L'Eros est précisément un rapport à l'autre situé au-delà de la prestation et de la capacité

J'ai déjà donné à lire deux fragments d'un texte de Byung-Chul Han :  1. La maxime du régime néolibéral  2. La ruse du régime néolibéral. Voici le troisième fragment:

L'Eros est précisément un rapport à l'autre situé au-delà de la prestation et de la capacité. Le ne-pas-pouvoir-pouvoir est son verbe modal négatif.

La négativité de l'altérité, à savoir l'atopie de l'autre, qui se dérobe à tout pouvoir, est constitutive de l'expérience érotique :

"Ce n'est pas la liberté qui caractérise l'autre initialement, dont ensuite se déduira l'altérité; c'est l'altérité que l'autre porte comme essence. Et c'est pourquoi nous avons cherché cette altérité dans la relation absolument originale de l'Eros, relation qu'il est impossible de traduire en pouvoirs." (Emmanuel Levinas, Le temps et l'Autre)

L'absolutisation du pouvoir, précisément, anéantit l'autre. La relation aboutie avec l'autre s'exprime dans une sorte d'échec.

C'est seulement à travers le ne-pas-pouvoir-pouvoir que transparaît l'autre :

"Peut-on caractériser ce rapport avec l'autre par l'Eros comme échec? Encore une fois, oui, si l'on adopte la terminologie des descriptions courantes, si on veut caractériser l'érotique par le "saisir", le "posséder" ou le "connaître". Il n'y a rien de tout cela ou échec de tout cela, dans l'Eros. Si on pouvait posséder, saisi, connaître l'autre, il ne serait pas l'autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir." (Emmanuel Levinas)

L'amour se positive aujourd'hui pour devenir sexualité, laquelle est elle aussi soumise à un impératif de performance. Le sexe, c'est la performance. Et la sexyness est un capital qu'il s'agit de faire fructifier.

Le corps, avec sa valeur d'exposition, équivaut à une marchandise. L'autre est sexualité pour devenir un objet d'excitation. On peut ne pas aimer, mais uniquement consommer l'autre dont on a ravi l'altérité.

Ce n'est pas non plus une personne dans la mesure où on le fractionne en objets sexuels partiels. Il n'existe pas de personnalité sexuelle.

Quand l'autre est perçu comme un objet sexuel s'érode cette "distance originaire" qui, aux yeux de Buber, fait office de "principe de l'être humain" et constitue la condition de possibilité transcendantale de l'altérité.

La "distanciation originaire" empêche que l'autre soit réifié, réduit à l'état de "ça". L'autre, en tant qu'objet sexuel, n'est plus un "Tu". Aucune relation n'est possible avec lui. La "distance originaire" produit la correction transendantale qui libère, et même met à distance l'autre dans son altérité...

Aujourd'hui, on perd de plus en plus la correction, la décence, et même la distanciabilité, c'est-à-dire la capacité de faire l'expérience de l'autre à l'aune de son altérité.

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