LA SOCIETE DU BURN-OUT (de la fatigue)

J'aimerais, avant de poursuivre dans les prochains jours le texte d'Alain Badiou, vous faire connaître par un extrait l'essai d'un auteur tout récemment traduit en Français, Byung-Chul Han (né à Séoul), La société de la fatigue, aux éditions Circé.

Il y est question de la profonde différence entre ce que l'auteur appelle, d'une part, le sujet obéissant ou discipliné (société répressive ou du devoir) et d'autre part, le sujet performant ou postmoderne (société de la performance ou du pouvoir).


La psyché du sujet performant d'aujourd'hui se différencie de celle du sujet discipliné. Le Moi de Freud est, par exemple, un sujet discipliné bien connu.

L'appareil psychique de Freud est un appareil contraignant répressif, avec ses règles et ses interdits. Il met le sujet sous un joug et l'opprime. A l'instar de la société de la discipline, cet appareil psychique est comme noyauté par des murs, des seuils, des frontières et des postes frontières. La psychanalyse de Freud n'est de ce fait possible que dans une société répressive qui fonde son organisation sur la négativité de l'interdit et de la règle.

Mais la société d'aujourd'hui est une société de la performance qui ne cesse de se débarrasser de la négativité de l'interdit et de la règle et se voit comme une société de la liberté. Le verbe qui caractérise la société de la performance, n'est pas le freudien "devoir", c'est "pouvoir".

Ce tournant social entraîne avec lui une restructuration de l'âme.

sujet postmoderne performant possède une tout autre psyché que le sujet obéissant en vigueur dans la psychanalyse de Freud. L'appareil psychique de Freud est régi par la négation, le refoulement et la peur de l'infraction. Le Moi est un "lieu de l'angoisse".

Le sujet performant est dépourvu de négation. C'est un sujet d'affirmation. Or, si l'inconscient était nécessairement lié à la négativité de la négation et du refoulement, alors le sujet performant postmoderne n'aurait plus d'inconscient. Ce serait un Moi postfreudien.

L'inconscient n'est pas intemporel. C'est un produit de la société de la discipline, société dominé par la négativité des interdits et du refoulement mais qui n'est plus la nôtre depuis longtemps.

Le travail effectué par le Moi freudien consiste surtout à remplir un devoir...

... Le sujet obéissant n'est pas un sujet de désir mais un sujet de devoir. Ainsi le sujet Kantien exerce un travail obligatoire et réprime ses "penchants"...

... Le sujet performant postmoderne n'effectue pas de travail obligatoire. Ses mots d'ordre ne sont pas obéissance, loi et devoirs à remplir, mais liberté, désir et penchants à satisfaire. Avant tout, il attend de son travail qu'il lui procure la satisfaction de ses désirs. Son travail est un travail-plaisir. Il n'agit pas non plus sur ordre d'autrui.

Il n'écoute plus que lui-même. Il n'a plus qu'à être entrepreneur de lui-même. Ainsi il se défait de la négativité de l'autre exigeant.

Cette liberté sans autrui n'est toutefois pas seulement émancipatrice et libératrice. La dialectique de la liberté consiste à développer de nouvelles contraintes.

La liberté d'autrui se change en un rapport narcissique à soi-même, responsable de bien des dommages psychiques vécus aujourd'hui par le sujet performant.

Le manque de rapport à autrui provoque une crise de gratification. La gratification-reconnaissance présuppose l'autorité d'autrui ou d'un tiers. Il n'est pas possible de se récompenser soi-même ou d'avoir de la reconnaissance pour soi-même...

... La structure de gratification étant perturbé, le sujet performant se sent obligé de faire preuve de toujours plus de capacités. Le manque de rapport à autrui est donc la condition transcendantale de l'existence possible d'une crise de gratification.

L'actuel rapport de production est le corresponsable de cette crise de gratification. On ne peut plus voir une oeuvre définitive, résultat d'un travail achevé. Actuellement, le rapport de production empêche justement d'achever son oeuvre.

On travaille beaucoup plus comme en suspens. Il nous manque des formes conclusives avec un début et une fin.

J'ESPERE QUE CES LIGNES, SI INSTRUCTIVES, VOUS PORTERONT VERS LE LIVRE QUI LES PORTE.


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