Miss Liberty a 130 ans

Le 28 octobre 1886, New York inaugurait la statue de la liberté, emblème d’amitié franco-américaine et symbole de liberté et de démocratie. L’occasion de revisiter l’histoire d’un monument qui, pour des millions de réfugiés et d’immigrants européens fuyant par bateaux l’oppression et la misère, marquait la promesse d’un avenir meilleur.

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Mensurations

Haute de 46,07 m et juchée sur un socle d’une hauteur équivalente, la statue de la liberté représente une prouesse technique pour l’époque. Son bras droit tendu soutenant la torche mesure à lui seul 12,80 mètres. Premier élément construit, il fut présenté en 1876 à Philadelphie, lors de l’exposition du centenaire de la Révolution américaine. 
En dépit de ses 225 tonnes - dont 100 tonnes de cuivre pour l’enveloppe -, Miss Liberty n’a cessé de perdre du poids depuis sa conception. L’architecte Eugène Viollet-Le-Duc devait initialement construire la structure en maçonnerie, mais il mourut avant de commencer ses plans.
Une charpente métallique plus légère fut alors conçue par un jeune ingénieur prometteur, Gustave Eiffel et son chef de bureau d’études Maurice Koechlin, qui n’avaient pas encore construit la célèbre tour parisienne. 
A cent ans, miss Liberty a subi une grosse opération réparatrice, achevée en 1986, pour remplacer son squelette de fer corrodé par des poutres d’acier inoxydable. L’inclinaison de son bras et de sa tête qui faussaient la charpente furent également réajustés à cette occasion. Elle a toutefois conservée la finesse de sa peau, constituée de 300 feuilles de cuivre d'un mètre sur trois fabriquées à la main dans les ateliers de la fonderie Gaget - Gauthier, d’une épaisseur équivalente à celle de deux pièces de 1 cent. Son teint, cuivré à l’origine, s’est patiné avec le temps. En 1906, elle est entièrement recouverte de vert-de-gris, qui lui donne sa teinte olivâtre caractéristique.

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 Sponsors

L’idée d’offrir un monument à la gloire de la démocratie américaine revient à Édouard de Laboulaye. Ce juriste, grand connaisseur de la Constitution américaine et opposé au régime du Second Empire de Napoléon III, se tourne vers son ami Frédéric Auguste Bartholdi pour réaliser ce projet.
Ce jeune sculpteur alsacien qui s’est illustré aux côtés de Garibaldi lors de la guerre franco-prussienne de 1870, a vainement tenté en 1867, inspiré par l’Egypte et l’art colossal, de faire adopter un projet de statue monumentale pour le canal de Suez, « La liberté éclairant l’Orient ». 
Le projet d’une liberté américaine se concrétise avec l’établissement de la troisième République. Dans une France politiquement isolée des autres pays européens, Laboulaye fonde l’Union Franco-américaine et lance, en 1875, une souscription publique qui recueille 100 000 contributions et le soutien de villes, de conseils généraux, de chambres de commerce, et de la loge maçonnique du Grand Orient de France. Une cantate composée par Charles Gounod, intitulée « La Liberté éclairant le monde » est présentée à l’Opéra de Paris le 25 avril 1876. De l’autre côté de l’Atlantique, spectacles de théâtre, expositions d'art, ventes aux enchères et combats de boxe sont organisés pour financer la construction du socle.

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Modèles

Comme celui de la Joconde, le visage de la statue de la liberté continue de faire l’objet de spéculations, dont aucune n’est avérée. La gravité et le classicisme des traits de lady Liberty ont d’abord été attribués à Isabella Eugénie Boyer, épouse d'Isaac Merritt Singer, fondateur des machines à coudre Singer, qui avait contribué au financement du projet; puis à Charlotte Bartholdi, la mère du sculpteur, ainsi qu’à son épouse Jeanne-Emilie Baheux de Puysieux, qu’Auguste a rencontré durant sa visite aux Etats-Unis en 1871. 
Des sources plus fantaisistes évoquent une certaine Céline, prostituée du quartier Pigalle ou encore la gérante d’une maison close de la rue de Chazelles, près des ateliers où les feuilles de cuivre étaient assemblées. 
Une descendante de l'américaine Sarah Coblenzer, épouse d’Adolphe Salmon, ami intime et fondé de pouvoir de Bartholdi, affirme également que celle-ci aurait posé pour le sculpteur à Paris au printemps 1875. 
Sur les réseaux sociaux, d’autres prêtent à la statue de la liberté d’origine des traits africains, pour célébrer l’abolition de l’esclavage en 1865. Une extrapolation qui trouve peut-être sa source dans une esquisse réalisée par Bartholdi pour le projet de statue égyptienne du canal de Suez qui n’a jamais vu le jour.

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Diadème

Miss Liberty est auréolée d’une couronne solaire à sept branches qui représentent les 7 mers et continent de la planète. - Cette coiffe - à laquelle on accède par un escalier en colimaçon de 377 marches - rappelle l’emblème officiel de la République française institué par la deuxième République en 1848. Selon l’historien Maurice Agulhon, ce symbole fut préféré au bonnet phrygien, jugé trop subversif aux yeux des républicains modérés, et qui restait encore associé à la période de la Terreur. 
Bartholdi aurait envisagé de faire brandir à sa Liberté une chaîne brisée, mais cette référence à l’esclavage aurait été mal perçue aux Etats-Unis, dans un pays encore traumatisé par la guerre de Sécession. La chaîne brisée figure au pied de la statue, qui presse contre son flanc une table de la loi où est inscrite en chiffres romains la date de la déclaration d’indépendance américaine, le 4 juillet 1776.

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Piédestal

En arrivant par bateau à New York en juin 1871, Auguste Bartholdi ne pouvait rêver d’un emplacement plus approprié pour sa statue que l’île de Bedloe, qui sera officiellement renommée Liberty Island en 1956. Le site du monument est approuvé par le Congrès et le président Ulysse Grant en 1877. Le fort militaire en forme d’étoile à onze branches qui occupe l’île, servira de fondation au piédestal de la statue, dessiné par l’architecte Morris Hunt. 
Il est convenu que la construction du socle sera financée par les Etats-Unis. Mais le vote de subventions allouées à ces travaux, - comme à ceux de la statue de Brumini pour le Capitole -, suscitant de vives critiques, est rejeté par l’Etat de New York comme par le gouvernement fédéral à Washington. 
Le New York Times proclame ainsi  « Aucun véritable patriote ne peut tolérer de telles dépenses pour des femelles de bronze dans l’état de nos finances. » En dépit de l’action des comités de l’Union franco-américaine auprès des élites fortunées, les travaux du piédestal sont suspendus.
En mars 1885, Joseph Pulitzer, relance dans son journal New York World, une collecte populaire pour reprendre les travaux. Plaidant que la statue « n’est pas un cadeau des millionnaires français aux millionnaire américains, mais un cadeau du peuple français au peuple américain » il s’engage à lever 100 000 dollars et publie la liste des petits donateurs qui versent des sommes modiques de quelques cents. 

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Le poème d’Emma Lazarus, intitulé « Le nouveau Colosse », composé en 1883 en pleine vague d'immigration des juifs de Russie fuyant les pogroms du tzar, a contribué à faire de la statue un symbole de refuge et de protection pour les immigrés. Reproduit sur une plaque de bronze installée en 1903 sur le piédestal de la statue, on peut y lire: « Garde, Vieux Monde, tes fastes d'un autre âge, crie-t-elle/ Donne-moi tes pauvres, tes exténués,/Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,/ Le rebut de tes rivages surpeuplés, / Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte/J'élève ma lumière et j'éclaire la porte d'or !

 
Accueil

Partie du Havre à bord de la frégate Isère, la statue transportée en pièces détachées arrive à New York le 17 juin 1885, pour y être réassemblée durant sept mois. Son inauguration le 28 octobre 1886 donne lieu à une parade de près d’un million de spectateurs dans Manhattan, de Madison Square à Battery Park en passant par la bourse et Park Row, siège du New York World. 

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Parmi les dignitaires qui assistent à la cérémonie sur l’île aux côtés du président Cleveland, seules deux femmes sont admises, l’épouse de Bartholdi et la petite-fille de Ferdinand de Lesseps, qui font partie de la délégation française. Les suffragettes américaines, tout en se félicitant que la liberté soit symbolisée par une figure féminine, saisissent l’occasion et affrètent un bateau au large de la statue pour revendiquer le droit de vote des femmes.

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Des journaux afro-américains comme The Cleveland Gazette, s’indignent du discours présidentiel et demandent que la torche de la statue ne soit pas allumée jusqu’à ce que les Etats-Unis deviennent « réellement une nation libre », où les citoyens de couleur soient protégés par leur gouvernement.

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Petites soeurs

Une douzaine de répliques de la statue de la liberté ornent des villes de France. Une des plus grandes en bronze, haute 12 mètres, se trouve sur l’île aux cygnes à Paris, près du pont de Grenelle. Elle fut offerte aux Parisiens par la communauté américaine de Paris en 1889. L’autre, en résine, fut érigée à Colmar en 2004, ville natale du sculpteur pour le centenaire de sa mort. A New York, deux répliques en bronze sont conservées respectivement par le Metropolitan Museum et le Brooklyn Museum. Un des douze moulages en bronze réalisés à partir du moule original de Bartholdi, acheté par le milliardaire Leonard Stern, se dresse à l’entrée du 667 Madison Avenue, à l'angle de la 61e rue. Des répliques existent dans de nombreux pays du monde. La statue de la liberté a même inspiré la Déesse de la Démocratie, réalisée par des étudiants des beaux-arts de Pékin en 1989. Détruite lors de la répression des manifestations de la place Tian’anmen, elle est reproduite à Washington, Vancouver, Hong Kong, San Francisco et Toronto.

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Miss Liberty vs Donald Trump

Les valeurs et les idéaux symbolisés par la statue de la liberté n'ont cessé d'inspirer les caricaturistes pour exprimer leurs critiques politiques.

A 130 ans, Miss Liberty a retrouvé une nouvelle jeunesse pour dénoncer les dérives racistes, xénophobes, mysogynes et dictatoriales de Donald Trump, qui promet d’envoyer son adversaire démocrate en prison s’il est élu, et refuse de reconnaitre le verdict des urnes s’il est battu aux élections présidentielles de 2016... 

 

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