Le dispositif des CUMP à l'épreuve de la réalité

Psychiatre volontaire de la CUMP de l'Essonne depuis plusieurs années, j'ai été sollicitée comme de nombreux collègues lors des attentats du 13 novembre 2015 pour participer à l'accueil des citoyens qui demandaient de l'aide, les victimes, témoins directs ou indirects et tous ceux qui avaient été déstabilisés par l'annonce de l'évènement.

Psychiatre volontaire de la CUMP de l'Essonne depuis plusieurs années, j'ai été sollicitée comme de nombreux collègues lors des attentats du 13 novembre 2015 pour participer à l'accueil des citoyens qui demandaient de l'aide, les victimes, témoins directs ou indirects et tous ceux qui avaient été déstabilisés par l'annonce de l'évènement.

Ce dispositif a été mis en place à la suite des attentats de 1995, à l'iniative de jacques Chirac, sans beaucoup de moyens dédiés, mais avec l'adhésion de volontaires, infirmiers, psychologues et psychiatres formés au préalable à cet exercice. Les psychiatres militaires ont été aux avants-postes de la mise en place de ce dispositif. Très sensibilisés par l'importance d'une écoute dans l'immédiateté ou dans la proximité de l'évènement traumatique, ils se sont impliqués dans la mise en oeuvre de cet accueil d'urgence, qui a été adjoint aux SAMU.

Il s'agit de proposer une écoute, et d'aider à repérer parmi les effets dûs au traumatisme ceux qui signent l'impact de l'événement mais qui vont être intégrés par la personne et ceux qui risquent de s'enkyster et qui nécessitent des soins à plus long terme.

De ces heures passées à cette écoute, je retiendrai l'importance du lien social et de la solidarité qui s'est manifesté dans le quartier des attentats. Le voisinage en premier lieu, qui a été attentif dans la mesure de ses moyens, à mettre à l'abri les passants, des inconnus, dans l'ignorance de ce qui était en train de se passer. Cette solidarité a été remarquable dans le long intervalle entre le début de l'agression et l'arrivée des secours et des forces de l'ordre. Ce temps objectivement court, une vingtaine de minutes, a été épouvantablement long pour tous ceux qui ont pris soin des bléssés, survivants hyperadaptés, et qui ont été confrontés à l'inimaginable. 

J'ai été touchée par l'importance de ce lien social, des effets positifs de la reconnaissance  de ce traumatisme par la nation, mais aussi par les amis, les voisins, les parents, la puissance publique. Cette solidarité  a contribué à vaincre l'effet déhumanisant et destructeur de l'agression. Cette agression aveugle   est avant tout un crime contre l'humanité, sans adresse, anonyme, froid. Il s'agit de provoquer panique et effroi, désorganisation psychique et sociale. La réponse à cette tentative de déshumanisation a été la reconnaissance d'un lien social fort, qui fait toute sa place à la notion de liberté, d'égalité et de fraternité. L'humain a retrouvé sa place, conforté par la res-publica, la chose publique.

Je ne veux pas dire que tout a été parfait, mais qu'au-delà de quelques chicanes, la leçon essentielle est celle de la construction d'un lien fort entre tous les acteurs de la société. Construction humaine, adaptation dans l'urgence à l'imprévisible, mais non imprévu, ratés et rattrapage se sont succédés pour au final répondre correctement.

Primo Levi dans "si c'est un homme" évoque cette question de manière lancinante. Dans son analyse de l'entreprise de destruction du psychisme de l'organisation du camp d'extermination, il remarque la volonté de faire disparaitre le sens d'appartenance à la société humaine. Dans ce constat de déliaison du lien social, il fait part d'une expérience structurante, où pour la première fois depuis longtemps chacun va prendre soin de l'autre et contribuer chacun à sa mesure à la survie du groupe. Dans le cloaque d'une infirmerie, lors de la libération du camp, après le départ des nazis, mais avant l'arrivée des secours, dans ce temps d'indécision, la chambrée a pu s'organiser, le plus malade, alité cède une part de son alimentation au groupe, les plus valides vont chercher de quoi nourrir le groupe et d'autres s'occupent du feu. C'est dans ces gestes simples qu'il sent renaître son humanité, la conscience d'appartenance à un groupe humain, entamée par le mal-absolu.

Cette attention à l'autre, non-héroîque, est la constitution du lien social. Elle a été à l'oeuvre lors de cette atteinte à l'humanité, et chacun, en fonction de ses capacités y a contribué.

L'autre élément est la place faite à un sentiment qui surgit inévitablement : la peur. Celle-ci peut sidérer, empêcher de penser, détruire même la pensée et le langage ou être parlée, reconnue, admise, et enfin restituée comme un sentiment nécessaire à la survie, capable d'initier la vigilance et digne d'attention. Les enfants du voisinage, témoins des agressions, exprimaient ce sentiment. La crainte de survenue d'autres violences est adaptée à la situation, et ne peut pas être aveuglée par des paroles lénifiantes et fausses déniant la réalité de la menace. La réalité de cette violence itérative, ils l'avaient pour la plupart déjà vécue. Les attentats de janvier et ceux de novembre ont touché le même quartier.

Au delà de ce temps d'écoute, participant au processus de réparation, il peut être nécessaire pour certains d'entreprendre des soins à plus long terme.

Ceux-ci doivent se décliner sur plusieurs registres, le soin psychique bien sûr, mais aussi la réparation matérielle, financière, témoignage de solidarité de la nation. La sollicitation du fonds de solidarité en est un élément mais aussi la reconnaissance de l'état de victime de guerre en est  un témoignage fort. Sur ce plan aussi, la mèdecine militaire a apporté sa pratique, son expertise et son savoir-faire.

La conscience de l'inéluctabilité de répliques, qui peuvent surgir à tout moment, dans plusieurs endroits à la fois,  est utile et nécessaire afin d'anticiper du mieux possible cette dévastation programmée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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