Post-vérité et politique

La post-vérité en politique est décryptée par l'auteure en faisant appel aux philosophes grecs et contemporains, mais aussi en s'interrogeant sur les conditions de son apparition à notre époque.

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Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai – ce que la post-vérité fait à notre monde commun, éditions du Seuil, collection La couleur des idées, 132 pages, 2018, 17 euros.

Nous baignons déjà dans la « post-modernité », cette ère nouvelle qui nous a sortis d’une temporalité construite tout entière  sur l’idée de progrès, et qui a fait les belles heures de la société du XIXe siècle. Le mot « post-vérité » était déjà apparu sous la plume de Ralph Keyes en 2004, dans son ouvrage The Post-Truth Era. La post-vérité, ce lieu du langage qui navigue entre vérité et mensonge, les superposant ou les amalgamant, est en rupture avec un monde du langage où régnaient d’une part des vérités bien admises et de l’autre des opinions. Peu connue en 2004, elle est élue en 2016 « mot de l’année » par le dictionnaire d’Oxford ; elle se trouve ensuite propulsée et amplifiée par notre intense vie numérique. L’état des lieux est alarmant : la post-vérité, infos mensongères et faits alternatifs en tête, nous plonge dans une dangereuse « indifférence » à la vérité.

Deux sortes de vérités cohabitaient et ne se remettaient pas en question, d’un commun accord de nos sociétés : les vérités rationnelles (les théorèmes mathématiques par exemple), et les vérités de fait (monsieur Macron a été élu Président de la République en mai 2017 par exemple). La post-vérité rend toute vérité non signifiante, et comme « la profusion de l’offre sur le marché cognitif », jouant uniquement sur les émotions, ne pousse pas à sa remise en cause, elle peut s’épanouir à la vitesse des réseaux sociaux. En politique, elle finit par s’institutionnaliser avec le président Trump, qui la brandit comme un étendard et la propage par Twitter.

Après l’état des lieux, Myriam Revault d’Allonnes analyse le discours politique en faisant appel aux philosophes grecs. Après tout, quelle que soit l’époque, vérité et politique ont toujours eu maille à partir. Platon dénonce l’opinion (doxa) et prône une politique dirigée par la vérité, donc par… les philosophes ! Aristote affirme que le politique n’est pas le domaine du vrai, mais du vraisemblable, lequel devra être encadré par des entrées qui le maintiendront dans des probabilités de vérité raisonnables. Car le politique doit être le domaine du débat, du lieu commun (au sens premier), de notre bien commun, de ce qui "pourrait être autre qu’il n’est". En politique, remettons l’imaginaire en avant et trouvons-y les raisons de l’action, dirait Aristote. De l’audace donc… 

L’auteure interroge aussi les conditions de l’apparition de la post-vérité, que l’on situe plus volontiers sous le régime de pays totalitaires, et qui apparaît, à notre grande stupéfaction, malgré tout, dans nos pays démocratiques. N’y voyons pas pour autant une marche inéluctable vers la mort de nos démocraties, même si la vigilance s’impose. En effet, l’auteure nous l’affirme : « Encore faut-il admettre que le principe générateur de la société démocratique implique la possibilité permanente de son ébranlement. » Page 106.

La faiblesse du vrai est un livre étonnamment actuel, qui scrute les fondements de nos sociétés à l’aide des penseurs grecs, mais aussi des philosophes contemporains (Nietzsche, Foucault) et de la littérature dystopique (1984, la servante écarlate). Le maintien de notre monde commun ne doit plus se soumettre au relativisme mais doit passer par l’intelligible, le vraisemblable, sauf à devenir invivable.

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