Tuer avec les mots: la violence des réseaux sociaux dans les écoles

C’est la terrible passerelle entre la haine dans les mots et la haine dans les actes à laquelle il me semble urgent de réfléchir ensemble.

La minute de silence, le concert d’hommages, l’explication rationnelle, la réaction outrée… A chaque acte terroriste, la même quête de solennité. Il en est ainsi comme d’une espèce de réflexe machinal et salutaire. Pour donner sens au chagrin et à la colère, nous nous cramponnons à des idéaux communs de fraternité en les sacralisant.  S’il y a crime de sang, s’il y a bafouage des valeurs de notre sempiternelle République, il s’agit de dénoncer le scandale, d’en faire notre cheval de bataille pour lutter contre l’ennemi obscurantiste et diaboliquement injuste. Soit. Comment en effet, ne pas crier à la barbarie devant de tels méfaits ? Il est même de notre devoir de nous émouvoir devant des actes de cruauté pareils. Des actes sauvages, déshumanisants, où la pulsion de tuer se déchaîne.  Les réseaux sociaux sont soudain inondés de paroles de sagesse, d’identification à la victime. L’assertion « Je suis prof », comme « Je suis Charlie » autrefois, est venu créer un maillage de solidarité, d’empathie, de reconnaissance. Mais ce que je questionne, en revanche, est le balancier constant entre la sacralisation et l’opprobre, entre l’hommage et le déversoir de haine. Comme si ces deux extrêmes se répondaient en permanence, laissant de moins en moins de terrain à une pensée argumentée, une réflexion au service de la nuance.

Dans toutes les écoles de France, la semaine dernière, nous avons laïquement communié en souvenir de Samuel Paty, assassiné à coups de couteau puis décapité, après onze jours de lynchage sur les réseaux sociaux pour avoir montré une caricature de Mahomet. Et le premier ministre Jean Castex d’avoir rappelé que l ’ « on ne doit pas tuer si l’on n’est pas d’accord avec autrui ». Qui, mais qui pourrait s’opposer à une telle évidence ? Les enfants et adolescents à qui on demandait hier de faire une minute de silence pour Samuel Paty, sont des citoyens en devenir, à qui l’on enseigne fort heureusement les devoirs civiques de respect de l’autre. Mais ne nous leurrons pas :  beaucoup d’entre eux passent plus de cinq heures par jour sur les réseaux sociaux, où le harcèlement et l’insulte publique sont devenus monnaie courante. « Tuer avec les mots », ne pas hésiter à lapider verbalement leurs contradicteurs, beaucoup de ces jeunes-là savent faire, parfois avec une dextérité inquiétante, derrière un pseudo. Or, les adultes sont venus leur rappeler, à l’occasion de cet odieux assassinat d’un professeur d’histoire géographie, qu’on ne devait pas tuer physiquement, qu’on devait respecter coûte que coûte, cette liberté d’expression si chère à la République, en observant une minute de silence.

  Silence sur quoi au juste ? Sur les différentes étapes qui ont mené à l’assassinat de Samuel Paty ? Silences sur la dérégulation ultralibérale des réseaux sociaux, sur le paradoxe dans lequel on enferme les jeunes en les incitant à utiliser des moyens de communication sans limite tout en les mettant en garde contre leurs dérives ? Et si la violence commençait justement par cette autorisation aveugle à lyncher anonymement ?

 Jean Castex, par l’utilisation d’un poncif éculé selon lequel « on ne tue pas si on n’est pas d’accord », emprunte un chemin pour le moins commode. Avec ce type de phrase, on ne peut que faire l’unanimité.  Mais cela permet-il d’éclaircir un débat infiniment plus complexe ?  Dans l’affaire Samuel Paty, nous avons assisté à un carnage verbal qui a mené au meurtre !  Le tueur, quelque soit son degré de dangerosité et de folie, n’est que le symptôme d’un monde en débâcle. Et dans ce monde, la toute-puissance générée par l’anonymat du virtuel occupe une place de plus en plus inquiétante. Il n’est pas besoin d’adhérer à un mouvement extrémiste pour collaborer, parfois sans prendre la mesure de ses paroles, à des entreprises de démolition de l’autre sur les réseaux sociaux. Faisons le vœu que nos enfants ne soient pas dupes des pensées miniatures et manichéennes qui consistent à voir le mal chez l’étranger. Qu’ils aillent voir dans la littérature, dans l’Histoire, au fondement même de nos réflexions sur la liberté d’expression. Et qu’ils reviennent forts d’un savoir moins naïf, dans une autocritique plus lucide et moins empreinte d’angélisme.

 

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