45_ Kamel Daoud a-t-il perdu son Hirak?

Kamel Daoud a-t-il perdu son hirak ?  (Hirak = mouvement)

 L’article de Kamel Daoud « Algérie, la révolution perdue » (« Où en est le rêve algérien ? ») parut dans l’hebdomadaire Le Point, n° 2472 du jeudi 9 janvier 2020 commence à faire couler beaucoup d’encre. Kamel Daoud ne laisse jamais indifférent. C’est une force à mettre à son profit. J’ai lu sur les réseaux sociaux des commentaires réprobateurs, voire injurieux plus contre la personne de l’auteur qu’à l’endroit de son analyse. Cette volée de bois vert, actuelle et à venir, il l’a anticipée dans son article. Aucun utilisateur de ces réseaux de l’Internet (Facebook, Twitter) ne propose le texte de Kamel Daoud, ou un lien renvoyant à son texte complet, pour que le lecteur puisse se faire une idée de ce dont il est question. Je peux parier que les commentaires des uns alimentent ceux des autres sans que ni les uns ni les autres n’aient eu à lire entièrement l’article de Kamel Daoud. De quoi s’agit-il ? Le journaliste-écrivain propose une analyse à la lumière des événements qui marquèrent l’Algérie durant l’année 2019 jusqu’à nos jours. Cet article je vous le propose dans sa totalité, ci-dessous, à la suite de mon propre texte. Kamel Daoud le développe autour, notamment, du postulat suivant développé au cœur du texte : « le contrôle de la ruralité est la clef du pouvoir », et l’élection ayant eu lieu, le hirak a perdu.

 L’article du journaliste-écrivain est ainsi présenté en Une de l’hebdomadaire : « Algérie, la révolution perdue ». À l’intérieur, le texte de 19500 caractères (pages 99 à104), est titré « Où en est le rêve algérien ? » Il s’articule autour d’une introduction et de cinq chapitres.

D’emblée (« à l’entame » écriraient des imitateurs) l’auteur met en avant l’exploitation par le pouvoir de la mort du général Gaïd Salah (« présenté comme le protecteur, le ‘‘père’’ perdu du soulèvement contre Bouteflika ») et de « l’émotion nationale sincère » à travers les canaux officiels et privés. Par l’image, notamment celle de l’enterrement « réussi » du général qu’envieraient même les généraux morts, le « nouveau régime » a vaincu la révolution « miraculeuse ». Mais comment en est-on arrivé à cela ?

 Il a fallu d’abord mettre en place une réalité virtuelle d’une vraie guerre contre l’ennemi d’hier et d’aujourd’hui, l’ennemi de toujours visé par le pouvoir : la France. La télévision officielle abreuve d’images et de commentaires nationalistes à donner des frissons à tout pacifiste, internationaliste ou non. Kamel Daoud évoque des « banderoles antifrançaises qui fleurissent partout ». On nous propose de plonger dans un « délire bouffon » dans une « guerre chimérique » contre la France qui mettent en relief une triste réalité : « l’Algérie ne sait vivre une union sacrée, une émotion vive, que dans l’adversité, l’épopée de la guerre de libération. » Un « remake fou » est proposé avec le même adversaire qu’on accuse de tous les maux 60 ans après l’indépendance. Soixante ans après. Deux générations. Il a fallu la moitié de ce temps à d’autres pays (sociétés) plus arriérés que l’Algérie pour basculer d’un monde des ténèbres à un autre démocratique beaucoup plus ouvert sur le monde, bien qu’avec ses hauts et ses bas.

Dans un autre chapitre, Kamel Daoud explique que le régime a usé de « vieilles douleurs et vieilles batailles » que sont les divisions linguistiques, ethniques, régionalistes… « le piège fonctionna ». En poussant à la radicalité le hirak et en usant de la répression. Il a su « pousser à une équation algérienne », segment de phrase dont je n’ai saisi le sens qu’avec la suite de l’article. On avait d’un côté des manifestants « piégés dans les grands centres urbains » et de l’autre une « offre de solution avec la présidentielle ». Kamel Daoud semble signifier que les manifestations importantes n’ont pas ou peu eu lieu à la périphérie ou loin des « grands centres urbains ». Ce qui n’est pas exact. Dans l’Algérie profonde, l’Algérie rurale, les Algériens « feront un choix pragmatique » au profit de la sécurité, mais au détriment de la démocratie.

 Le vocabulaire utilisé dans les médias et les réseaux sociaux, que ce soit les alliés du régime ou « même dans la bouche des démocrates et laïques, binationaux ou modernistes » est binaire. Pas de quartier. Sont convoquées les figures du traître, du moudjahid, du colon, de l’Occident, des martyrs… Il y a « incapacité à dépasser un traumatisme d’une guerre dont le souvenir est devenu une identité en soi. ».

Kamel Daoud revient plus loin sur cette problématique, ce lien au passé qui ne passe pas, ce nœud oedipien qu’il faudrait pour le couper faire appel, peut-être, à l’éminent neuropsychiatre Boris Cyrulnik et autre non moins virtuose du verbe, Boualem Sansal, pour proposer un remède, un antidote ? Qui sait…

 À ces jeux-là, c’est le régime qui est sorti vainqueur, « provisoirement » précise l’auteur. Et par conséquent le hirak a perdu, « provisoirement ».

 Cette victoire du régime fut possible grâce au « contrôle de la ruralité qui est la clef du pouvoir ». C’est ce qu’a commencé à entreprendre Rachid Nekkaz (un « faux héros », un « amuseur ») qui avait « cette idée révolutionnaire » d’aller vers l’Algérie profonde, mais qui n’a pas réussi car harcelé, arrêté, emprisonné par un régime qu’il a réussi à mettre « en rage ». Algérie rurale « que les élites urbaines algériennes opposantes ont négligée ». Nekkaz a saisi que « l’Algérie n’est ni la place Audin ni la Grande poste ».

Les Algérois sont incapables de sortir de la capitale et de reconnaître un autre leadership. Alger, écrit Kamel Daoud « souffre d’un nombrilisme qui déteint sur les contestataires » qui nous fait confondre Alger et la ruralité où – selon la presse étrangère – on s’est abstenu de vote comme dans la capitale. Sauf que les contestataires se trouvent aussi bien dans les grandes villes que dans la périphérie. Le nombrilisme se trouve ainsi dilué à travers les territoires autres que ceux des grandes villes. Il y a là comme un hiatus. Autre problème, la question de l’importance que semble accorder le journaliste écrivain à la ruralité au point que sa maîtrise soit « la clef du pouvoir » comme précisé plus haut. Or, selon une étude du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, la population rurale chute de six points à chacune des dernières décades. Elle s’élèverait par conséquent à 30% aujourd’hui. C’est beaucoup, mais pas au point de révolutionner une réalité nationale dans laquelle elle est partie prise et partie prenante. D’autant plus que sa jeunesse (plus de 55% des ruraux ont moins de 30 ans) est aussi connectée sur les réseaux, et l’Internet plus généralement, que le reste des Algériens. Hors d’Alger écrit Kamel Daoud « des Algériens (notez l’article indéfini) ont voté dans le calme… ils n’étaient pas tous des militaires déguisés ». La ruralité fut perdue par le hirak, dès juin lorsque les ruraux « qui ne comprenaient pas ce que voulait la capitale », se demandaient pourquoi l’on continuait de manifester alors que « Bouteflika était démis et son gang mis en prison ». « Une révolution, c’est deux ou trois mots… si elle devient des phrases, elle est déjà perdue » disait à Kamel Daoud un de ses amis. Comment pouvaient-ils, pôvres bougres, comprendre cette révolution et la faire leur ? Je vois là une forme de condescendance et d’arrogance indécentes. Je n’ai peut-être pas compris. Je l’espère.

Ce qui a manqué au hirak c’est un leadership qui aurait permis d’éviter les dérapages (exemple des « chibanis insultés et hués » devant les bureaux de vote en France. L’organisation du hirak aurait empêché la « folklorisation idiote du mouvement… folklorisation par le selfie ». Manifester dans la joie et la bonne humeur, sans être obligé de faire la gueule (pardon) avec des fleurs, des sourires et des calicots rigolos, voire succulents de jeux de mots, s’il s’agit de cela, ce n’est pas de mon point de vue de la folklorisation. C’est au contraire une force. Néanmoins la faiblesse du mouvement est, je le partage avec l’auteur, son absence d’organisation.

Les journaux algériens, qu’ils soient « prorégime » ou « démocrates » n’ont pas été à la hauteur, écrit Kamel Daoud. Les premiers « zélés dans le déni de la contestation », les seconds « militants » qui se laissaient aller à des envolées comme écrire qu’il y avait « ‘‘une marée humaine hier…’’ là où l’auteur ne vit que des centaines de manifestants. » Oui la presse « démocrate » fut aussi dans le militantisme y compris dans le choix des mots comme l’utilisation redondante de « insurrection » pour dire manifestations, ou révolution pacifiste ou mouvement, et en faisant abstraction des slogans islamistes, peu nombreux, mais bien réels, dans les manifestations. J’ai relevé par ailleurs une forme d’arrogance chez certains journalistes, imbus de leur personne, qui ne répondent que rarement aux questions des « connectés » par exemple, ou qui s’autocongratulent puérilement, qui refusent toute critique ou même de banals échanges. J’écris bien « certains » chez les anciens surtout, nationalistes obtus, ceux qui ont « fait » le parti unique les yeux et la bouche dans les poches et qui aujourd’hui donnent des leçons de démocratie. Mais c’est là une autre histoire.)

Le hirak avait « réussi » (réussi ?) à faire basculer sa victoire dans l’impasse …, écrit Kamel Daoud, et le régime avait su (pourquoi ce plus-que-parfait ?) transformer sa défaite en épopée ». Le régime avait donc été défait. S’agit-il du « régime de Bouteflika » ? probablement puisque Kamel Daoud évoque en introduction « un nouveau régime » à propos du pouvoir actuel depuis juin. Il est inexact de mon point de vue de parler ici de régimes différents.

Kamel Daoud, qui n’est pas à sa première « sortie » anticipe les critiques violentes à « ce papier » de l’hebdomadaire français comme je l’ai rappelé en début de texte : «  les bilans d’étape sont perçus comme les signes de la contre-révolution et la réflexion sur un échec provisoire sont les ‘‘preuves’’ d’un ralliement au régime. » Telles ne sont pas mes observations. Ce serait ridicule, injuste et trop aisé. Osons écrire que la lutte pour une Algérie libre et démocratique, respectueuse des libertés individuelles et collectives, des Droits fondamentaux de l’Homme, cette lutte continue et que d’autres bilans, d’autres réflexions viendront de part et d’autre jusqu’à révéler que l’horizon s’éclaircit enfin. Et puis « nul ne jette de pierres sur un arbre dépourvu de fleurs. »

Ahmed Hanifi, 15 janvier 2020

Lire ici:

http://ahmedhanifi.com/kd-a-t-il-perdu-son-hirak/

 

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