24_ LE CHOC DES OMBRES_ Extrait N 06

LE CHOC DES OMBRES.... suite

Dans l’espace « Mère-enfant » de la maternité de Baudelocque, à Port-Royal, règne une effervescence semblable à celle d’un marché de quartier populaire en pleine activité. Le personnel est surchargé de travail. Les infirmières, les gynécologues, les sages-femmes, les ASH, agents des services hospitaliers, s’affairent sans discontinuer. Ils vont, viennent, renseignent, questionnent, rassurent, sourient, ouvrent ou ferment des portes. Chez certains patients et leur famille on devine une inquiétude mal dissimulée, sur le visage d’autres on perçoit une discrète joie. Dans un des lits, Denise est allongée, les yeux fermés. Les cheveux noués, auburn sous le reflet de la lumière, laissent apparaître — il glissa légèrement — le pendentif berbère que lui avait offert Messaoud pour lui dire son attachement. En forme de cercle, le bijou représente en son centre la lettre Aza plantée sur ses quatre membres, fière comme l’Amazigh, l’homme libre, tout en argent. Denise est visiblement exténuée, mais sourit, les yeux mi-clos maintenant. Lui est assis à ses côtés, il observe songeur son bijou, frôle son bras, ne sachant ni quoi faire ni comment, silencieux, engoncé dans une blouse blanche, coiffé d’une charlotte sauvage, il a « l’air fin », inutile et heureux. Sur une table chauffante, leur bébé est pris de secousses, il braille, emmailloté dans une grenouillère bleue sur laquelle on lit « Happy Day ! », la tête recouverte d’un bonnet, bleu aussi, marionnette désarticulée. Denise tente de se redresser. Une sage-femme arrive pour lui prendre la température et la tension. L’enfant naquit ce matin. L’infirmière, elle doit avoir la quarantaine, peut-être est-elle martiniquaise ou guadeloupéenne, avait griffonné au stylo bleu sur la page datée « samedi 20 décembre 1980 » du classeur de la maternité, entre la ligne « 7 h » et la ligne « 8 h » : « Yanis El-Bethioui, à 7 h 15, RAS » et « 49 cm, 3kg100 ». 

 

Denise parla à sa mère qui s’inquiétait « tu l’as appelé comment ? » Puis elle fit « ah ! » et après un silence elle ajouta « bon », comme un reproche, ou comme une boule de pétanque tombée de sa main. « Ah !… bon ». Le ton était inamical, sérieusement inamical. « Ah ! » en ouvrant certainement bien la bouche. On imagine son arrondi et celui de ses yeux, puis encore « ton père n’est pas bien… on te rappellera » avec entre les deux groupes de mots un suspens, un grand intervalle. On la devine ajouter « comme c’est mal… ça » avec le même suspens, le même intervalle dont certains usent pour un oui ou pour un non. Puis elle raccrocha. Les scènes que Ginette fait périodiquement à sa fille sont aussi nombreuses que futiles. Messaoud n’est pas vraiment le bienvenu dans la famille. Il le sait et s’en moque. Il a juste de la peine pour sa compagne. Depuis qu’ils apprirent que leur fille « s’est acoquinée à un Arabe », ses parents ne l’invitaient plus à la maison.

 

Six mois auparavant, en juillet, de nombreux collègues et amis du jeune couple assistèrent au mariage à Montfermeil. Ni Messaoud ni Denise ne furent surpris par l’absence de la famille France à la mairie. Hadj était là, digne représentant de la famille El-Bethioui. Kada appela son fils le soir même pour le féliciter. On l’entendait comme s’il était présent avec eux dans la pièce. Il aurait bien voulu assister au mariage de son aîné, mais la raison vainquit son cœur. Kada aurait pu venir en France plus facilement, car Chadli, le nouveau président, supprima l’ASTN l’autorisation de sortie du territoire national et maintint les trois cents dinars d’allocation touristique auxquels a droit tout Algérien partant à l’étranger

 

 

Pour lire la suite (et les résumés des extraits précédents, cliquez sur ce lien c’est mon blog) :

 

https://leblogdeahmedhanifi.blogspot.fr/2018/01/592-le-choc-des-ombres-extrait-n-06.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.