L’Académie française est-elle vraiment «témoin de l’évolution de la langue»?

L’Académie française met en ligne la neuvième édition de son dictionnaire, et en profite pour réaffirmer son statut de gardienne et de garant de notre langue. Est-ce vraiment le cas ?

Frontispice pour le dictionnaire de l'Académie française, détail. J.-B. Corneille. Musée du Louvre Frontispice pour le dictionnaire de l'Académie française, détail. J.-B. Corneille. Musée du Louvre
Jeudi 7 février, l’Académie française a mis en ligne la 9e édition de son prestigieux dictionnaire. Cette dernière édition n’est pas tout à fait achevée ; pour l’instant elle s’arrête à « savoir ». Mais déjà la plateforme comprend la numérisation complète de la 8e édition, elle est accessible sur tablette, mobile ou ordinateur, elle intègre des indices, des fiches, étymologies, tableaux de conjugaison. Pour les mots scientifiques et techniques, elle propose des liens vers les définitions de France Terme. Et d’ici fin 2019, elle donnera accès à l’ensemble de son énorme travail lexicographique depuis sa création.

En effet, l’Académie a offert la première édition de son dictionnaire au roi en 1694. Depuis, cette honorable  « entreprise » littéraire a enchaîné l’élaboration de huit éditions. Pour cette 9e, elle affirme avoir tenu compte des évolutions de la société. On peut la croire sur la question des évolutions techniques concernant son nouveau portail, qui se veut souple et efficace. Mais le site annonce aussi, en page d’accueil, en ouverture du troisième paragraphe :

« Gardienne du bon usage et témoin de l’évolution de la langue, l’Académie française s’inscrit dans son époque […] ».

Non, là je proteste. Je veux bien lui reconnaître l’exigence, l’érudition, l’élégance, mais pas d’être capable de modernité, même si 28 000 mots ont été introduits. J’aurai donc quelques critiques sur ce dictionnaire :

  • Sur la page de la 9e édition, on peut lire : « l’Académie française a la volonté d’être compris de l’honnête homme du XXIe siècle. » Qui aurait idée aujourd’hui de parler d’« honnête homme » pour une consultation de dictionnaire ? Et puis où sont les femmes ?
  • « […] un certain nombre de simplifications et de rectifications orthographiques, adoptées en 1990 et soumises à la sanction de l’usage, qui concernent essentiellement la formation et l’accord des mots composés ou l’adoption d’une accentuation plus conforme à la prononciation. » J’applaudis ! Il aura fallu 28 ans pour que la Compagnie reconnaisse quelques simplifications somme toute anodines.
  • […] les Académiciens donnent chaque mois leur sentiment sur les fautes […] Les fautes ! Expiez, vous, hommes malhonnêtes qui fautez en écrivant !
  • Pourquoi n’y trouve-t-on pas certains mots courants comme subaquatique ? Pourquoi épigénétique, mot issu de la biologie et inconnu du dictionnaire, ne fait-il pas l’objet d’un lien vers une source scientifique externe ?

Et surtout, le manque de modernité se fait sentir plus cruellement encore sur le sujet de l’égalité hommes-femmes. Aucune féminisation ne se fait jour dans cette 9e édition. En 1998, Lionel Jospin a pourtant demandé par circulaire la féminisation des noms de métiers, titres, fonctions et grades. C’était il y a 21 ans... Vous ne trouverez donc ni  professeure, ni  écrivaine, ni auteure, ni autrice, etc. Je suppose que les académiciens pensent toujours qu’il existe un genre neutre dans la langue française ! Laissons-leur encore 7 ans pour se rendre compte que toute langue est vivante et évolutive, et que ce sont ses locuteurs et ses scripteurs qui la façonnent.

 

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