PNL, apogée lunaire

L'album « Deux frères » de PNL, sorti le 5 avril, est l'aboutissement d'une ascension spectaculaire dans le monde du rap francophone. En trois albums, Ademo et N.O.S ont développé un univers musical et iconique d'une rare cohérence. Ce dernier opus vient conclure une odyssée solitaire et couronnée de succès.

« Fiers d'avoir réussi nos vies. » L'aveu est sincère, déposé à l'intérieur de la pochette de Deux frères. Le succès du duo de Corbeil-Essonnes est indéniable ; leurs records successifs, égrenés sur Twitter, inondent les rédactions. Ce troisième album présentait pourtant des risques : comment Ademo et N.O.S allaient-ils réussir à produire dix-huit nouveaux titres alors que la mélancolie de ceux d'en bas, qui avait nourri les deux premiers opus, les avait vraisemblablement quitté ? Après Dans la légende (2016), les deux frères sont propulsés dans les hautes sphères des ventes, deviennent riches et bénéficient d'un succès critique global. Assez pour apparaître sur la dernière pochette torse bombé, cou tendu vers le haut, en apesanteur. 

Les pochettes des trois albums de PNL. © QLF Records Les pochettes des trois albums de PNL. © QLF Records

Au long de cette trajectoire qui ne finit pas de monter, le regard que le duo pose sur le monde change de perspective. Tout commence sur le sol ingrat des Tarterêts. Là, le cloud rap du premier album, Le Monde Chico (2015), sert de support à la rage de la survie et à la recherche d'un refuge lointain. La drogue y occupe une place centrale, qu'elle soit vendue ou consommée. Les mix relativement lumineux de Nk.F contrastent avec le ton pessimiste des paroles, qui ne laisse percevoir aucune échappatoire crédible au quotidien. Le cri d'Ademo résonne sur Porte de Mesrine : « La nuit porte conseil, ah nan pas du tout / La nuit, nique sa mère ! et pourquoi m’en faire ? Tellement plus bas qu’terre, qu‘j’vois les pieds d’Lucifer ». 

Le deuxième album, Dans la légende (2016) poursuit cette symbiose entre prods planantes et thématiques sombres. Mais il semble que le ciel s'est éclaircit et une sensation d'apaisement parcourt l'opus. Si Ademo rappelle que « la lumière, on la voit que depuis cette année » (Naha), celle-ci leur inspire un message d'espoir : « tu verras, la vie est belle » (La vie est belle). Ce morceau est accompagné d'un clip contemplatif, tourné en Namibie, où les sonorités dilatées des synthés s'écoulent sur les dunes. Et là où N.O.S témoignait dans l'EP Que la famille (2015) « j'téma la lune me faire des oigts-d » (Obligés de prendre), aujourd'hui « la lune prend le relais, lance un dernier baiser dans le virage ». La volonté de survivre est intacte, mais s'ouvre sur une réconciliation avec le monde. Celle-ci se traduit par une présence accentuée de bases mélodiques, numériques et acoustiques, qui enveloppent le flow des deux rappeurs.

La vie est belle © Mess, QLF Records

Après trois ans d'un travail minutieux, qui commence quelques semaines après la sortie du deuxième opus, PNL livre un album dans la droite lignée du style forgé depuis 2015. Ce qui évolue, c'est le caractère intimiste des paroles, soutenue par une modulation numérique des voix plus fine et variée que dans les opus précédents. Ademo et N.O.S se livrent depuis une position inédite : arrivés au sommet, leurs regards se tournent mécaniquement vers le passé et l'embrassent avec tendresse. Ce caractère inédit - et même surprenant - de leurs confessions s'accompagne d'un souffle musical épique et grave, une nouveauté au niveau de la production. Deux frères est souvent présenté comme introspectif et triste, voire comme "le triomphe des dealers de shit dépressifs", selon une formulation qui prouve définitivement que Le Point ferait mieux de se concentrer sur les croisières pour islamophobes. Au delà de la lecture caricaturale, se contenter de cet aspect revient à passer à côté d'un changement majeur, qui fait la particularité de cet album. Les deux frères ne dealent plus, refusent la vie d'artiste (Cœurs), et doivent donc réinventer un registre intermédiaire.

Ademo et N.O.S resserrent par conséquent leur écriture sur leur trajectoire individuelle, en actant la ligne de fracture entre leur origine et leur situation actuelle. Ils se disent au passé, sur des instrumentales lancinantes et nostalgiques comme celle de Deux frères, où N.O.S raconte : « J'ai grandi dans le zoo, je suivais les cris de la jungle, les pas de grand frère » et relate les conseils de leur père. Celui-ci est omniprésent dans l'album, rendu vivant par des hommages intimes et francs, où l'on croirait entendre les voix de deux garçons. Cette ouverture sur le passé renforce d'autant plus leur maturité, signalée par des remarques sur leur âge et leur futur : « Une chance qu'ils aient pas détruit mon bâtiment, p't-être qu'un jour, j'pourrais l'montrer à mes enfants » (Chang). Cette gravité, celle de deux adultes qui voudraient réconforter ceux qu'ils étaient enfants, est à la source des passages les plus touchants de l'album. Sur ce même morceau, la voix de N.O.S garde son timbre naturel et la mélodie se saccade comme pour ponctuer les mots « Ouvre-moi la porte que j'prenne Tarik dans les bras petit, que j'lui chuchote : "Ton frère sera toujours là petit" / ... / Et j'r'viendrais quelque fois regarder la porte, sans toquer, sans sonner, jusqu'à ma mort ».

Blanka, personnage de Street Fighter © Capcom Blanka, personnage de Street Fighter © Capcom

La maturité, parfois glaçante, semble avoir remplacé la rage des précédents opus. L'album est bien plus sérieux et mystique que triste, parcouru par une conscience lourde. Bien sûr, quelques morceaux équilibrent le thème général, comme Hasta la vista ou 91's - voire même le novateur Menace, où le traitement radical des voix les rapproche d'une version espiègle et aiguë des Migos. Mais l'ambiance générale tient dans ce mélange de mélancolie éclairée et d'expérimentations mélodiques. Sur Blanka, les variations de prosodie se multiplient, la voix d'Ademo prend quatre timbres différents grâce à l'autotune, elle grésille et sature, monte dans les aigus, sur un beat orageux et des nappes de synthés aiguisées comme des lames. Le tempo lourd aux percussions sombres de Déconnecté est symbolique de cette évolution musicale : les râles autotunés de N.O.S, et dans une moindre mesure d'Ademo, fusent et emplissent l'espace avec lenteur et colère. Cette rage contenue, plus froide et posée, semble indiquer une parfaite connaissance de leur malédiction : « J'ai grandi dans le zoo, j'suis niqué pour la vie, même si j'meurs sur une plage, j'suis niqué pour la vie / Parce que ceux qu'j'aime ont la haine, j'suis niqué pour la vie » (Zoulou Tchaing). Le verdict social et racial subi depuis l'enfance n'est pas effacé par leur succès, les cicatrices restent vives.

C'est peut-être cette lucidité, sublimée par des productions épiques, qui installe définitivement le duo dans la cour des grands. L'honnêteté dont font preuve les deux frères est rare, et semble faire mouche. Malgré leur départ des Tarterêts, où restent abandonnés le paillasson et la chaise dans le hall, les cafards et leurs rêves (Autre monde), leur public reste fidèle et loue leur évolution. En réhabilitant ce qu'ils ont laissé derrière eux, ils lèguent un univers poétique à investir. « La misère est si belle », chantent-ils, la voix claire, sur l'ultime morceau. Ademo et N.O.S y énumèrent la mosaïque de ce « pauvre récit », entre banlieue, bâtiments, RER, cave, et « toit triste ». Sans doute sont-ils devenus le refuge tant recherché, pour tous les autres. Celui où « on danse la misère ».

Photo du compte Instagram de PNL © Anthony Ghnassia Photo du compte Instagram de PNL © Anthony Ghnassia

 PNL, "Deux frères", QLF Records. Disponible depuis le 5 avril 2019.

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