28_ Hommage à Jean El-Mouhoub AMROUCHE

L’Association provençale amazigh a organisé ce samedi 10 mars une soirée consacrée à Jean El-Mouhoub Amrouche, en son siège situé au 25 rue de la Grande Armée à Marseille 1er art.

 L’Association provençale amazigh a organisé ce samedi 10 mars une soirée consacrée à Jean El-Mouhoub Amrouche, en son siège situé au 25 rue de la Grande Armée à Marseille 1er art. (précision : cette conférence s’inscrit dans une série initiée par l’association « Jean El-Mouhoub Amrouche » située à Lyon). Trois intervenants ont pris la parole devant une cinquantaine de personnes, Rezki Rabia, poète, Michel Filippi, philosophe, auteur et Ali Chibani, auteur, journaliste, docteur en littérature comparée. Lors de son intervention, Ali Chibani retraça le parcours de Jean El-Mouhoub Amrouche (1906_1962)… Nous en reprenons les grandes lignes.

 A la suite des déboires du grand-père, le père de Jean El-Mouhoub Amrouche, Antoine Belkacem, s’installe à Tunis avec sa femme et leurs cinq enfants. Jean a cinq ans. Il effectue de très bonnes études, mais il est confronté au racisme de nombreux bord. Il est tantôt qualifié de renégat, de bicot, ou de prostitué… en 1925 il passe trois années à l’École Normale Supérieur de Saint-Cloud (là même où Aimé Césaire étudiera de 1935 à 39), puis retrouve la Tunisie où il enseignera au lycée de Sousse et à celui de Tunis. Il y fait la connaissance d’une jeune pied-noire, Suzanne Molbert, qu’il épousera. En juin 1937, Jean El-Mouhoub Amrouche apprend le décès, le 22, de son ami le poète et écrivain francophone malgache Jean Joseph Rabearivelo (à 36, ou 34 ans) qui n’a pas réussi à surmonter la souffrance née de sa dualité culturelle dit Ali Chibani. A moins que la raison ne se trouve dans cet amer constat qu’il fait « ce n’est pas drôle d’être un latin parmi les Welches ». Jean El-Mouhoub Amrouche se trouvait en Grèce lorsqu’il reçut la lettre de son amie l’informant de son acte à venir. Cette disparition perturbe Jean El-Mouhoub Amrouche. Il dit avoir pensé au suicide lui aussi, toujours à cause de cette souffrance évoquée pour Rabearivelo. Beaucoup d’universitaires font le lien entre Jean El-Mouhoub Amrouche et Jean Joseph Rabearivelo, à mon sens poursuit Ali Chibani ces rapprochements n’ont pas lieu d’être puisque Jean El-Mouhoub Amrouche dans la préface du livre Robert Boudry « Jean Joseph Rabearivelo et la mort » (Présence africaine), écrit « Jean-Joseph… n’était pas taillé pour la victoire, mais pour la défaite. Sa vitalité, son ardeur spasmodique et déréglée marquent sa profonde faiblesse, celle d’une conscience et d’une âme déroutée. Il enfle la voix par désespoir, se voit grand homme, lui qui est petit…Tout recours efficace lui est interdit. Ni la voie française, ni la voix malgache dans les deux directions des ancêtres fabuleux et vers l’aval révolutionnaire, ne peuvent accueillir et porter ses pas d’homme sur un sol ferme. Alors Jean-Joseph bascule sur sa couche, et nous tourne à jamais le dos. » Jean El-Mouhoub Amrouche dans la même préface considère que la signification de son rôle est restée obscure à Jean Joseph Rabearivelo jusqu’à la fin. Pour Robert Boudry ce fut un « drame colonial » (AH). Jean El-Mouhoub Amrouche savait dès sa jeunesse qu’il devait être un porte-parole de son peuple, donc il avait un objectif, ce qu’Aimé Césaire a formulé dans Cahier d’un Retour au pays natal (p 23) : « Et je dirais encore :’’Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir’’. »

Jean El-Mouhoub Amrouche devient enseignant au lycée Carnot. Albert Memmi, dans son roman La statue de sel (1953), se souvient de son ancien instituteur : « j’ai crû voir l’image du salut. Il était donc possible à un africain de se transformer en homme cultivé, bien habillé, de fumer des cigarettes d’Europe. J’admirais ses longs doigts soignés, jaunis au bout, entre le majeur et l’index par le tabac d’orient qui parfumait la classe. Il avait publié deux recueils de vers que je trouvais d’une beauté déconcertante. Il était donc possible d’arriver à maîtriser une langue non maternelle ». (Denise Brahimi écrit : « un livre de souvenirs, où l'on trouve quelques figures connues par exemple celle de Jean Amrouche qui fut le professeur de lettres du jeune Memmi au Lycée Carnot de Tunis en 1937 ». In www.huffpostmaghreb.com. AH). Albert Memmi montre qu’être Maghrébin, colonisé et parler la langue française n’est pas du tout une évidence à cette époque là et Jean El-Mouhoub Amrouche en a souffert, mais lui a choisi de ne pas se laisser aliéner à une culture au dépend d’une autre, c’est à dire qu’il n’a jamais considéré qu’apprendre les grands auteurs de la littérature occidentale comme Shakespeare, Flaubert, Gide ou Claudel, dévalorisait sa culture kabyle ou les poètes, les chants ancestraux dont il a hérité. Et il ne considérait pas que sa culture kabyle, la poésie kabyle était la forme supérieure de la poésie, c’eut été mépriser la poésie occidentale ou d’autres poésies. Jean El-Mouhoub Amrouche considérait la poésie comme la forme supérieure de la vie et aussi comme « la forme suprême de l’action ». Aimé Césaire notait : « à qui veut définir Jean Amrouche je demande que l’on retienne cette double religion, celle du langage et celle du mythe ou réalité de deux faces. Et cette religion s’appelle poésie ».

 Ali Chibani poursuit : Jean El-Mouhoub Amrouche a publié d’abord le recueil de poésie Cendres qui est plutôt un autoportrait. Une sorte d’autoportrait de colonisé. Un colonisé qui vit dans une société où l’on cherche à être puissant. On trouve dans Cendres les thèmes de la solitude, celui du rapport à la chair, du rapport à l’autre. Il y figure un poème sublime intitulé La Mort. « La mort est un poème à trois chants où un personnage du nom de Chabha, une vieille femme, se rend compte que tout ce qu’elle connaît comme culture, cette magie ancestrale dont elle a héritée ne fonctionne plus contrairement à la richesse matérielle. Son beau-fils, Mohand, l’homme qui a épousé sa fille Jouhar est devenu un puissant marchand de blé qui décide de se remarier. Il décide de laisser tomber Jouhar, tombée malade, et d’épouser une autre femme. Chabha vit cette démarche comme une humiliation, alors elle décide de recourir à cette magie ancestrale. Elle se rend au cimetière avec des œufs, mais ils craquent. Chabha meurt en quittant le cimetière et en disant « ma voix meurt dans ma gorge ». « Non s’écrie Chabha, je ne peux pas, mais Dieu, entendez-moi, vous m’avez donné une longue vie, longtemps j’ai connu les hommes, j’ai vu en eux, un regard me suffit pour dévêtir leurs âmes. Je n’ai pas besoin de leurs gros livres ni de ce qu’ils voient, mais leurs expériences. Ils essaient d’apprendre alors que moi je sais. »

Jean El-Mouhoub Amrouche définie ainsi sa poésie : « Gustave Flaubert peint du dehors, tandis que j’essaie d’épouser une vie obscure ». Tenter d’épouser le rythme de cette vie obscure sera son objectif dans son deuxième recueil Etoile secrète qu’il publiera le jour de son anniversaire, le 7 février 1937. Il le considère comme le plus abouti. Un recueil où l’effacement de soi et l’absence autorisent la parole. Nabile Farès décrit la poésie de Jean El-Mouhoub Amrouche comme littérature du portrait. Portrait d’un colonisé qui répond à la littérature coloniale. Nabil Farès dans Maghreb, étrangeté et Amazighité (https://la-plume-francophone.com/2016/09/01/presentation-de-maghreb-etrangete-et-amazighite-de-nabile-fares-extraits/) retrace un peu l’histoire de la littérature francophone maghrébine et parle des écrits de Jean El-Mouhoub Amrouche comme une littérature du portrait. L’image de Jean El Mouhoube Amrouche nous apparaîtra ici non pas comme celle d’un précurseur, mais plutôt comme celle du fondateur de la problématique de l’écriture au Maghreb.

 Jean El-Mouhoub Amrouche était terrifié par la mort. C’est sans doute cette peur de la disparition qui va l’amener à traduire Les chants berbères de Kabylie en 1939. Dans La préface de la réédition (L’Harmattan 1986) intitulée « Des instruments spirituels » Henry Bauchau écrit : « ces Chants forment une des deux voies. Chacune est essentielle où se compose le dialogue de son œuvre. Les deux sources, celle de l’enfance et celle du peuple originel ne sont pas distinctes en lui ni dans son œuvre… » 

Comme l’a écrit Mouloud Mammeri, Jean El-Mouhoub Amrouche n’a pas cherché à faire une adaptation pour plaire au public ou écrivains français, il a cherché plutôt à traduire. Il a privilégié la double transmission, d’une part au public kabyle dont il exhume un patrimoine au bord de la disparition et d’autre part au public francophone auquel il offre ces chants tels qu’ils ont été façonnés par les auteurs anonymes.

Les chants berbères de Kabylie s’ouvrent sur une présentation qui est un véritable essai sur la poésie kabyle. Il rapproche le poète du saint et du héros, il écrit : « l’esprit d’enfance n’est pas l’infantilisme de la pensée ou de la sensibilité, mais le caractère fondamental d’un type supérieur d’humanité de la forme achevée de l’homme digne de ce nom, ainsi le saint et le héros. Il n’est pas un résidu mémorial, mais un mode d’être qu’il importe de conquérir, vers lequel il faut tendre par l’effort véritablement héroïque. »

 L’année de publication des Chants berbères de Kabylie, 1939, est aussi celle du début de la seconde guerre mondiale. Jean El-Mouhoub Amrouche a été mobilisé puis, dans un second temps, réformé. C’est alors qu’il fonde avec Armand Guibert la TFL, la Tunisie française littéraire, un supplément littéraire au journal Le Tunisien qui était le plus lu à l’époque. Dans la TFL il donnait essentiellement la parole aux écrivains français qui étaient censurés par le régime de Vichy en France. Et c’est dans la TFL qu’il va écrire un texte qu’on peut considérer comme un essai sur la poésie francophone africaine Pour une poésie africaine. Dans ce texte Jean El-Mouhoub Amrouche remarque la faiblesse des ouvrages francophones écrits par les auteurs africains. Il considérait qu’ils étaient une pâle copie des écrivains français, particulièrement de Victor Hugo et de Paul Valéry et qu’ils s’éloignaient de l’âme africaine. Ces écrivains africains n’ont pas à copier les écrivains Français mais à parler de l’âme de l’Afrique et des aïeux.

 En 1942, Jean El-Mouhoub Amrouche rencontre André Gide en Tunisie où celui-ci se réfugie. Ensemble ils fondent la revue L’Arche qui regroupe les forces intellectuelles et morales de la France libre. Jean El-Mouhoub Amrouche en avait même écrit le manifeste. Cette revue dont le premier numéro est publié en février 1944, a d’abord été publiée à Alger par les éditions Charlot, dont Jean El-Mouhoub Amrouche était le directeur littéraire. Ensuite à Paris, après la libération. Vingt huit numéros seront publiés auxquels ont participé des auteurs parmi les plus connus : Antoine de St Exupéry, M. Blanchot, J. Cocteau, Pierre Reverdi, Jules Roy, Albert Camus…

 En juillet 1944 Jean El-Mouhoub Amrouche se rend à Paris. Il vient d’apprendre la disparition de son ami St Exupéry. Lui et le commandant Meyer, administrateur général de Radio France à Alger, sont chargés de mettre en place le nouveau dispositif de l’information en France libérée. Mais à son arrivée en France Jean El-Mouhoub Amrouche découvre un pays dont les doutes et les mondanités le déçoivent.

 Ali Chibani parle d’une « cassure » entre Jean El-Mouhoub Amrouche et la France, à partir du 8 mai 1945. Les réformes politiques et économiques promises ne furent pas tenues. Dans L’Éternel Jugurtha (Arche 1946, réédité dans Algérie un rêve de fraternité, Ed. Omnibus, 1997), Jean El-Mouhoub Amrouche écrit, « Je sais bien où m’attend Jugurtha : il est partout présent, partout insaisissable ; il n’affirme jamais mieux qui il est que lorsqu’il se dérobe. Il prend toujours le visage d’autrui, mimant à la perfection son langage et ses mœurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage nu de Jugurtha ; inquiet, aigu, désespérant. C’est à lui que vous avez affaire : il y a dix-huit millions de Jugurtha, dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb… » (AH) Ce portrait est bien aussi, comme le dit Ali Chibani, celui de Jean El-Mouhoub Amrouche, un parmi les dix-huit millions. Plus loin Jean El-Mouhoube Amrouche poursuit : « Jugurtha s’adapte à toutes les conditions, il s’est acoquiné à tous les conquérants ; il a parlé le punique, le latin, le grec, l’arabe, l’espagnol, l’italien, le français, négligeant de fixer par l’écriture sa propre langue ; il a adoré, avec la même passion intransigeante, tous les dieux. Il semblerait donc qu’il fût facile de le conquérir tout à fait. Mais à l’instant même où la conquête semblait achevée, Jugurtha, s’éveillant à lui-même, échappe à qui se flattait d’une ferme prise. Vous parlez à sa dépouille, à un simulacre, qui vous répond, acquiesce encore parfois ; mais l’esprit et l’âme sont ailleurs, irréductibles et sourds, appelés par une voix profonde, inexorable, et dont Jugurtha lui-même croyait qu’elle était éteinte à jamais. Il retourne à sa vraie patrie, ou (AH « où » ?) il entre par la porte noire du refus. »

Dans un entretien Jean El-Mouhoub Amrouche parle d’autodétermination des Algériens, dès 1946 : « il y a une conscience politique algérienne. On ne peut nier cette conscience nationale. Je ne crois plus en l’assimilation. Je rejoins Ferhat Abbès… » (source non précisée) telle est sa conviction jusqu’à sa mort à Paris le 16 avril 1962, au lendemain du cessez-le-feu. Jean El-Mouhoub Amrouche n’a jamais été reconnu officiellement par les responsables algériens (AH), hormis quelques rares comme Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire (d’avril à septembre 1962) qui le nomme symboliquement responsable à la Culture dans cette structure. Seule une école à Aghil Ali porte le nom de Jean El-Mouhoub Amrouche, conclut Ali Chibani.

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