Entretien avec Paul Laurendeau

 

 

Question : À l'exception notable d'Adultophobie, je crois voir que tes trois autres romans publiés sur ÉLP : Se travestir, se dévoiler, suivi de L'assimilande, et enfin le tout récent Pépiement des femmes-frégates, ont en commun d'entrecroiser les genres, les sexes, et jusqu'aux espèces, dans un feu d'artifice de tolérance et de bonne volonté qui met à l'honneur l'aspect lamarckien des changements culturels, puisque ceux-ci opèrent, selon le mot de Stephen Jay Gould, par « fertilisation croisée » plutôt que par essais aléatoires. C'est évidemment flagrant dans les Femmes-frégates, mais on sent que c'est puissamment à l'œuvre déjà dans Se travestir, se dévoiler. Il semble qu'il y ait là un phénomène qui tarabuste Laurendeau, qui le fait se démener. Je suppose que tu as longuement réfléchi à ces orientations qui se font jour dans ces trois textes ; aussi, pourrais-tu en tirer ici une synthèse, et peut-on envisager un manifeste ?

Laurendeau

Réponse : Je ne sais pas s’il y a du Lamarck là-dedans, mais il y a certainement du Malinowski... Les variantes de l'espèce humaine ne sont pas déterminées par une « civilisation » ou un « primitivisme » qui leur serait transcendant et qui jouerait dans l’abstrait universel et fixé. Un sentiment d’urgence immanent rapproche tous les groupes humains et les fait coordonner leurs enjeux.
Je dis qu'il y a du Malinowski, il y a aussi du Condillac. Ils ont trouvé les solutions sans savoir qu’ils les avaient trouvées et s’en sont avisés par après pour n’en causer que plus tard. Je ne suis pas certain que cette tolérance et cette volonté me tarabustent, comme tu dis, idiosyncratiquement. Nous sommes la civilisation monde. Les groupes se rapprochent, les hommes et les femmes se ressemblent de plus en plus et l’étrange, implacablement, se résorbe.
Un manifeste pour cela, je le formulerais comme suit. Mes ami(e)s, vous vivez dans une civilisation fondamentalement tertiarisée. Et un gars assis dans un cubicule devant un ordi ressemble plus que jamais à sa sœur assise dans le cubicule à côté devant le même ordi (donnons-lui donc le même salaire, au fait...). Les sexes se rapprochent, c’est un fait inéluctable et les atermoiements intolérants n’y feront rien.
Un bûcheron jadis, c’était un gros gars balèze avec une hache. Aujourd’hui c’est une personne – homme ou femme – dont le physique importe peu, au volant d’un tracteur-tronçonneur. Cela n’y paraît pas tout de suite là, mais le tout des relations humaines se trouve radicalement altéré par cela. Ma fiction des femmes-frégates est le modeste porte-voix de cette vague de fond ethnologique sans précédent connu.

 

Question : À propos des personnages de femmes-frégates... il n'est pas donné à tout le monde d'imaginer de tels phénomènes, et d'en faire ensuite une histoire plausible. D'où viennent ces volatiles, pourquoi ou comment ont-ils pris forme et existence, comment s'est menée l'idée d'en raconter les aventures, d'en modeler un roman ? Le lecteur y découvre des messages : inclusion, tolérance... Est-ce volontaire, ou est-ce apparu naturellement ? Deux mots, s'il te plaît, sur l'élaboration de cette œuvre.

 

Réponse : Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du « roman philosophique ». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration, et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci, du Carnet d’Ysengrimus : De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours « essai-fiction » entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.
Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considérée comme un des Beaux-Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue.
Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes-frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs : plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles ; les femelles, on inverse.
Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la Mer aux histoires (dans Harun & the Sea of Stories), celle-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.
Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font-elles ? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel, apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-galerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans le récit d’Honoré Beaugrand ou dans cette image d'Henri Julien.

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Dans mon souvenir, le canot est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-galerie.
À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation... Et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant : des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour le Pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit.
Les plans-hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.
Puis il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre qui me tinte alors dans la tête :
« Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor ?
— Toujours à la Gare centrale, maman. » Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obligent, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ses tours. Et ce sera un mystère.
La chasse-galerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas-ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Ils servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables : il nous faudra aussi une langue d’époque... Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres...

 

Question : Il n'y a toujours pas de synopsis...

 

Réponse : Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certains au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis, c’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du Pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis : c’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.
Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un restau tapissé d’images ferroviaires antiques – ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop. Le synopsis couvre environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu à Sitis et à moi dans le feu de l’action, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu...

 

Question : Mais alors les thèmes, le fameux message ?

 

Réponse : Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire, les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs te diront que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance, alors que tu n’auras simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aimes d’amour.

 

Illustrations :

Paul Laurendeau, portrait.

Henri Julien (1852-1908 ) : la chasse-galerie, 1906. M.N. Bx-Arts du Québec.

 

Note :

Le 9 septembre 1997, eut lieu à Paris, au siège de l'UNESCO, un intéressant échange entre Stephen Jay Gould, naturaliste spécialiste de l'Évolution et des théories qui en découlent, et le philosophe Edgar Morin, sociologue. Stephen Jay Gould fit remarquer que l'on ne doit pas parler d'évolution culturelle, puisqu'une évolution ne permet pas à plusieurs espèces de se modifier en s'interpénétrant, tandis que des idées d'origines et de cultures très différentes peuvent se mélanger, comme on mélange des bouts de code : « Le changement culturel est lamarckien, il permet la transmission de caractères acquis » via le mélange des lignées. Gould parle de « fertilisation croisée »... Il finit par qualifier un tel changement non pas d'évolution, au sens darwinien, mais d'infection.

 

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