Photographier la violence et la mort

Le dernier livre de Jérôme Ferrari «À son image» explore avec finesse les rapports ambigus de la photographie et de la mort, le désenchantement inhérent à la routine, la vanité des causes nationalistes et la mesquinerie de leurs luttes intestines, la difficulté de conduire sa vie en échappant à tout prix à la fatalité.

Photo de couverture de Mervyn O'Gorman (1913) Photo de couverture de Mervyn O'Gorman (1913)
La vie du personnage central, Antonia, est, dès les premières pages, fauchée dans un accident de voiture. Le narrateur entreprend alors de croiser les réactions - la sidération, le deuil - de l’entourage d'Antonia avec l’histoire de sa vie depuis ses 14 ans. Son oncle prêtre - qui est aussi son parrain – est une figure importante de ce roman, très attachée à notre héroïne, qui lui a offert son premier appareil photo, et qui tentera vainement de l’éloigner de la hideuse Gorgone. C’est lui qui conduira la liturgie pour ses obsèques.

Les chapitres qui racontent la vie d'Antonia alternent avec cette liturgie du prêtre, mêlant intimement, chapitre après chapitre, la mort à tous les instants de sa vie, de sa première rencontre photographique avec la violence des nationalistes, alors qu'elle est adolescente, jusqu'à son départ pour Belgrade en 1991, où elle veut photographier la guerre. Car elle est lasse de regarder les nationalistes corses se tuer entre eux, lasse de n’être embauchée dans un journal local que pour photographier des événements dérisoires, rehaussés à la gloire de l’île. En Yougoslavie, elle photographie des scènes de guerre, des cadavres. Elle écrit à son parrain, en parlant d’autres correspondants présents sur place comme elle, et horrifiée de ce qu’elle constate : « Mais surtout, ils aiment cela, tous, et moi aussi. »

Elle finira par rentrer, écœurée, mais en Corse aussi le nationalisme et ses dérives la bousculent. Elle photographie à Corte une foule en délire qui écoute une annonce publique : le FLNC a fait exécuter un militant contestataire de leur camp. La foule applaudit à tout rompre. Les photos qu’elle a prises de cette exaltation lui paraissent alors hideuses. Désormais elle ne sera plus que la photographe des événements heureux, des baptêmes et des mariages. Sauf que ni le destin de son île, ni son destin à elle ne se trouve sous contrôle. La Gorgone croisée tant de fois et qui l’a tant  fascinée – et répugnée - l’a rattrapera sur une route de montagne. 

 À son image, Jérôme Ferrari, éditions Actes sud, 2018, 222 pages, 19 euros.

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