L’intelligence artificielle peut-elle préjuger de la valeur d’un livre?

En Allemagne, la startup QualiFiction de Gesa Schöning propose aux éditeurs un logiciel pour les aider à faire le tri dans la masse de textes qu'ils reçoivent. Un risque que les éditeurs munis de cet outil ne publient plus que du standard. Que deviendra alors la liberté et l'audace, inhérentes à la littérature ?

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Les maisons d’édition sont submergées de manuscrits/tapuscrits à lire et à sélectionner ; 2% seulement seront publiés. Une masse énorme de titres reste donc au bord de la route, avec, parmi eux, peut-être des pépites littéraires. Les éditeurs redoutent ces « ratages », ces échecs qui mettent à mal la nature même de leur métier : découvrir les meilleurs écrivains. Certains de ces ratages sont historiques : Du côté de chez Swann, de Marcel Proust,  refusé par Gallimard en 1912, récupéré par Grasset en 1913, mais à compte d’auteur. À l’époque, la fiche du membre du comité de lecture de Gallimard mentionnait que page 62, le passage sur l’infusion de tilleul était interminable et justifiait d’écarter le manuscrit. Il s’agit pourtant de l’épisode de « la madeleine », devenue si célèbre par la suite !

En Allemagne, la startup QualiFiction a développé un logiciel d’intelligence artificielle (IA) destiné à aider les éditeurs à faire un premier tri. Il est proposé en allemand et d’ici peu en anglais. Peut-il être vraiment efficace ? Il aura une multitude de données à ingérer pour analyser chaque ouvrage puis attribuera un « bestseller score ». Parmi les paramètres pris en compte, il y aura, entre autres,  le sujet, genre, intrigue, éléments de suspense, éléments de réflexion, critères sur les personnages,  mais aussi structures narratives, et éléments stylistiques (longueur et complexité des phrases, diversité du vocabulaire). Saisissons-nous de ces derniers critères et reprenons l’exemple du refus de Proust par Gallimard. Aurait-il été sélectionné en 1912 si Du côté de chez Swann avait été passé à la moulinette de l’IA ? Il est malheureusement très probable qu’il aurait été écarté tout aussi vite. Car QualiFiction aurait eu vite fait de s’apercevoir que Proust manie des phrases très longues, parfois complexes, et ce de manière récurrente à travers les sept tomes de La recherche.

Et s’il avait pu échapper à cette première sanction, il aurait été rattrapé par la construction de son roman, car le logiciel s’intéresse aussi à la structure et à la dramaturgie, qu’il compare à d’autres titres à succès déjà publiés. Les livres retenus par l’IA devront-ils rentrer dans le rang de leurs prédécesseurs appréciés ? Quand on sait l’innovation qu’a représentée la narration proustienne – faite d’allers et retours audacieux entre le « je » et le « il »,  de ponts jetés entre le passé et le présent très fréquents, d’une construction en tiroirs assez déroutante - on se dit qu’il aurait été  jeté rapidement !

Alors, quoi, l’IA nous privera-t-elle d’un futur Marcel Proust ? Ou saura-t-elle réellement évaluer le talent novateur, le jamais-lu ? Les maisons d’édition prendront-elles encore quelques risques ? Avec l’IA comme outil, elles iraient vers un nivellement qualitatif  des publications.  Je ne suis pas optimiste, je pense que la diversité éditoriale, avec ses inconvénients, est garante de la présence de ces fameuses pépites littéraires, proustiennes ou non.

Sources : Lettres numériques

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