Impression de voyage en Kanaky 12 ans après (2007-2019) : rien n’a changé !

Douze ans sans revenir en Kanaky Nouvelle-Calédonie. Certains m’annonçaient de grands changements… Quelle n’a pas été ma surprise de retrouver tout en l’état, et si changements il y avait, c’était plutôt pour revenir en arrière. En matière de racisme, d'éducation, d'attitude envers les Kanak… tout me faisait penser à ce qui se passait dans les années 80… Retour sur quelques impressions de voyage.

Reste de la campagne référendaire "Affichons nos couleurs" au-dessus de Yaté (juin 2019). © I. Leblic Reste de la campagne référendaire "Affichons nos couleurs" au-dessus de Yaté (juin 2019). © I. Leblic

Arrivée à Nouméa

Il est sûr que beaucoup de nouveaux quartiers et zones industrielles ont prospéré sur la route entre l'aéroport de Tontouta et Nouméa. Il est vrai que maintenant on ne descend plus directement sur le tarmac de l’aéroport, mais qu’il y a des passerelles qui, comme dans tout aéroport international, se connectent directement à l’avion et nous font faire ensuite tout un tour dans l’aéroport avant de pouvoir enfin arriver à la douane et aux bagages…

Mais Nouméa est toujours la même… rien ne me frappe ! Toujours autant d’énormes bateaux dans les marinas de la ville, signe d’une prospérité certaines de quelques-uns. La première fois que je suis venue en Nouvelle-Calédonie avec Mehdi, en juillet 1983, Elie Poigoune nous avait emmené à la marina de la baie de l’Orphelinat pour nous dire, voilà ce que c’est que la colonisation ! 36 ans plus tard, les marinas ont tellement prospéré que l’on s’interroge à juste titre sur la soi-disant décolonisation dans la république tant vantée depuis les accords et la réalité du rééquilibrage. Cela confirme l’idée première que j’avais de recolonisation du pays permise par ces accords (voir Leblic 2018 et Mokkadem 20182).

Glissement sémantique

Une autre chose m’a frappée, signe de cette recolonisation. Par le passé, être métropolitain en Nouvelle-Calédonie, que ce soit de passage comme moi pour quelques mois démission, ou de façon plus durable, comme les fonctionnaires expatriés, était jugé par les Caldoches comme être forcément proches des Kanak. Face aux Kanak et donc à ces expatriés, il y avait l’oligarchie nouméenne, de vieille souche caldoche, qui détenait l’économie et était foncièrement anti-kanak.

Aujourd’hui, la classe politique « loyaliste » est aux mains de nouveaux venus (depuis une quarantaine d’années), pieds noirs d’Algérie, premières générations nées sur le territoire… L’économie est aux mains des grands groupes métropolitains ou multinationaux… Elle tient un discours raciste anti kanak tel que je n’en avais pas entendu depuis les Événements. Et face à cela, les « vrais caldoches », ceux qui étaient opposés aux Kanak pendant les dits Événements, même s’ils ne sont pas devenus indépendantistes, se sentent parfois plus proches des Kanak que de ces nouveaux venus qui se sont emparés de leur pays. Ces Caldoches ont parfois joué le rôle du destin commun, ce que ne font nullement ces nouveaux venus. Un Caldoche, issu des premiers bagnards installés au pays, ne me disait-il pas que si l’indépendance lui faisait peur, il resterait vivre ici, car c’est son pays. En parlant de Sonia Backès, il me précisait qu’elle a les dents trop longues et ne représente pas ce que pensent au fond les Calédoniens. Et que, pour lui, ce sont les politiciens le problème de ce pays.

Aussi maintenant, les Caldoches se retrouvent plus proches des Kanak face aux « envahisseurs » métropolitains qui prennent le travail au mérpis de la préférence à l'emploi local. L’immigration n’a jamais cessé, bien au contraire ! Elle a été de plus en plus forte ces 20 dernières années. Et la Nouvelle-Calédonie est souvent le nouvel eldorado des gens en mal d’avenir en métropole. Là-bas, ils ont très facilement un niveau de vie très élevé, la vie facile et ne se préoccupent en aucun cas de l’avenir du pays quand ils ne font pas partie de ceux amenés à voter dans les référendums. Ils n’ont juste qu’une seule peur : c’est que l’idée d’indépendance ruine leur busyness et se demandent s’ils doivent partir ou pas avant que cela n’arrive. Ile ne se sentent pas concernés par la construction du futur pays indépendant.

Pierre Frogier au comité des signataire du 10 octobre 2019 déclare en substance : « Ne parlons plus de destin commun, parlons de développement séparé », considérant ainsi que le destin commun, qui n’avait jamais complètement vu le jour, était mort. Seuls les Kanak et une frange minoritaire de Caldoches ont joué le jeu. Mais la grande majorité des non-indépendantistes du Grand Nouméa ne l'ont pas. Ne pensaient-ils pas que le premier référendum du 4 novembre 2018 devait purger définitivement toute idée d'indépendance ? Ils se sont bien trompés et comme nous l'avions écrit alors c'est une défaite victorieuse du "oui" à l'indépendance.

Lors de mon intervention (Colonisation, souveraineté et autodétermination en Kanaky Nouvelle-Calédonie : des lignes de fractures et des déséquilibres toujours flagrants) en séance plénière du colloque PIPSA à l’université de Nouméa (Democratie, souveraineté et auto-détermination dans le Pacifique - UNC 25-27 juin 2019),  où j’exposais avec des chiffres que le rééquilibrage ne se faisait pas en matière d’accès à l’éducation et au travail salarié pour les jeunes kanak, un étudiant non kanak en droit me demanda quelle en est la raison puisque tout était fait selon lui pour ce rééquilibrage ! En sous-entendu à sa question : « les Kanak ne sont pas capables puisque malgré tout, il n’arrive pas à notre niveau ». Ce qui m’a fait conclure, pour lui répondre, que seule l’indépendance pourrait permettre une remise à plat du système et un réel rééquilibrage car, dans le système actuel, toujours, voire encore plus, colonial, l’argent va à l’argent ! C’est aussi cela la recolonisation qui a lieu grâce à la période des accords.

Et dans l’intérieur ?

Sortie enfin de Nouméa, je retourne dans le Sud, Yaté, Touaouru, Goro, puis sur la côte Est, à Ponérihouen et Poindimié. Et là, rien de neuf non plus sous le soleil, bien au contraire. Les enseignants, sans doute métropolitains du collège de Yaté, qui ont pourtant des logements à disposition, résident à Nouméa. Ils font la route chaque jour (76 km pour minimum 1h20), sont en retard voire absents dès le moindre souci climatique ou autre (barrage à St-Louis par exemple). Un absentéisme digne d’avant les années 1980 et les Événements et pour lequel personne ne dit ou ne fait rien ! Il n’est pas un jour où les enfants scolarisés sur la commune ne rentrent plus tôt ou se plaignent de tel ou tel professeur absent. Des enseignants qui sont pourtant payés même s'ils sont absents ? Le vice-rectorat fait-il quelque chose pour mettre fin à cette situation ? Des questions que l’on peut se poser. Bref, des enfants qui n’apprennent pas ce qu’ils devraient apprendre, faute d’enseignants présents et investis dans leur rôle éducatif.

Et cette situation se rapproche de celle dont on parle à Poindimié pour le lycée. Des enseignants qui ne font pas progresser les enfants, qui les envoient droit dans le mur au baccalauréat mais qui sont reconduits auprès des terminales malgré leurs résultats nettement insuffisants obtenus des années précédentes.

Comme si tout cela n’avait que pour objectif de ne pas permettre aux enfants kanak d’arriver dans leurs études ! Certains en effet le pensent et on peut légitimement s’interroger sur cet état de fait qui nous fait revenir tant de temps en arrière. À l’époque des Écoles populaires kanak (EPK, à partir de février 1985), c’était là un des griefs fait à l’école coloniale : ne pas prendre en compte la réalité locale, ne pas donner les moyens aux enfants kanak de progresser en son sein, etc. Et je ne vous parle pas de l’université…

Et puis, toujours pas d’eau courante, de routes goudronnées, voire même d’électricité dans certaines zones éloignées du bord de mer et des villages. Douze ans après, rien n’a changé…

Paris, 11 octobre 2019, I. Leblic

 

1. Voir le dernier volume de 2018 du Journal de la Société des Océanistes 147 : 2018. La KNC a rendez-vous avec l'histoire, I. Leblic et U. Cugola éds (https://journals.openedition.org/jso/9034).

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