Douzième et avant-dernier tableau de ce voyage au pays des aspirateurs et des produits à vitres. Aujourd'hui je suis seul avec H., tandis que le chef œuvre de son côté, fonçant de-ci de-là à travers les banlieues de la grande ville que la pollution, ce matin, a recouverte d'un immense coupole aplatie en forme de soucoupe volante, comme on peut en voir, les jours de suie noire, vautrée sur Paris, lorsqu'on a le bonheur de ne pas être dessous et de pouvoir regarder ce phénomène d'un peu loin, c'est-à-dire, par exemple, depuis les hauteurs d'Arbonne-la-forêt dans le massif de Fontainebleau, ou depuis les sommets des vieilles buttes stampiennes de Dammartin-en-Goëlle et de Cormeilles-en-Parisis.
XII
Sept heures du matin. Il pleut. Les routes et les voies rapides dégorgent des milliers de véhicules sur le périphérique, dont les deux fois trois voies se parisianisent à grande vitesse. Du reste, c'est toute la ville qui se parisianise depuis trois ans : voitures à contre-sens, feux et stops grillés, crottes de chiens en multitudes, cyclistes irascibles repoussés des rues violentes jusque sur les trottoirs, où ils foncent comme des brutes et se font hurler dessus par des piétons désemparés qui brandissent des parapluies que le vent casse. Est-il besoin de préciser que nous sommes un lundi ?
C'est lundi. Les conducteurs déboîtent sans prévenir, ennemis absolus du clignotant dont apparemment il conviendrait de ne plus se servir qu'à Noël – pour les illuminations, probablement. Une atmosphère de rage qui ne trouve pas sa victime s'est emparée de toute la population roulante, condamnée à partir bosser sous cette pluie maudite, et je suis bien content d'être, moi chétif, au volant d'un gros machin bien surélevé, bien massif et bien opaque, dont la calandre à la grimace agressive soulève aux alentours un très appuyé respect pour les articles du code de la route. Nous en avons terminé avec notre habituel gymnase à chaussettes, et prenons à cette heure la poudre d'escampette, fuyant sans regrets cette soupière malveillante, cap sur un lointain bourg de campagne où nous attend une salle des fêtes, que nous devons remettre au net en vue d'un prochain mariage.
Le GPS commence par débloquer, et nous affirme, avec tout l'aplomb dont ces machins sont capables, que nous n'existons pas, ou que nous ne sommes nulle part. Mon copilote, aussi à l'aise avec ce bidule que moi avec un curé, parvient cependant à lui faire croire que nous sommes là où nous nous tenons – ce qui est assez métaphysique – à la suite de quoi le petit gredin se met à nous donner des directions. Des ordres, autant dire.
Nous croisons des millions de véhicules immobilisés dans des bouchons, et H., pour mieux désespérer leurs conducteurs, imagine de jouer avec nos phares pour faire croire à ces pauvres gens qu'une gendarmerie sévit quelque part devant eux. Ceci, par une association d'idées que je me refuse à décortiquer, nous amène sur le terrain de la Police, de ses hautes qualités et de ses petits défauts. H. n'en revient pas qu'on puisse, nous autres les Français, désespérer de nos forces de l'ordre, elles qui savent pourtant si bien garder et sang-froid, et politesse et dignité. Je n'ose pas trop répondre, ne sachant en vertu de quoi mon camarade prétend soudain des choses aussi extravagantes, et le camion, sous cette révélation, se met à divaguer. Enfin bon sang, H. doit bien savoir ce que les CRS ont fait, en des temps pourtant pas bien lointains, à ses compatriotes exilés aux Buttes-Chaumont ! Leur joua-t-on des airs de fanfare ? Dansèrent-ils le rigodon ? Ou peut-être, en l'honneur d'un de nos bons ministres, leur apprit-on la bourrée auvergnate ?
« Ah mais c'est que tu ne connais pas les flics tunisiens ! Tu es déjà allé en Tunisie ?
― Jamais sous Ben Ali. Plutôt crever que...
― Eh bien ça n'a rien changé. On te tape toujours dessus juste parce que tu passes par là. Encore et toujours. Et avec ça ils réclament de la reconnaissance !
― Oui ben nos flics aussi, à nous hein, ils sont pas mal dans leur genre. Tiens, toi, est-ce que tes papiers sont en règle ?
― Mais c'est rien, ça ! Deux-trois petits coups de matraque, des menottes qui te serrent, une cellule, des fausses insultes. Mais c'est rien de rien ! Oui mes papiers sont en règle. Ici au moins la Préfecture fait son travail.
― C'est bien de la chance. Les fonctionnaires doivent être en rébellion, c'est pas possible autrement. Le préfet va se faire virer !
― À deux-cents mètres, tournez à droite...
― Dans cette ville, j'ai jamais souffert de racisme. Même la police est correcte, ici. Tandis que chez moi, si par exemple, un simple fait, t'es un civil, et en plus quelqu'un du sud, alors n'importe quel flic sera raciste avec toi. Un civil c'est un chien. Et un civil du sud, c'est... C'est... Houlà...
― C'est une crotte de chien ?
― Tournez à droite.
― Un pou sur une crotte de chien !
― Quel bel assemblage. Vite, une photo !
― Tu n'as pas tourné !
― Pourquoi, il fallait ?
― Dans six-cent mètres, faites demi-tour prudemment et revenez sur vos pas.
― Tu vois, il fallait tourner là.
― Oui mais c'était à droite. Moi je peux pas. Tandis que là, comme on aura fait demi-tour, je pourrai tourner à gauche. La gauche, c'est toujours mieux.
― Dans six-cent mètres, elle a dit. C'est où, ça ?
― Je ne sais pas. On verra bien. Elle nous dira : faites demi-tour maintenant ! On fera un superbe dérapage. Sais-tu que j'ai failli retourner un camion de pompiers, une fois ? »
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La campagne devient riante, avec des vaches déjà occupées à ne rien foutre, et du bocage ancien. De temps à autre émerge un clocher. Il ne pleut plus, et un bleu violent gicle d'entre les nuages. Tout le pays est lavé de frais, les verts piquent les yeux, les ardoises sont noires, la terre est rousse. Nous franchissons un canal sur un petit pont, il y a un moulin.
« Tournez à gauche » me dit complaisamment la dame du GPS. Je tourne à gauche. Nous entrons dans une carte postale.
H. devient lyrique, et me fait son fameux numéro de guide touristique, que je ne connaissais pas : voici la place de l'église, avec de jolis pavés roses qui ont été posés sous l'ancienne équipe municipale. La salle des fêtes est juste là, décorée de géraniums rouges. Elle a été construite en 1982. Jean-Pierre Pernaut nous y attend. D'ailleurs, le voici qui sort, et qui écarte les bras en signe de bienvenue. Il nous fait son grand sourire qui plaît tant aux grand-mères. Des danseurs en sabot et habits rigolos, qui n'attendaient que cet instant pour entamer une matelote, se mettent à trépider sur des planches. Des enfants fleuris passent en farandole, les hauts-parleurs débitent des publicités alimentaires ; on nous file un coup de cidre, on nous met dans les mains une galette-saucisse bien bouillante. Ah oui mais non, on ne peut pas. H. est musulman !
« Donc, en fait, il faudrait une galette-merguez.
― Sacrilège ! Ici c'est le Perche !
― Gare-nous par là. À reculons, pour que je puisse descendre le monobrosse directement sur le dallage.
― Il y a une voisine qui nous fait des signes. Je fais quoi ?
― Tu recules. Ce n'est pas interdit.
― Allons bon, elle chausse des bottes... Elle va venir, je le sens ! Elle prend des clés !
― C'est la personne qui doit nous ouvrir, je pense.
― Ah ? Tu as sans doute raison. Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours l'impression qu'on va nous engueuler.
― Mais non mais non. Nous sommes des sauveurs de la situation.
― Tu crois ?
― Mais oui. On parie ? Elle va nous demander qu'on la sauve. »
La dame trottine jusqu'à nous, serrant un châle et agitant son trousseau. Elle me fait signe d'ouvrir ma fenêtre. J'obtempère.
« Vous êtes le nettoyage ?
― Oui madame.
― Ah ! Si vous saviez !
― Qu'est-ce qui se passe ?
― La salle est dans un état épouvantable ! Et les cuisines !!! Le mariage c'est samedi qui vient, et les derniers qui ont fait la fête ici, ils n'ont pas bien fait leur ménage. C'est gras partout ! Il faut nous sauver !
― On a plein de savon, le gras va périr, nous le jurons. Vous nous ouvrez ?
― Voilà voilà ! » Et la dame file ouvrir d'impressionnantes portes vitrées qui, je le devine, vont me revenir de droit tandis que monsieur H., en qualité d'ancien, aura la noble tâche de conduire le monobrosse. En descendant, il me lance un regard éloquent : nous sommes des sauveurs, te dis-je.
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Changement de programme ! La cuisine était si crasseuse que H., me détachant de toute autre activité, m'assigne à sa purification tandis que lui fera tout le reste : dépoussiérage de la grande salle, parois vitrées jusqu'à quatre mètres, sol, sanitaires, rangement des chaises après époussetages desdites. Il me donne ses instructions et galope rejoindre la dame, qui, à cet instant, prend un air autoritaire et commence à dire précisément comment elle entend que nous travaillions, lui et moi. Nous n'aurons pas été des sauveurs bien longtemps.
La cuisine : ce sont trois pièces aux murs carrelés de blanc jauni, et dont les sols sont percés, au centre, d'un avaloir garni d'une crépine. Il va me falloir commencer par déboucher ces appareils qui, je l'imagine, doivent être encombrés de gras durci, de miettes, de cheveux et de pelures de patates fossilisées. Je me penche sur une de ces choses, et j'essaie de la déloger avec un tournevis plat que j'ai toujours dans une poche. Ça bouge un peu, mais ça résiste quand même. Pas grave, nous avons dans le camion un produit ad hoc ; la saleté s'enfuira en hurlant. Je me redresse et me retrouve nez à nez avec la dame qui, me montrant d'un grand geste les murs tachetés de chichis bruns, m'engage à n'en laisser aucune trace.
Aussi, il y a les inox à faire. Toutes sortes d'éviers géants, qui résonnent comme des tambours ; et des cuisinières, et des fours vastes à engouffrer un âne, et des repose-plats qui ont la taille de civières. Je découvre le réfrigérateur de Gargantua. On a vu les choses en grand, dans ce village. Mais il faut les comprendre : nous sommes en plein dans le pays du boudin et des concours de tripes. La dernière championne, du reste, habite à vingt kilomètres seulement. Je dégaine mon chiffon de microfibres.
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Et voilà, c'est fini pour cette semaine. Mais j'ai encore d'autres choses à vous raconter, qui concernent la sortie d'un mien roman, le premier futur grand classique de la littérature à être entièrement numérique, conçu sans un gramme de papier, et qui a tant impressionné divers écrivains meilleurs que moi que l'on me donne soudain du cher camarade avec de très stylés coups de chapeaux virtuels. Voilà qui fait un sacré contraste avec l'anonymat total dans lequel tout auteur numérique est plongé. Car c'est ça, la vie sur la toile : vous pourriez bien déclamer des alexandrins propres à renverser le monde cul par-dessus tête, mais comme ceci se passe au milieu du boucan incroyable d'Internet, vous êtes perdu là-dedans comme dans un désert tout vide. Enfin bref, je ne me prends pas pour rien. Ça passera !
Annonce officielle de parution :
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Extraits, et, tenez-vous bien, teaser du tome 1 :
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Portrait du pur génie :
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Interview énamourée dudit par, tiens donc, Laurendeau :
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Malgré ce traitement mirifique, les foules ne se précipitent pas en hurlant. C'est étrange.
De toute façon merci pour tout, et à la semaine prochaine !