Polémique littéraire en 1919

« Proust, cette année-là [1919], se demande déjà s’il est possible de faire campagne sans paraître convoiter ce qu’un écrivain sûr de son génie doit mépriser. » Page 17.

Thierry Laget, Proust, prix Goncourt – une émeute littéraire, éditions Gallimard, 262 pages, 2019, 19,50 euros. Thierry Laget, Proust, prix Goncourt – une émeute littéraire, éditions Gallimard, 262 pages, 2019, 19,50 euros.
L’année 2019 marque le centième anniversaire du Goncourt attribué à Marcel Proust en 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, second volume de À la recherche du temps perdu.Thierry Laget, écrivain, essayiste, ayant collaboré à l’édition Pleïade de La Recherche, a voulu marquer cet anniversaire en nous racontant d’abord l’histoire du prix Goncourt, sa naissance, ses exigences, ses péripéties.

Il nous emmène ensuite dans les coulisses de l’attribution du Goncourt de 1919, avec sa propagande, ses amitiés, ses petites lâchetés aussi. Les candidats font activement campagne. Proust n’y manque pas, et deux (sur 10) des membres influents du comité lui sont acquis : Léon Daudet et J.-H. Rosny. Proust n’est pas favori, juste un « outsider ». Le favori, c’est Dorgelès, auteur des Croix de bois. La guerre fume encore de ses cendres et il est alors de bon ton d’écrire abondamment sur ses héros. Mais, contre toute attente, Proust l’emporte, au troisième tour, avec 6 voix sur 10.

C’est dans les jours qui suivent que la presse se déchaîne contre le lauréat. Proust est coupable à leurs yeux de n’être ni jeune, ni pauvre, et de ne pas avoir écrit à la gloire de la nation ou des morts dans les tranchées. De plus, pour la plupart des journalistes, Proust est un oisif qui se pique de psychologie et respire l’ennui. Le récit que nous offre T. Laget nous dévoile toute une société d’après-guerre qui ne veut reconnaître de mérite qu’aux héros. On reprochera sans cesse à Proust son statut de dandy déconnecté de la réalité politique, oubliant au passage qu’il a été un des premiers signataires de la pétition de l’Aurore en faveur de Dreyfus, suite à l’appel de Zola dans le même journal.

En 1999, le journal Le Monde a demandé à ses lecteurs de désigner les 100 livres (internationaux) du siècle. 3000 réponses sont parvenues au journal. Résultat : 1er : L’étranger, de Camus ; 2ème : À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. L’œuvre de Proust a donc réussi à faire son chemin, avec toujours plus de brio de décennie en décennie.

Et si on pouvait réveiller Proust en lui disant : «  Votre œuvre est reconnue second livre du siècle », il répondrait sans doute, comme en 1919 quand ses amis étaient venus lui annoncer son prix : « Ah ? ».

 

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