Pour obtenir une productivité supérieure, il faut remplacer le paradigme de la discipline imposée par celui de la performance ou encore par le schéma de positivité de la capacité... la productivité du pouvoir travaille de manière beaucoup plus efficace que la négativité du devoir... Le pouvoir débarassé de ses limites est le verbe modal positif de la société de performance.
Son pluriel collectif, celui de l'affirmation "yes, we can",exprime justement le caractère de positivité qui s'attache à la société de performance. L'interdiction, l'ordre ou la loi laissent place au projet, à l'initiative et à la motivation. L'éthique néolibérale de la performance a développé ses propres ruses à cette fin...
... Dans le capitalisme, le travailleur est exploité, et cette exploitation se heurte à ses propres limites à partir d'un certain niveau de production. Il en va tout autrement pour l'exploitation de soi, à laquelle nous nous soumettons aujourd'hui volontairement.
Le volontariat est le fléau de notre temps.
Ce n'est plus une puissance extérieure, répressive, qui mène à la déformation de la société, comme c'était encore le cas au siècle dernier. Aujourd'hui, en cas d'échec, le sujet s'en rend lui-même responsable... L'exploitation de soi est une exploitation sans domination, car elle se produit de manière entièrement volontaire...
... Aucune notion de collectif n'émerge jamais. Au bout du compte il n'y a pas de "nous" qui pourrait se dresser contre le système. Il n'y a plus non plus de solidarité parce que nous ne reconnaissons plus du tout le système qui nous opprime comme une instance de domination, et nous ne le reconnaissons plus non plus comme l'Autre.
C'est la différence avec la société disciplinaire, qui était encore dominé par le "non". Motivation, initiative et projet sont plus efficaces pour l'expoitation que le fouet et les ordres.
En tant qu'entrepreneur de soi-même, le sujet de la performance est libre dans la mesure où il n'est pas soumis à un autre qui le commande. Mais il n'est pas vraiment libre, car il ne fait que s'exploiter lui-même. L'exploitant et l'exploité sont identiques l'un à l'autre.
Bourreau et victime ne se distinguent plus. Nous sommes des valets-maîtres ou des maîtres-valets. Et l'auto-exploitation que nous ressentons comme une liberté entraîne des contraintes sur lesquelles le sujet de la performance se brise bel et bien.
L'auto-exploitation sans limites mène à l'épuisement, à la lassitude et au burn-out. C'est pour cette raison que j'emploie aussi le concept de société de fatigue.
Extrait de l'ouvrage de BYUNG-CHUL HAN, LE DESIR Ou l'enfer de l'identique, Préface de ALAIN BADIOU, Ed. Autremant, 2015