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Billet de blog 20 avr. 2011

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Sainte-Précaire et la liquéfaction du monde

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Illustration : statuette de Sainte-Précaire, début troisième millénaire. Collection particulière, image libre de droits – comme tout ce qui est précaire. Pour voir d'où m'est venue cette idée, rendez-vous sur le site de la galerie Albane, à Nantes.

SAINTE-PRÉCAIRE
ET LA LIQUÉFACTION
DU MONDE

Sans orgueil ni dignité, sans moyen d'en défendre même un seul brin, le précaire vit courbé. Cependant il est partout : on ne l'entend pas, on ne le regarde pas, on ne l'estime pas, on ne le paye pas, mais on ne saurait s'en passer. On se fout de sa gueule à longueur d'année.

Vilain mois d'avril

Le premier mai, c'est la fête des travailleurs. On s'offrira du muguet, qu'on achètera bien cher à des professionnels qui élèvent cette fleur en culture forcée, lesquels professionnels exploitent probablement quelques douzaines de spécimens de nos valeureux esclaves, cueilleurs embauchés pour l'occasion, à un tarif désolant.

Aussi le trente du mois d'avril sera-t-il cette année dédié à cette armée d'invisibles, aussi légers que des sans-papiers, aussi utiles qu'eux pour faire un peu n'importe quoi, aussi négligeables. Et puisqu'un précaire y réfléchit à trois fois, voire quatre, avant d'acheter de ce terrible muguet, plantouille de luxe qui vaut cher comme trois pains, voici qu'on lui propose de cueillir, au pied d'un arbre, dans une friche, sur un bout de trottoir ou entre deux pavés, une fleur de pissenlit qui ne vaut pas plus que lui, c 'est-à-dire rien.

Car en somme le précaire a tout de ce végétal : comme lui il est fragile ; comme lui il est flexible ; il est négligé, il n'est pas très beau, on en trouve partout, c'est d'un commun ! Il n'a qu'une vie qui s'enfuit à une vitesse dramatique – le précaire est éphémère. Les dents les rides l'espoir le moral : tout se creuse et dégringole, jusqu'à la libido inclusivement. On se fait des cheveux, on creuse ses petits ulcères, on ne dort plus. On est précaire jusque dans son existence physique, jusque dans ses amours, que toujours surplombe l'incertitude d'un lendemain flou.

Comme le pissenlit, le précaire a pourtant de solides racines : des diplômes à ne savoir qu'en faire, et un rhizome de compétences qui s'étend tous azimuts. On feint de croire qu'il se nourrit d'un peu de cendre, qu'il sait pousser dans les endroits les plus stériles, qu'il s'accroche aux sols les plus pollués ; mais a-t-il le choix ? Souvent il est femelle, et tire derrière lui quelques rejetons malcommodes, maugréeux et ronchons dès qu'ils constatent – et ça vient très vite – qu'ils n'ont pas beaucoup de ce qu'il faut avoir : la bonne console et les bons jeux, des chaussures montrables, un cellulaire, un nouvel ordi. Le précaire n'a qu'un passé, et ses enfants, soumis au regard des autres et les regardant, n'ont pas beaucoup d'enfance.

Sainte-Précaire, trimez pour moi

Comme le pissenlit, le destin du précaire est de finir jeté. C'est dans la rue qu'il courbera sa tige éreintée ; la mort le désherbera ensuite, sur le trottoir ou dans des squats harcelés par la police et les sommations d'huissiers – vieille musique des classes harassées.

Le précaire a tous les âges. Ses vêtements du dimanche sont ceux du lundi, du mardi, du mercredi, du jeudi, du vendredi, du samedi, du dimanche et du lundi suivants. Le précaire rêve de slips immortels, de chaussettes introuables. Il aimerait n'avoir pas d'estomac pour n'avoir pas faim. Il aimerait aussi n'avoir pas de conscience, pour n'être pas noyé d'amertume lorsqu'il vous attaque d'un air joyeux, au téléphone, en essayant de vous vendre des abonnements pourris, des canapés en toc, des sondages idiots, des assurances malhonnêtes. Obligé pour ne pas disparaître de servir un système qui le maintient à ras de terre, le précaire abandonne sa dignité à la porte du centre d'appel. Il sait qu'il va nuire, mais il n'a pas la possibilité de dire non : il a des dettes. Cette spirale l'engloutit.

En outre, le précaire est Légion. Il vient à trois-cent pour une annonce. C'est ainsi que pour arracher la possibilité d'aller promener un simple toutou, lui verser des croquettes et ramasser sa crotte, il vaudra mieux être bilingue, savoir préparer à manger aux maîtres, avoir un brevet de secouriste, de solides notions de sociologie et de psychologie, sans oublier le premier sésame : un CAP du secteur du bâtiment (quand il faudra changer un joint de robinet ou convaincre une chasse d'eau de ne plus fuir), sans oublier quelques années d'expérience reconnue par un papier tamponné. Heureux l'individu qui peut arriver à se procurer un tel emploi : il gagnera presque de quoi vivre.

Liquidité, précarité

Car le monde aujourd'hui dévalorise le travail comme aux pires heures du dix-neuvième siècle européen, où les pauvres trimaient des journées complètes pour trois grains de blé. Tandis que quelques dizaines de dirigeants s'accordent des cent, des deux-cent pour cent d'augmentation ou plus encore, le salaire minimum en France piétine et ne frémit que de quelques dixièmes de point.

Et l'on pérore sur toutes les chaînes que le coût du travail chez nous est prohibitif. On ose, sans honte aucune, affirmer une telle horreur à la face même des gens dont le vampirisme financier a massacré l'existence !

Le capitalisme trouve ici son expression la plus aboutie : après avoir travaillé à mettre en place, sur la planète entière, les conditions de sa totale souveraineté, eh bien que voulez-vous il l'exerce. Sous sa dernière forme, il entend contaminer les masses salariales qui lui procurent la force, avec la même fluidité versatile qui caractérise les masses financières en mouvement dans l'amont. Moi fonds souverain j'investis, je mise, je me retire, j'empoche mes gains, je mise ailleurs, je reviens, je repars ; toi le patron en aval tu embauches, tu débauches, tu rappelles, tu dégraisses, tu optimises : aussi fluides que les liquidités qui te permettent d'entreprendre, voilà comme tu dois fabriquer tes salariés dorénavant. Alors même, nous rappelle Frédéric Lordon1, que l'employé abandonne, dans son contrat, la possibilité de gains aléatoires à haute envergure, contre un salaire fixe, toi, patron, tu veux le soumettre à cette même fluidification à laquelle tu es soumis. L'État, bienveillant et discipliné, accepte évidemment cette flagrante injustice.

Il est licite de comparer ce capitalisme optimal à l'araignée, qui liquéfie sa proie avant de s'en gaver. En ce moment l'on assiste à des entreprises de liquidation et de liquéfaction du monde, dont le caractère ouvertement purulent, grotesque et sans retenue affirme assez que juste derrière se tient le Déluge. Dans ce contexte, l'émergence du précariat fait signe. Et signal.

Signe que la fin est là, à deux pas. Le fond va être touché. Que l'État se décide enfin à freiner, et à opérer de toute urgence une séparation nette, tranchée, étanche d'avec le capitalisme ! Qu'il reprenne sa souveraineté !

C'est Pirate78, internaute et commentateur de blog, qui a émis le premier ce souhait dans mon paysage. En reprenant l'idée de la séparation de l'Église et de l'État, il demandait, fin 2010 : « Ne pourrait-on pas lancer le thème séparation du Capitalisme et de l'État ? C'est l'orientation indispensable pour être crédible. C'est aussi l'idée prédominante qui devrait rassembler la gauche sur un projet à long terme. »

En attendant ce moment qui, de jour en jour, se fait de plus en plus difficile à mettre en œuvre, nous coulons. Épuisés de stress, l'employé précarisé ou en passe de l'être, l'auto-entrepreneur que tout le monde piétine, le chômeur avec ou sans droit, tous enfermés dans leurs malheurs sans issues, forment une bouillie sans force, atomisée, d'où tout lien social disparaît peu à peu, à mesure que la croyance en la République s'efface devant les évidentes trahisons de ceux qui sont sensés la conduire, et la défendre.

Ainsi, seul, sans espoir net, accablé par l'urgence, ayant probablement abandonné jusqu'à l'envie de voter, le précaire ne sait plus vers où se tourner. Enfermé dans sa vie comme un cochon de viande dans sa cage, inutile aux autres comme à lui-même, il crève. Quand il se sera bien pénétré de cette idée, n'ayant plus rien à perdre, il foutra le feu.

Car c'est un signal aussi, l'apparition du précaire en lieu et place du travailleur, en masses de moins en moins niables dans nos pays. Tandis que les banques, dans un cas surprenant d'autophagie, jouent ces temps-ci, et misent, sur l'effondrement du système qui les a fait vivre2, la finance joue et mise sur l'effondrement des États qui lui ont fait sa litière depuis tant de longues et fidèles années. Que partout la précarité se répande, que partout les petites lumières rouges s'allument et clignotent, annonce que lors du choc qui suivra l'effondrement du monde, se déploiera une colère terrible. Nous n'avons plus que quelques secondes pour nous y préparer.

Samedi 30 avril, où que vous soyez, montrez que vous existez : promenez-vous avec un brin de pissenlit dans les cheveux, à la bouche ou à la boutonnière. Arborez cette fleurette à votre travail, ou son simulacre – sucette jaune, pastille jaune – si vous sentez que cela sera mieux toléré. Comptez-vous, ce devrait être vertigineux.

AEB, avril 2011.

Téléchargez ce texte en pdf sur le mur "Mur" des éditions ÉLP : http://www.elpediteur.com/mur/index.htm et faites circuler si vous jugez que.


1 F. Lordon : Capitalisme, désir et servitude. La Fabrique éditions, 2010.

2 cf. http://fcic.law.stanford.edu/report/conclusions

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http://fetedesprecaires.org/

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