Vivre dans le camp de Moria

Mais qu’attendez-vous de l’inhumanité que vous démontrez aux portes de l'Europe ? Après un incendie dans le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, qui a coûté la vie à une femme afghane, les femmes réfugiées africaines racontent.

Vendredi, lors d’une excursion organisée par Diotima, une organisation qui s’occupe de la protection des femmes, les réfugiées afghanes, africaines, arabes ont eu un moment de grâce, elles ont dansé ensemble. Une jeune africaine avait appris les mouvements de danse jusqu’au bout des doigts par une jeune afghane, une jeune arabe apprenait d’autres mouvements à une autre africaine, ainsi les danses mêlaient les peaux, les peuples, les coutumes, les esprits. L’entente était palpable.

Mais deux jours plus tard cette entente était détruite.

Après un incendie dans le camp de Moria, Lesbos, qui a coûté la vie à une femme afghane, les femmes réfugiées africaines racontent.

Nous étions à côté, nous avons vu les réfugiés sortir le corps carbonisé des décombres, nous étions là parce que nous avons des amis qui sont dans cette zone, nous voulions leur venir en aide, comme tous ces autres migrants qui ont tenté d’éteindre le feu, mais très vite nous avons eu peur. Les réfugiés qui ont vu cette personne morte ont été pris de rage, de révolte. Ils ont jetés sur le véhicule des pompiers toute leur colère, à coup de barres de fer, cassant tout. Une jeune africaine a pensé qu’en détruisant ainsi le véhicule, ils cherchaient peut-être aussi à se procurer le carburant du réservoir pour ensuite mettre le feu ailleurs…C’est pourquoi la peur au ventre s’est maintenue toute la nuit, alors qu’elles sont rentrées dans leur section, mais durant toute la nuit, des personnes passaient sur les toits de leurs containers. Elles ont alors préféré rester dehors. Leurs portes n’ont pas de clé, leur sécurité n’est pas assurée, la police est débordée dans ce camp sur-bondé et en état d’urgence à cause de cette émeute. La nuit s’est emplie de bruits, de cris, de fumées, de grilles qui se referment. Lorsque les grilles ou les barres de fer sont vues par des réfugiés traumatisés par leur passé de torturés, les souvenirs rejaillissent pour les blesser à nouveau et à nouveau c’est l’enfer pour eux. Tout cela les ramène à la douleur. Ils ont échappé à un enfer pour retomber dans un autre. Leurs nuits seront encore plus difficiles par la suite, leurs cauchemars encore plus violents de cris, leurs comportements encore plus haineux, leurs attitudes encore plus agressives, leur vie encore plus angoissée...

Le bénéfice de l’excursion du vendredi qui avait procuré un peu de détente et d’intercompréhension à ces femmes réfugiées, se transforme le dimanche et les jours suivants en violentes querelles entre elles, entre femmes de différentes communautés, entre femmes du même pays, entre femme de même souffrance…

Les femmes afghanes se remettent à cracher de plus belle sur les pas des Africaines qu’elles se remettent à détester, alors qu’elles dansaient avec elles deux jours plus tôt. Les Africaines se mettent à s’injurier et à se frapper alors qu’elles chantaient ensemble deux jours auparavant. Chacune repousse sa douleur, lâche son ressentiment, dévoile son angoisse, libère sa haine, sur l’autre. Toutes les frustrations des femmes afghanes, trop contraintes, trop muettes, trop effacées toute leur vie dans leur pays d’origine éclate en violence contre les femmes africaines, plus modernes, plus colorées, plus libérées. Toutes les rancunes éclatent.

L’émeute de ce jour d’incendie prend des allures de représailles pour chacun dans le camp.

L’entraide et l’intercompréhension y reverront difficilement le jour.

Par ailleurs dans ce camp de Moria,  les choses s’empirent pour plus de 12 300 personnes, ainsi que dans le second camp qui regroupe les familles de Kara Tépé qui compte 1280 personnes. D’autres réfugiés considérés comme vulnérables ont pu être logés en ville. Il faut imaginer Mytilène, la capitale de cette île voisine de la Turquie,  comme une ville de province grecque comptant 30 000 habitants et qui accueille plus ou moins bien 15 000 réfugiés. Sachant que quotidiennement des embarcations accostent les rives de l’île, apportant leur flux de 200 à 300 réfugiés venant enfler le nombre de personnes retenues et piégées dans ces lieux.

Les procédures s’allongent. Les demandes d’asiles s’éternisent. Les gouvernements se suivent et se prononcent sur des mesures insufflées par la frileuse Europe sur la question migratoire. Des mesures qui manquent de réalisme. Des mesures inhumaines. Comme changer la dénomination des réfugiés en migrants pour que la loi puisse être détournée et les personnes déportées. Comme demander aux garde-côtes d’assurer le « pusch-back », c’est-à-dire de repousser en Turquie les embarcations qui tenteraient d’accoster. Voilà les ordres donnés pour cette « traversée de la mort » comme l’appellent ceux qui ont fait le passage de la mer les conduisant en Europe.

Qu’attendez-vous de l’inhumanité que vous démontrez aux portes de votre aisance européenne ?

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