Penser un numérique responsable et inclusif en Nouvelle-Calédonie

A l'heure de la pandémie liée au covid-19, le numérique en Nouvelle-Calédonie doit intégrer une démarche de responsabilité sociale et environnementale. Territoire insulaire où le lagon est classé au patrimoine de l'UNESCO, les problématiques environnementales et les questions d'inégalités socio-économiques et éducatives doivent être prises en compte pour un numérique responsable et inclusif.

Alors qu’une grande majorité des pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie est touchée depuis plusieurs semaines par la propagation du virus covid-19, la Nouvelle-Calédonie, petit territoire français dans le sud de l’océan pacifique et à trois heures de vol de l’Australie, compte ses premiers cas positifs. En cette période de crise sanitaire où les mesures de confinement impactent notre mode de vie, le numérique s’impose rapidement dans tous les secteurs d’activité et conduit à des transformations des pratiques de travail et des approches pédagogiques dans les milieux de l’enseignement et de la formation. Si le développement des outils technologiques permet d’assurer un service minimum à distance et de conserver des liens sociaux, nous ne devons pas faire l’économie de la réflexion sur la prise en compte des dimensions environnementale, sociale et humaine dans la gestion institutionnelle ou individuelle de ces outils. 

Sur le plan environnemental, il est utile de rappeler les travaux sur les impacts du numérique sur la fragilité de notre écosystème remettant en question l’idéologie existante depuis presque une vingtaine d’années sur l’adéquation entre les objectifs du numérique et ceux du développement durable. Transversalité, horizontalité, transparence, gouvernance sont les valeurs véhiculées dans les espaces discursifs de ces deux thématiques. Volontairement associées, celles-ci répondraient aux mêmes besoins des organismes publics s’articulant principalement aujourd’hui autour des smart cities : dématérialisation, réduction des déplacements, optimisation de la gestion des réseaux, capacité de réduction de la consommation énergétique par la connaissance des données… Dans un territoire insulaire telle que la Nouvelle-Calédonie dont le développement du numérique tend à rattraper le retard par rapport à la métropole, les technologies doivent prendre en compte les problématiques fortes de l’environnement portant principalement en Nouvelle-Calédonie sur le changement climatique et la biodiversité. Penser un numérique responsable dans le développement des technologies d’avenir conduit à ne pas occulter les questions d’extraction des matériaux, de consommation énergétique croissante comme l’indique Fabrice Flipo , de production des objets, ainsi que des usages et du devenir des déchets particulièrement sur ce territoire insulaire dont le lagon a été classé patrimoine de l’UNESCO. Cette responsabilité relève avant tout du pouvoir politique et des choix pris par les grands acteurs économiques du territoire. Malgré les efforts des institutions publiques sur la réglementation des sacs plastiques par exemple ou le recyclage des déchets électroniques, la prise de conscience environnementale des citoyens mais aussi celle des décideurs n’évoluent pas aussi vite que le développement du numérique. Pourtant, les études montrent que la capacité des citoyens mais aussi celle des entreprises à réguler leurs usages du net peuvent participer à une diminution des impacts sur l’environnement comme l’indique le rapport de l'Ademe.

Sur le plan social, et dans cette période de confinement, l’injonction à la continuité pédagogique interroge dans un premier temps l’anticipation des moyens et outils qui ont été mis en place par les différentes structures éducatives où les enseignants doivent expérimenter et composer avec les plateformes officielles en même temps qu’ils explorent de nouveaux outils privés pour répondre à leurs besoins.  C’est à la suite d’ajustements sociaux et techniques qu’ils parviennent à stabiliser, non sans difficulté, leurs pratiques numériques comme le montre le travail en cours de thèse de Jean-François Loisiel au laboratoire LIRE de l’université de Nouvelle-Calédonie. Mais cette injonction questionne aussi les capacités des familles à répondre à la demande des acteurs du sytème scolaire. En effet, de nombreux freins peuvent bloquer ce suivi pédagogique des enfants par leurs parents et particulièrement dans les classes du premier et du second cycle : inégale répartition de la connexion internet sur le territoire, taux d’équipement des familles, compétences techniques des parents vis-à-vis des outils, compétences langagières mais aussi connaissance des codes institutionnels dans les échanges avec les enseignants. Dans un territoire où les inégalités géographiques et ethniques  sont fortes comme le montrent les travaux de Samuel  Gorohouna et Catherine RIS du laboratoire LARJE de l’université de Nouvelle-Calédonie, on peut craindre une augmentation de ces inégalités si le temps de confinement perdure tel que le décrit Philippe Mérieux.

Sur un plan humain, mais avec des répercussions sur les plans sociaux et économiques, les problématiques de santé en Nouvelle-Calédonie et particulièrement celles qui concernent l’obésité dans la population  reposent sur un constat qu’un adulte sur deux et qu’un jeune sur trois de moins de 12 ans sont en surpoids ou obèses. Ces chiffres alarmants montrent que de nombreux facteurs interviennent dans cette surcharge pondérale dont l’un concerne le temps d’usage des écrans. En effet, une étude sur l’ensemble du territoire calédonien que nous avons menée et qui est dirigée par Olivier Galy, chercheur et directeur du LIRE à l’université de Nouvelle-Calédonie porte sur l’analyse systémique des facteurs qui interviennent dans les pratiques alimentaires des jeunes adolescents. Elle souligne, entre autres, que l’usage excessif des écrans s’accompagne d’une surconsommation des boissons sucrées et des aliments à faible valeur nutritionnelle. Prendre en considération ce facteur comme un déterminant prioritaire dans l’éducation au numérique au même titre que l’éducation à la santé est une nécessité en santé publique.

La pandémie liée au Covid-19 marque fortement notre société et impactera sans aucun doute et   durablement les pratiques de travail et d’apprentissage. Si dans ce contexte actuel où nos mobilités sont réduites et où il est difficile de diminuer notre consommation numérique, il est souhaitable que ces transformations s’accompagnent d’une véritable réflexion sur le développement d’un numérique responsable et inclusif en adéquation avec les priorités de santé publique et d’environnement de la Nouvelle-Calédonie.

 

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