Europe, une idéologie confrontée au réel?

Daniel Cohn-Bendit, européen de « nature », que le qualificatif se comprenne dans son sens allemand ou français, confie ses souvenirs de la philosophe Hannah Arendt. Lui, le libertaire d’avant et d’après 68, elle, qui a pensé le totalitarisme depuis la deuxième guerre, comme l’ennemi absolu de l’évolution des sociétés humaines à l’avenir se sont connus.

C’est dans un hors-série de Philosophie magazine, consacré à la philosophe, qu’on retrouve les mots de Daniel Cohn-Bendit à propos de leurs liens, avant même qu’il devienne une figure de l’Euro-positivisme. Marqué très jeune par la violence des procès des nazis et la véhémence de leurs avocats, il refuse depuis de revenir sur cet horrible passé qu’il préfère refouler pour éviter toute identification à cette identité allemande qui n’est pas le fait de l’Allemagne mais de la montée des totalitarismes en Europe et de ce cet appétence à l’autoritarisme des peuples européens dès lors qu’ils se sentent en danger.

Aujourd’hui, l’Europe a peur, l’Europe ne connait pas sa propre identité, ses propres marques et limites. Le « pourquoi » de la construction européenne a été dépassé par la réalité d’un marché commun difficilement contrôlable par les pays, remplacé par une coordination principalement financière au profit d’un rendement économique à renforcer afin que les gardiens du temple boursier n’aient pas se justifier de l’envers du décor. Tout est fait, au contraire pour que la perception des peuples sur la stabilité économique dans un monde de compétition mondialisée soit le garde-fou des populismes annoncés comme tels. Face aux changement de gouvernance des grandes puissances, restées impérialistes, peut-être dans les  têtes des politiciens européens, telles que les USA ou devant l’obsession Poutine en Russie, qui n’appartient pas à cette Europe, et spectateurs de la montée des puissances dites émergentes, dont on peut dire aujourd’hui, qu’elles ont largement émergé comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, l’Europe cherche une logique idéologique et pragmatique à la fois. Autant dire qu’elle risque l’enlisement par des tentatives d’expériences qui échouent, les unes après les autres, faute de ne savoir, ni comment, ni avec quels moyens, ni dans quel objectif actuel elle mène des réformes européennes au nom d‘une politique commune quasi inexistante. Dans l’entretien accordé à Philosophie magazine, Daniel Cohn Bendit revient sur la définition de l’idéologie chez Hannah Arendt : « la logique d’une idée, l’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience ». Si en 68, le mot d’ordre était de ne pas tomber dans le piège des élections non représentatives de la volonté de révolution, Daniel Cohn Bendit reconnait volontiers, aujourd’hui, que cette dimension entre dans le jeu démocratique dont celui-ci ne peut se passer.

Pour Hannah Arendt, il faut se coltiner au réel pour le faire avancer le monde avec le sens aigu de la remise en question perpétuelle. Mais nul ne saurait voir dans cette exigence du doute, un renoncement à l’action ou une spirale qui conduit la politique à une rhétorique surdimensionnée et stérile. Non, mais pour Arendt, il est clair aussi que, seule, le remise en question des certitudes qu’on croit inaliénables -elles ont été nombreuses et elles le sont plus que jamais au 21eme siècle - sont la garantie d’une possible liberté à habiter.

 

L’Europe pourrait au moins méditer sur ce dernier aspect tant l’idéologie, quelle qu’elle soit,  semble s’interdire toute remise en question de ces fondamentaux. Pourtant, cette communauté européenne, si elle incarne la stabilité après des siècles de guerres internes, ne repose pas sur un socle idéologique fort mais sur un modèle économique intrinsèque à une volonté politique ou plutôt à son  manque d’autorité sur les méandres économico-financiers. Que risque-t-on vraiment à penser des changements? Les prochaines élections européennes, après la crise des migrants, les changements de dirigeants aux USA et l’extension des crises voisines qui se rapprochent inexorablement de notre Europe, sera justement le moment de la prochaine expérience de l’affrontement nécessaire au réel, comme l’entend Hannah Arendt. Mais ce n’est pas pour tout de suite et, d’ici là, l’Europe sera contrainte à plier, à négocier, à repousser et, malgré tout, à espérer que la géo politique mondiale lui donne le temps de (re)trouver son « esprit » avant la crainte de séismes généralisés dont elle ne pourrait s’exclure , ni se dédouaner.

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