Communiqué non-officiel d’étudiants de l’IEP Grenoble sur la situation du 10/03/2021

Faisant suite aux accusations d'islamophobies à l'IEP de Grenoble, voici une vision des événements, n'engageant que les étudiants l'ayant rédigée. Il nous a paru nécessaire d'exprimer notre opinion en tant que témoins directs.

Communiqué non-officiel d’étudiants de l’IEPG
sur la situation en date du 10/03/2021

 

 Notre présent essai n’a pas la prétention d’incarner une quelconque rigueur scientifique, juridique ni journalistique, ni d’ailleurs de porter la voix de l’ensemble des étudiants de Sciences Po Grenoble. Il n'est qu'une interprétation modeste des événements qui se sont déroulés dans notre université, et ne présente que le point de vue et nos propres interrogations en tant qu'étudiants de l'IEP de Grenoble. Étant des "témoins internes" et dépassés par un emballement médiatique, nous ne pouvons rester silencieux face à cet événement qui nous concerne plus que quiconque, nous considérons alors que notre point de vue doit être écouté, afin de permettre une analyse des événements de la manière la plus diverse possible ; puisqu’aujourd’hui, seuls deux points de vue ont été exprimés : celui de l’US et celui des professeurs concernés. Klaus Kinzler, professeur d’allemand à l’IEP de Grenoble, a fait le choix, après que les événements aient pris une certaine ampleur, de se positionner publiquement sur la scène médiatique : nous le nommerons donc explicitement dans cet essai. Son collègue également mis en cause n’a pour sa part pas manifesté pour l’instant de volonté de s’exposer, il sera nommé “Professeur B”. Tout commentaire faisant mention d’informations supplémentaires permettant de l’identifier sera archivé puis supprimé sans délai.

Nous avons réuni à la fois nos souvenirs, nos témoignages et des informations vérifiées, cette mise en commun des pensées a pour but de remettre dans un ordre chronologique les événements de manière claire et concise.
Entre les 7 et 9 janvier, l’Union Syndicale, syndicat de l’IEPG, a publié sur Instagram et sur Facebook des posts expliquant que l'islamophobie n’a pas sa place à l’IEPG, et que c'est un terme scientifique*.
Le 22 février, un appel à témoignage a été lancé par l’US, appelant les élèves d’un cours spécialisé à témoigner d’éventuels propos choquants tenus par le professeur B.
Le 25 février, ce dernier envoie un mail à ses élèves, expliquant : “Pour des raisons que je ne peux expliquer par mail, je demande à tous les étudiants qui appartiennent au syndicat dit "Union Syndicale" de quitter immédiatement mes cours et de ne jamais y remettre les pieds. J'invite les étudiants concernés à s'adresser à la direction des études, que je mets en copie, pour trouver un enseignant qui daignera les accueillir. Je ne comprends pas, du reste, pourquoi ils n'ont pas d'eux-mêmes demandé à changer de CM puisque ma personne leur est tellement insupportable qu'ils sont prêts à mettre ma vie en danger.Ce jour-même, l’US se fend d’un post Instagram accusant le professeur B d’”interdire son cours [aux] membres [de l’Union Syndicale]”. C’est à cette date que l’affaire sort du cadre de l’IEPG et des proches d’étudiants. Deux médias Grenoble en lutte et Le micro rouge reprennent l’idée que “les syndiqués sont interdits de venir en cours”, tandis que FDesouche dénonce “l’islamo-gauchisme” qui selon eux serait un concept réel et en progression à l’IEPG.
M.Kinzler, jusque-là absent du débat, y prend part, et envoie quelques jours plus tard un mail à ses élèves défendant le professeur B accusé d’islamophobie. Le 28 février, le professeur B fait part de ses peurs vis-à-vis des évènements. Cela a entraîné des débats entre professeurs et élèves, et a mis sous le feu des projecteurs M.Kinzler, notamment pour les propos qu'il avait tenu début décembre lors de la préparation de la semaine de l’égalité à l’IEP. Au cours d’un échange avec une autre professeure, il avait critiqué l’intitulé “racisme, islamophobie et antisémitisme” d’un atelier, considérant l’islamophobie comme un concept à ne pas mettre au même plan que les autres. Il vient à en questionner l’existence même, ce qui est très problématique dans un événement comme une “semaine de l'égalité'' qui vise justement à mettre en lumière les discriminations omises par l’opinion publique, dont l’islamophobie fait partie.
Le 3 mars au matin, des collages portant les noms des deux professeurs mis en cause sont affichés sur les murs de notre école par des inconnus. Les photos sont alors relayées sur les réseaux sociaux par un effet de contagion, sans flouter les noms des professeurs incriminés.
Le 6 mars, la médiatisation jusque-là locale s’étend à un niveau national avec un article du Figaro, intitulé “Deux profs de l’IEP de Grenoble menacés” et de Marianne, intitulé “Accusations d'islamophobie à Sciences Po Grenoble : une enquête ouverte”. S’ensuit une situation d’incompréhension due à une absence de discussion au sein de l’IEPG, et à une récupération du débat par des politiques et des médias.

Nous tenons à nous dissocier clairement des professeurs de l’IEPG accusés et de leurs propos. Il est impératif de repenser la façon dont certaines thématiques sont abordées au sein des universités. En effet, la liberté d’expression et la liberté de débat doivent évidemment être respectées car elles sont le moteur de la réflexion universitaire et permettent le fonctionnement même de la démocratie. Le problème qui se pose à nous est celui de la détermination des limites de cette liberté d’expression universitaire. Peut-on réellement laisser un professeur de l’IEPG affirmer via un mail adressé à tous les membres de son groupe de travail sur la semaine de l’égalité : “Je n'ai personnellement aucune sympathie pour l'islam en tant que religion (le rôle qui y est assigné à la Femme est l'une de mes raisons, importante - je préfère largement le Christ qui, lui, pardonne fameusement à la femme adultère.“ ? Il semble élaborer une hiérarchie des religions, ce qui nous semble inadapté dans un contexte universitaire. Dans la suite du mail cité ci-dessus, K.Kinzler écrit “si vous me dites que les terroristes se trompent et que ce n'est pas l'islam, alors pourquoi n'y a-t-il pas des millions de musulmans dans la rue pour le crier haut et fort, immédiatement, après chaque attentat, pourquoi?”. Au-delà de la teneur même du propos, il fait ici un parallèle qu’on ne connaît que trop bien, amalgamant les citoyens musulmans et les terroristes (ne semblant pas même reconnaître l’existence d’un terrorisme non-islamiste).
Sciences Po Grenoble, dans un communiqué public du 8 mars 2021, rappelle dans des termes clairs qu’il faut, pour les professeurs et les étudiants “respecter le cadre légal, évidemment, mais aussi les principes de modération, de respect mutuel, de tolérance et de laïcité, ainsi que le devoir de réserve”. Nous considérons à ce titre que le devoir de réserve de certains professeurs concernant la religion n’a pas été respecté.
Nous croyons qu’appréhender l’échange entre M.Kinzler et sa collègue comme un simple débat entre citoyens est naïf. Dès lors que M.Kinzler, professeur d’allemand a voulu discuter du caractère académique du terme “islamophobie” dans le cadre d’un groupe de travail, il n’était plus question seulement de la liberté d’exprimer une opinion, mais de savoir, qui, dans un contexte académique, est compétent pour discuter de la pertinence et du caractère scientifique d’un terme. Sur ce point, force est de constater que l’argumentaire de M. Kinzler fait pâle figure face à celui de sa collègue. Celle-ci commence bien par citer une tribune qui, signée par Jean-François Bayart, n’a pas pour autant la valeur d’un texte scientifique publié (elle fera cependant référence à un de ses ouvrages) ; ce que M. Kinzler ne manquera pas de lui reprocher. En réponse à ce contre argument mettant en doute la scientificité de son propos, elle proposera quelques mails plus tard une courte bibliographie indicative composée de 3 ouvrages complets et citant deux revues de sciences sociales ayant traité la question. Le professeur d’allemand quant à lui, se montrera bien incapable d’étayer de telle façon son argumentaire, se contentant de vagues références à “l'avis de bien d'autres personnes qui ont réfléchi à la question.” et d’un renvoi à une interview dans le journal Le Monde de Philippe d’Iribarne, directeur de recherches au CNRS.
De plus, et loin de nous l’idée d’user d’un bête argument d’autorité, nous nous permettrons de rappeler que Klaus Kinzler est professeur d’allemand, et qu’il nous semble assez cohérent d’accorder plus de crédit à la parole de sa collègue, soutenue par le laboratoire PACTE (laboratoire de sciences sociales affilié à Sciences Po Grenoble et au CNRS) qu’à la sienne sur ce sujet.
Enfin, Klaus Kinzler utilisera dans ses mails un ton incisif et condescendant, faisant obstruction à ce qui aurait dû être un débat constructif ; ton pour lequel il s’excusera d’ailleurs dans son dernier mail. A demi-mot toutefois, laissant entendre explicitement que selon lui, le problème n’était pas là, mais résidait dans l’incapacité des autres membres du groupe à voir leurs opinions contestées “en toute franchise”. Groupe que, rappelons-le, il admet avoir rejoint afin de déclencher un débat de fond, avant de menacer de le quitter dès les premiers courriels au prétexte d’un intitulé qui ne lui convenait pas et que les autres membres ne semblaient pas immédiatement disposés à modifier.
Il semble plus qu’évident, à la lecture de ces échanges, de discerner qui de Klaus Kinzler et de sa collègue évolue dans le champ scientifique, et qui propose une réflexion politique.
Nous regrettons de même la mise en avant médiatique de celui qui se présente comme un “démocrate”. Est-ce honnête d’annoncer sur le plateau de CNews d’avoir choisi volontairement cette chaîne, un média souvent reproché de tenir et relayer des propos d’extrême droite, comme support de sa “défense”. Est-il normal que M.Kinzler laisse une journaliste expliquer que l’islamophobie est un terme flou et instrumentalisé alors qu’il est le reflet d’une réalité? Est-ce être démocrate que de se permettre d’accuser la majorité des élèves de “ne pas piper mot” sur le sujet, alors-même qu’il monopolise la parole sur les plateaux télé qui n’invitent que lui ? 

Nous tenons également à nous dissocier de l’Union Syndicale Sciences Po Grenoble. En effet, celle-ci a prouvé au cours de cet épisode sa déconnexion envers les élèves qu’elle prétend représenter. Ses actions, qu’on sait aujourd’hui lourdes de conséquences qui auraient pu être anticipées, n’ont à aucun moment été précédées d’une quelconque démarche visant à mesurer l’assentiment des étudiants.
L’US, évoque un problème d’islamophobie à l’IEPG au début du mois de janvier (entre le 7 et le 9). Par la suite, une campagne visant à recenser les témoignages portant sur les propos de professeur B est lancée le 22 février. Bien qu’un appel à témoignage soit pertinent dans cette situation, l’exécution pose problème car cet appel mentionne à la fois l’intitulé du cours dispensé par le professeur B, ainsi que les accusations d’islamophobie dont il est la cible. Or, l’appel est accessible publiquement, et une simple recherche internet de l’intitulé du cours permet de retrouver le nom du professeur incriminé. Ce faisant, son identité était révélée.
Il aurait été aisé de réaliser un appel à témoignage n’incriminant pas publiquement le professeur en question en contactant les élèves suivant ou ayant suivi ses cours via des listes les recensant sur Teams. 

Le professeur B répond le 25 février par un email dans lequel il demande aux élèves membres de l’US de ses groupes de conférence de méthode (équivalent des TD, qu’il assure entre autres professeurs) de “quitter immédiatement [son] cours et de ne jamais y remettre les pieds”, précisant toutefois qu’il ne connaissait pas, et ne souhaitait pas connaître l’identité des élèves concernés. Autrement dit, le ciblage d’élèves syndiqués par des mesures disciplinaires, en plus de leur caractère arbitraire et décidée par un professeur indépendamment de l’administration à laquelle il répond, est proprement intolérable.
Toutefois, et bien que ces propos aient de douteux relents de discrimination pour motif d’appartenance syndicale, il était déjà évident que le professeur B n’était ni en mesure ni en volonté d’appliquer cette exclusion par la coercition. Face à la résurgence de critiques le visant, celui-ci renverra un mail dans lequel il avouera s’être emporté et réaffirmera qu’il s'agissait d'une demande, non d'un ordre. “Croit-on vraiment que je vais expulser des gens par la force ?“ dit-il ; l’US n’y accordera que peu d’attention, maintenant sa mésinterprétation volontaire. Pas d’erreur fortuite donc, pas d’erratum non plus à cette date.
C’est alors que M. Kinzler prend pleinement part à la polémique, lui qui s’était jusqu’alors tenu relativement en retrait, afin d’apporter son soutien à son collègue. Il fait à son tour face à des accusations, portant sur ses propos et son comportement durant la semaine de l’égalité. L’US lui appliquera la même méthode de mésinterprétation volontaire qu’au professeur B, exploitant le ton et l’humour provocateur utilisé par M. Kinzler dans ses mails à son désavantage, allant jusqu’à lui prêter en plein cours des propos (vérifiables) qu’il n'avait pas tenu.

Nous déplorons ces méthodes, qui discréditent un débat qui nous semble légitime tout en lui donnant des dimensions qu’il n’a pas. 

Nous dénonçons ici le fait que le traitement médiatique de l’affaire n’ait pas été factuel, mais bien politique. En effet, le problème de l’islamophobie a été occulté dans débat public, lequel s’est alors principalement centré autour du bien-fondé de la notion “d’islamo-gauchisme”, et de sa réalité dans l’Université. La provocation et la course au sensationnalisme dans lesquels s’engouffrent l’US et les professeurs se calquent sur celle que courent déjà les médias et font le jeu dangereux de l’extrême droite. Cette instrumentalisation a pour conséquence de légitimer encore la controverse artificiellement entretenue par le gouvernement au travers de l’action de Mme Vidal, portant sur l’“Islamo-gauchisme”. Comme nous le développerons plus tard, les étudiants ont d’autres problèmes et, nous ne voulons pas avoir à suivre le parcours de “guerrier” de certains de nos enseignants au travers des médias, notamment ceux favorisant une parole d'extrême droite.
Nous ne nous alignons donc ni sur les communiqués de l’US ni sur ceux qui donnent une légitimité aux propos islamophobes. 

De plus, il semble très important de souligner que le débat national sur l’islamophobie se fait sans aucune considération pour la communauté musulmane, les étudiants de confession musulmane ne sont pas consultés, leur marginalisation est totale. Tout comme l’ont exprimé de nombreux élèves, nous considérons que faire un amalgame entre les musulmans de France et l’islamisme ne nous semble pas digne de quelconque citoyen. Notre pays s’est déjà noyé dans des comparaisons fallacieuses, et des amalgames sans fondement. Il est temps d’exiger que cela s’arrête car de telles idées participent à la stigmatisation d’une partie de la population française.

Pour finir, les étudiants font face à de réelles problématiques qu’il est temps de prendre en considération, et surtout de résoudre : précarité, isolement, décrochage scolaire et détresse mentale. Pourtant, Madame la ministre Frédérique Vidal, fidèlement assistée d’une partie de la presse et tenant les étudiants et les professeurs hors du débat, a décidé que la première préoccupation de l’enseignement supérieur devait être de lutter contre “l’islamo-gauchisme”. Cela apparaît comme complètement déconnecté de la réalité vécue par les étudiants de Sciences Po Grenoble. Nous qui avions enfin pu avoir quelques heures de cours en présentiel, mais en raison de l’ampleur du tollé médiatique dans lequel nous sommes happés, celles-ci sont déprogrammées cours par cours par des professeurs soucieux de leur sécurité et de la nôtre (ce que nous comprenons, évidemment). Aujourd’hui, nous sommes privés du peu de retour à la normalité qu’on nous avait accordé dans cette situation de crise sanitaire. Mais qui discute de ce problème ? Qui essaye d’améliorer la situation des étudiants dans cette ambiance si anxiogène? 

 

 

Un groupe d’étudiants de l’IEPG 

A, J, K, M, M, T, T .

Pour toute question, demande de sources, de références, nous contacter : ajkmmtt@gmail.com 

 

*Nous avions écrit le mot "politique" au lieu de "scientifique", ce qui était une erreur de reprise des termes d'un des posts de l'US.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.