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Billet de blog 16 juin 2011

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Retour sur le “Maghreb des films“ consacré aux harkis

 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Du 8 au 14 juin 2011, le « Maghreb des films » a consacré une semaine de cinéma aux harkis, en partenariat avec l’association harkis et droits de l’Homme. Nous vous présentons quelques extraits des débats qui avaient lieu à la fin de chaque projection.

L’association harkis et droits de l’Homme remercie l’équipe du Maghreb des films (Bernard Gentil, Mouloud Mimoun, Victor Mustar, Eva Rolens et Gérard Veaugeois).

Mercredi 8 juin : La première projection était le documentaire « La blessure, la tragédie des harkis » de Isabelle Clarke et Daniel Costelle. Le débat avait pour thème principal « l'enrôlement », en présence d'Abderahmen Moumen, historien.

À l'ouverture du débat, Abderahmen Moumen a rappelé que l'utilisation de troupes supplétives n'est pas une création de la guerre d'Algérie ; ce principe existait dans l'empire ottoman. En France les zouaves étaient au départ des supplétifs. Il a par ailleurs indiqué que le terme « harki » était utilisé au Maroc dans les années 1920 pour désigner celui qui se rebellait contre l'autorité française.

La guerre d'Algérie entraîne un bouleversement de la société algérienne ; l'enjeu est d'avoir avec soi la population : celui qui a la population avec lui à gagner la guerre. Les principales raisons d'engagement sont les suivantes :

- Les raisons claniques : il s'agit de la décision du clan ; l'exemple le plus typique est la harka montée à l'initiative du fait du bachaga Boualem.

- Il pouvait s'agir d'éléments ralliés qui étaient auparavant maquisards et qui le plus souvent ont été fait prisonniers.

- Les raisons économiques.

- Les violences du FLN, par exemple l'assassinat d'un membre de la famille.

- Le forcing de l'armée française.

Question de la salle : il est fait mention dans le documentaire de très jeunes enrôlés. Comment cela est-il possible alors que la France avait ratifié les accords de Genève concernant l'enrôlement de mineurs comme soldat ?

Abderahmen Moumen : la question des enfants soldats est une question récurrente. Un exemple de cet enrôlement peut être vu dans le livre de Saïd Ferdi : jeune garçon, il faisait passer des messages pour le FLN, il est arrêté, se fait se torturer et on lui donne alors le choix : soit tu t'engages soit on tue des membres de ta famille.

Question de la salle : l'un des harkis dans le documentaire dit « je n'avais jamais vu de Français ». Est-ce si fréquent ?

Abderahmen Moumen : il y a en fait deux Algérie qui cohabitent ; d'abord, l'Algérie des villes où vit la majorité des Européens (et une minorité de "musulmans", puis l'Algérie des campagnes où vivent 8 millions d'Algériens et une minorité d'européens (qui va encore diminuer après la deuxième guerre mondiale et un début de repliement des campagnes vers les villes).

Question de la salle : des mots très durs sont utilisés dans le documentaire pour décrire les membres du FLN ; ceci peut paraître contradictoire avec les précisions de Denis Peschanski, qui, ce matin, lors du colloque sur les lieux d'internement, montrait toute l'importance de désigner correctement les choses et les acteurs.

Abderahmen Moumen : les mots ont leur importance pour un historien ; Costelle et Clarke ne sont pas historiens. De manière générale, on note une difficulté à désigner les protagonistes de la guerre d'Algérie.

Questions de la salle : Quid de l'utilisation du terme « mes » harkis ?

Abderahmen Moumen : L'utilisation du terme « mes » harkis peut choquer car elle renvoie à une notion paternaliste ; mais beaucoup de personnes ne sont pas choquées par cette expression employée dans l'institution militaire.

Fatima Besnaci-Lancou estime que l'expression peut choquer compte-tenu de la manière dont les harkis ont été abandonnés.

Question de la salle : quelles étaient les modalités de paye des supplétifs ?

Abderahmen Moumen : Les supplétifs étaient considérés comme des journaliers ; ils n'avaient pas forcément de tâches militaires : certains étaient cuisiniers, maçons,…

Question de la salle : comment évolue le regard des Algérien sur les harkis ?

Fatima Besnaci-Lancou : : Pour certains, le fond du film a été mal reçu, sans doute parce qu'on n'y reconnaît aussi la violence du FLN. Il faut observer cependant quelques évolutions : ainsi la semaine du Maghreb des films consacré aux harkis a été annoncée dans le quotidien algérien « El Watan ».

Question de la salle : l'utilisation d'images filmées par le service des armées, dans le documentaire, contribue-t-elle à déformer l'utilisation des harkis en les cantonnant à des fonctions militaires ?

Abderahmen Moumen : On est effectivement un peu coincé par les sources. Cependant, il y a des images, par exemple de terrassiers, mais les réalisateurs préfèrent utiliser les images qui sont plus frappantes pour le spectateur.

Question de la salle : concernant les harkis en métropole, combien étaient-ils et d'où venaient-ils ?

Abderahmen Moumen : Rémi Valat et Lynda Amiri ont travaillé sur la force de police auxiliaire (FPA). Ces auxiliaires venaient d'Algérie ; ils étaient au minimum 400 à 500, au maximum 1000 personnes, dans un contexte de guerre à trois acteurs : le FLN, la France, et le MNA (Mouvement Nationaliste Algérien)

Question de la salle : combien y avait-il de harkis en 1962 ?

Abderahmen Moumen : L'effectif maximum a été atteint en janvier 61 avec 63 000 harkis ; la France n'a pas attendu les accords d'Évian pour commencer à désarmer les harkis. Ainsi, fin 61, on commence à licencier et désarmer, de telle manière que, début 62, on peut évaluer le nombre de harkis en activité à 45 000. Au total, ce sont environ 250 000 hommes (pour certains 400 000) qui ont été supplétifs. Environ 42 500 personnes ont été transférées en France (soit 20 000 harkis et leurs familles) par l'armée. À peu près autant sont venus en France par des initiatives individuelles.

Intervention de la salle : la notion de nation n'était pas ancrée donc les harkis n'avaient pas le sentiment de trahir une terre, un drapeau. La colonisation avait annihilé toutes « algérianisation ». Par ailleurs, il y a aujourd'hui une nouvelle génération en Algérie avide de savoir ce qui c'est passé.

Question dans la salle : Quid des harkis restés en Algérie ?

Abderahmen Moumen : Les harkis transférés en France sont minoritaires. Parmi ceux qui sont restés, certains ont été tués ; d'autres, environ 25 000, ont été placés dans des camps d'internement. Concernant les tués, les chiffres sont difficiles à établir : on peut estimer au minimum à 15 000-20 000, voire 50 000, le nombre de harkis et leurs familles qui ont été tuées ; certains sont allés jusqu'à citer le chiffre de 150 000. Les anciens harkis restés en Algérie ont vécu soit en sous citoyen soit se sont complètement inscrits dans la nouvelle Algérie ; il faut tenir compte de l'esprit de clan qui a pu protéger les harkis.

Question dans la salle : quelles étaient les concurrents du FLN ?

Abderahmen Moumen : Le FLN est issu d'une scission du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, futur MNA). Messali Hadj a décidé de se lancer dans la guerre en la concevant d’abord comme un moyen de pression pour négocier, ce qui n'est pas le cas du FLN, partisan de la guerre totale jusqu'à la victoire. Très rapidement, la guerre MNA/FLN est gagnée par le FLN en Algérie. En France, le MNA se maintient dans les régions de Roubaix et en Lorraine. En France,, la guerre MNA/FLN (guerre des cafés) a fait environ 4000 morts.

Des nationalistes du MNA en 1957 - 1958, pilotés par Bellounis, sont, pendant une courte période, soutenus par l'armée française. Globalement les messalistes subiront aussi des violences en 1962.

Question dans la salle : quelles sont les revendications des harkis aujourd'hui ?

Fatima Besnaci-Lancou : en Algérie, personne n'oserait aujourd'hui monter une association de harkis. Du côté français, il y a un manque d'apaisement. Cet apaisement viendra lorsque la France reconnaîtra sa responsabilité dans le traitement qui a été infligé aux harkis à la fin de la guerre. Il s'agit d'un dénominateur commun à toutes les associations de harkis, associations qui ne s'entendent pas forcément toujours entre elles mais qui sont d'accord sur ce point essentiel.

Jeudi 9 juin : Projection du documentaire « les amandiers de l'histoire » de Jaco Bidermann et Valentin Lagard, avec la présence du réalisateur Valentin Lagard et du documentaire « Les jardiniers de la rue des martyrs », de Benoît Prin et Leïla Habchi, également présents.

Extrait des questions dans la salle :

- les difficultés de tournage, le problème de la mise en confiance,

- la présence ou l'absence des femmes, leur posture (les filles, les épouses,...)

- les réactions des personnages à la première projection.

Vendredi 10 juin : projection du documentaire « Passé sous silence », réalisé par Sofia Saa et « Le choix de mon père » réalisé par Rabah Zanoun, en présence de Sofia Saa et Rabah Zanoun.

Extrait des questions dans la salle :

- Qu'est-ce qui vous a amené à faire ce film ?

- Les femmes sont présentes dans les deux films. Elles prennent leur place pour parler ; était-ce facile ?

- Quelles difficultés de tournage en Algérie ?

- Quel regard portez-vous sur l'Algérie ? En voulez-vous la France, à l'Algérie ?

Samedi 11 juin : projection du film « La harka » réalisé par José Jornet, et du documentaire « Des pleins de vide » de Nicolas Strauss, avec Fatiha Mellal, en présence de Fatiha Mellal.

Extrait des questions dans la salle :

- Qu'est-ce qui explique ce silence des parents pendant des dizaines d'années ?

- Qu'est-ce qui fait que c'est la mère qui raconte ?

- À quel moment l'histoire de la famille vous a été transmise ? La transmission peut-elle être différente selon qu'il s'agit d'une fille, d'un garçon, d'un enfant de harki qui a vécu en Algérie, qui a vécu dans les camps ?

- Y a-t-il une différence en termes d'identité ? Quand se dit-on « fils (ou fille) de harkis » ?

- On parle de « harkis » ; ne doit-on pas parler d'"anciens harkis » ?

- Quel rapport de la génération des enfants de harkis avec l'Algérie ?

- Faire un film, est-ce une thérapie ? L'était-ce pour vous, pour les parents ?

- Comment a réagi le reste de la fratrie ?

- Pourquoi José Jornet a-t-il fait le film « la harka » ?

Dimanche 12 juin : projection du film « harki » d'Alain Tasma, en présence de KaderTamazount, fils de harki, ayant vécu au camp de Bias.

Question dans la salle : quels souvenirs de manifestations de harkis dans les camps ?

KaderTamazount : je n'ai pas souvenir de manifestations à mon époque ; je me souviens de la peur, je me souviens de l'ambulance. Effectivement, il n'y avait pas de reçu pour les allocations familiales, beaucoup d'argent a été détourné. Le directeur du camp s'est fait bâtir un « château » avec cet argent.

Question dans la salle : le général Faivre a récemment déclaré que ce qui était dit sur Bias par les enfants de harkis était exagéré. Qu'en est-il ? Le chef de camp dans le film est-il une caricature ?

KaderTamazount : non, pas du tout, au contraire. Il faut savoir que les camps ont été cachés à la France entière ; on ne partageait rien avec l'extérieur. Plus tard, lorsqu'on a pu sortir, on observait un rejet dans les cafés de Villeneuve-sur-Lot : « il n'y a pas de place pour vous les Arabes ». Les Français disaient « puisqu'on vous a mis dans les camps, c'est donc que vous êtes dangereux. À Bias, l’extinction des feux avait lieu à 21heures, les douches étaient payantes, à leur naissance les enfants avaient des prénoms qui étaient automatiquement français, sur intervention de l'assistante sociale, sans que les parents aient leur mot à dire. Enfant, je pensais que mon père était un prisonnier.

Question dans la salle : quels souvenirs de la 404 blanche (l'ambulance) ?

KaderTamazount : elle ne servait qu'à emmener les harkis pour les interner à Agen. À l'intérieur du camp, il n'y avait que du personnel militaire qui avait été la plupart du temps en poste en Algérie.

Question dans la salle : comment une famille qui était harki pouvait-elle quitter le camp ?

KaderTamazount : il fallait fournir une preuve de logement et une preuve d'embauche. Mais il n'y avait aucune possibilité de connaître l'extérieur donc le départ était difficile. Paradoxalement, les enfants d'immigrés ont pu s'intégrer plus facilement que les enfants de harkis.

Intervention dans la salle : « Tom » cite le cas d'une famille originaire de Guelma, qui était harki et a voulu partir. Le père est parti six mois, il est revenu, il n'a pas pu réintégrer le lotissement bien qu’'il y avait des logements vides ; il a dû monter une tente au milieu du camp. On disait aux parents qu'il fallait se protéger du FLN. S'ils sortaient, c'était à leurs risques et périls ; cette fable a été entretenue pendant longtemps.

Lundi 13 et mardi 14 juin : projection du film « L'adieu » (en deux parties) de François Luciani.Le débat a eu lieu en présence de Gilles Manceron, historien.

Extrait des questions dans la salle :

- Le fait que certaines libertés aient été prises avec histoire dans le film.

Gilles Manceron : Certains faits significatifs ont été rassemblés dans une même période ; par exemple, la « manifestation des casseroles » ne se passe pas en 1960.

- Le personnage de Farid et la question des désertions pour les officiers algériens.

Gilles Manceron : Certains officiers ont quitté leur poste et ont rejoint l’armée des frontières du côté de la Tunisie. Certains ont été arrêtés et ont passé la fin de la guerre en prison. D’autres (comme le général Nezzar), ont eu un parcours significatif dans l’ANP (Armée Nationale Populaire) ont été ou sont encore très proches du pouvoir algérien actuel.

- Comment se situent les anciens harkis sur l'échiquier politique ? Quid de la nouvelle génération ?

Gilles Manceron : Le mot « harki » désigne 2 réalités :

- les harkis pendant la guerre

- le « groupe social" en France ( qui n’existe pas, en tant que tel en Algérie)

Dans les 15 premières années, les harkis ont été instrumentalisés : on leur montrait ce qu’ils devaient mettre dans l’urne. Les associations étaient plutôt positionnées à droite, parfois sous couvert d’apolitisme, sous l’influence de nostalgiques de l’Algérie française. C’est sans doute moins vrai aujourd’hui.

-Y a-t-il des contacts entre la nouvelle génération des enfants de harkis et la nouvelle génération des enfants d'immigrés ?

Gilles Manceron : Un manifeste « pour la réappropriation des mémoires confisquées » a été signé par des enfants de harkis et d’immigrés en 2004.

- Le service militaire était-il obligatoire ?

Gilles Manceron : La conscription avait un caractère obligatoire depuis 1912 mais elle se révélait difficile d’application pour les algériens. Pour des raisons évidentes, pendant la guerre d’Algérie, l’ensemble de la classe d’âge n’était pas appelée sous les drapeaux.

- Quid de l'enseignement de l'histoire des harkis, en France et en Algérie ?

Fatima Besnaci-Lancou : La guerre d’Algérie est abordée en classe de Troisième et en Terminale. Un travail important de formation des enseignants a été réalisé dans certaines académies, avec la participation active de l’association harkis et droits de l’Homme. De plus, des interventions dans les collèges et lycées, devant les élèves, sont réalisées fréquemment.

- Définition des zones interdites en Algérie.

Gilles Manceron : Elle est à l’origine de la création des camps de regroupement et de la stratégie militaire visant à couper le FLN de la population.

- Quid de l'épisode du maquis de l’Ouarsenis ?

Gilles Manceron : Après le cessez-le-feu, les derniers combattants de l’OAS tentent de monter un maquis dans la région de l’Ouarsenis, maquis qui sera rapidement neutralisé par les éléments du FLN.

- Où en est-on sur le nombre de harkis massacrés ?

Gilles Manceron : De la même manière qu’un chiffre mythique a été cité par le pouvoir algérien concernant les morts algériens pendant la guerre (1 million de morts,..), le chiffre de 150 000 côté harkis parait exagéré On peut probablement avancer une estimation de plusieurs dizaines de milliers. Un travail reste à faire sur cette question.

- Est-il vrai qu’il y a eu un télégramme de Louis Joxe qui aurait donné l'ordre de ne pas rapatrier les harkis ?

Gilles Manceron : Louis Joxe et Pierre Messmer ont été les auteurs de directives visant à freiner, voire empêcher le rapatriement des harkis.

- Y a-t-il une reconnaissance de la responsabilité de l'État français dans l'abandon ?

Fatima Besnaci-Lancou : Non. Nicolas Sarkozy a dit le 31 mars 2007 : "Si je suis élu président de la République, je veux reconnaitre la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre des harkis en 1962 ». En fait, il a menti comme il a menti à beaucoup de Français.

- La question d'accueillir les harkis était-elle taboue dans l'ensemble du monde politique en 1962 ?

Gilles Manceron : Les harkis n’étaient pas désirés pour des raisons diverses ; au niveau du pouvoir de l’époque, Alain Peyrefite cite les propos de de Gaulle : « Ce ne sont pas des rapatriés, ils ne retournent pas dans la terre de leurs pères » et « Si on accueille tous les musulmans qui le souhaitent, ce ne sera plus Colombey –les-deux-Eglises mais Colombey-les-deux-mosquées ».

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