation nationale et les vindictes présidentielles contre les boucs-émissaires, pour la recentrer sur les violences et les abus de pouvoir des mâles de la classe dominante. Si vous êtes surpris, choqués ou inquiets par les répercussions et l’ampleur du mouvement #Metoo, c’est que vous n’avez pas prêté attention ou que vous êtes un homme. Et je le comprends. Le patriarcat, qui fonde les rapports sociaux sur la hiérarchie des sexes et la subordination sexuelle des femmes, - mais aussi intellectuelle, professionnelle et économique -, on est tous tombés dedans quand on était petits, mais pas du même côté du manche et du plafond de verre. (Pour un cours de rattrapage accéléré en matière de féminisme, je vous invite à visionner cette interview de Simone de Beauvoir en 1975).
Il y a longtemps que « mon sexe est en colère » pour paraphraser Les monologues du vagin, pièce de théatre d’Eve Ensler sur les violences sexuelles, qui fit le tour du monde dans les années 90 quand Internet balbutiait encore. Vingt ans plus tard, l’existence des médias sociaux a enclenché une réaction en chaine. Le hashtag #Metoo a ravivé un mouvement de solidarité en ligne, initié en 2007 par l’activiste noire américaine Tarana Burke pour permettre aux jeunes femmes de couleur de mettre des mots sur le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles subissaient. Et ce n’est que la partie visible des violences masculines. Selon des statistiques gouvernementales récentes, une mineure sur trois est victime d’abus verbaux, physiques et émotionnels. Sur 100 cas de viols aux Etats-Unis, seulement 12 conduisent à une arrestation, 9 à un procès, et 5 aboutissent à une condamnation. 25% des femmes sont victimes de violences conjugales au cours de leur vie et plus de trois femmes sont assassinées tous les jours par leurs compagnons.

Beauty and the beast
Pour mieux comprendre l’essor et les enjeux du mouvement #Metoo dans le contexte des Etats-Unis, il faut revenir à deux questions:
Premièrement, pourquoi et comment 53% des électrices blanches ont basculé en faveur de Trump en dépit d’une campagne ouvertement raciste et misogyne, alors même que cet électorat constituait le coeur de cible d’Hillary Clinton? Le facteur électoral déterminant tient en un prénom: Ivanka. Dans la « super marque » créée par Trump autour de sa personnalité, sa fille Ivanka, dotée de sa propre reconnaissance médiatique à travers sa ligne de vêtements, a été un agent adoucissant et un instrument de dédiabolisation de l’alliance entre capitalisme bling-bling, fondamentalisme religieux et idéologie suprémaciste blanche.« Succesfull business woman », « first daughter », mère, polie et policée, incarnant tous les stéréotypes de la féminité moderne, propulsée conseillère politique - puis aussitôt reléguée à un rôle ornemental et d’aide-soignante pour tempérer les mouvements d’humeur de son père - Ivanka Trump a joué la tête de gondole d’un soft power féminin, à laquelle une frange des américaines de la middle class blanche périurbaine a pu s’identifier: les « soccer moms » et les « trophy wives » peu politisées, peu formées intellectuellement, et peu conscientes de la dynamique des rapports de domination/soumission, y compris au sein de leur propre couple.
Ceci me conduit à deux doigts de penser que dans une société du spectacle, si un ticket Hillary Clinton - George Clooney avait pu exister, - what else? -, le scénario aurait été bien différent en matière d’identification -mais #metoo n'aurait pas existé -. Les médias n’auraient pas tendu si complaisamment leurs perches de micro à Trump pour faire de l’audimat. L’extrême-droite, les hackeurs russes et les revirements du FBI auraient eu bien du mal à contrecarrer le pouvoir symbolique d’une idole (Macron l’a bien compris avec les funérailles de Johnny).
Certes, il y a eu des tentatives de Steve Bannon et de l’extrême-droite durant la campagne d’attaquer les élites libérales d’Hollywood, mais ça n’a pas marché, la manoeuvre risquant trop d’éveiller les soupçons et les souvenirs du Mac-Carthysme dans la mémoire collective.

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La deuxième question est la suivante: comment et pourquoi en dépit des allégations de viols et d’agression sexuelles toujours portées par une vingtaine de femmes à l’encontre de Trump, cela n’a pas suffi à détourner une frange suffisante de l’électorat féminin? Parce que le parti démocrate et sa candidate, plombée par les mêmes accusations portées contre Bill Clinton une génération auparavant, a été immédiatement neutralisée tactiquement sur ces questions. Et le pseudo-féminisme d’Hillary passé à la trappe et broyé à la moulinette.
Tirant les leçons de cet échec, le parti démocrate se voit aujourd’hui contraint de balayer devant sa porte et de sacrifier dans son camps des chics types  aux mains un peu trop baladeuses, qui risquent de le compromettre politiquement. Exit donc les sénateurs Al Franken (66 ans) et John Con­yers (88 ans).
Rien de tel qu’une bonne claque électorale pour faire son mea-culpa et envisager une stratégie de longue haleine. Double effet tic-tac, le parti républicain, entaché par la réputation de Trump et de Roy Moore (accusé de draguer des mineures dans des centres commerciaux lorsqu’il était chef de la justice en Alabama et qui vient de se prendre une raclée aux élections sénatoriales dans un des Etats les plus conservateurs) continue de perdre en crédibilité sur ces questions de société.
C’est la qu’entrent en scène les actrices. Sur la forme, la mobilisation des stars d’Hollywood est un coup de génie pour reprendre la main sur ces questions de fond, - si je puis dire- tout en réparant les dégâts de la campagne désastreuse qui a opposé Hillary Clinton à Donald Trump, et dont les aboutissements risquent d’oblitérer rapidement et pour longtemps tout progrès d’égalité et de justice entre les genres: nomination de juges pro-life et pro-business à la cour suprême et dans les tribunaux; supression des obligations faites aux établissements scolaires et aux universités de protéger les victimes de violences sexuelles; derégulations du code du travail qui impactent de manière disproportionnée les femmes.

Rage against the machine
Le cinema hollywoodien a toujours été un puissant instrument de propagande et un outil d’éducation populaire pour modeler les comportements et accompagner les évolutions de la société américaine. Que la fronde vienne du coeur de la machine de propagande du système, massivement contrôlé par des hommes riches et blancs, est en soi épatant. Qui sait mieux que les actrices, la sélection féroce qui leur est imposée sur des critères de sex-appeal et des standards de beauté inaccessibles pour espérer décrocher des rôles, la plupart du temps de faire-valoir, en étant systématiquement moins payées que leurs homologues masculins - ? Quelles meilleures porte-paroles pour dénoncer les coulisses des studios qui mettent régulièrement en scène la violence et la violence sexuelle comme moteur de l’intrigue? (Pour le porno, j’y viendrai, attendez le prochain épisode pour vous rincer l’oeil).

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Empruntant aux mouvements féministes l’action directe collective, l’autonomie d’organisation et la reconnaissance que le privé est politique, des stars du box-office ont donc commencé à déballer sur le tapis rouge l’envers du décor pour en expliquer au grand public les ressorts. Leurs récits sont édifiants. Aussi violentées qu’une femme de chambre dans la suite de Dominique Strauss-Khan, les jeunes victimes de Weinsten sur lesquelles il jetait son dévolu, ont été livrées en pâture pendant des décennies par des pourvoyeurs dignes de Dodo-La-Saumure tout au long de la chaine alimentaire (Il faut bien gagner son beefsteak): assistant-es, agents, directeurs de casting, et requins des cabinets d’avocats chargés de réduire au silence les récalcitrantes ou de leur en faire payer le prix à coups de clauses de confidentialité, de ruptures de contrats, de menaces de procès. Les femmes journalistes se sont aussitôt engouffrées dans la brèche pour révéler elles aussi les énormes déséquilibres économiques et de pouvoir et les mécanismes de coercition dans leur profession. Et elles ont enfin été dépêchées par leurs rédacteurs en chef pour aller voir ailleurs ce qui passait, dans les usines Ford, l’hôtellerie, ou l’industrie agro-alimentaire. Faudrait tout de même pas laisser penser que tous les super-villains se situent dans les médias ou en haut de l’échelle sociale, loin s’en faut!
Si le mouvement #metoo a fait boule de neige, c’est que la plupart des femmes, toutes classes sociales confondues, ont reconnu dans les histoires des lanceuses d’alerte des échos de leur propre vécu de discriminations et de violences. Mais c’est aussi parce que c’est le seul vecteur, actuellement, pour faire entendre une parole féministe. Ce n’est peut-être pas le grand soir mais c’est déjà un peu Noël.

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