LA RAISON DES OUVRIERS DU MONDE 3/3

TROISIEME PARTIE : « On est dans le bon chemin »

Notre cinquième conseil : On peut travailler sans délégués, sans « représentants ».

On ne peut pas confier notre vie à deux ou trois personnes qui seraient nos « représentants » auprès de Sonacotra ou devant l’Etat, la justice etc. Nous, on a des délégués au foyer, qu’on a nommés nous-mêmes.

Ces délégués sont toujours les bienvenus quand ils veulent travailler avec nous. Mais le travail qu’on fait nous-mêmes, ils ne peuvent pas le faire. Ils ne travaillent pas comme nous. Ils sont incompétents pour mener cette bataille.

Leur travail, c’est de parler avec Sonacotra, avec la Mairie de Paris. Sonacotra et la Mairie de Paris leur disent toujours que c’est eux qui sont importants et qu’ils doivent dire aux habitants du foyer qu’on ne peut pas faire autre chose que ce que veulent Sonacotra et la Mairie.

C’est pour ça qu’ils découragent. Si la société gestionnaire a toujours le pouvoir, c’est à cause de la façon de faire des délégués. Depuis qu’on est dans le foyer, jamais ce qu’on fait n’a pu être fait avant, parce que les délégués ne font pas ce qu’il faut.

Ils font le pouvoir de SONACOTRA sur nous. Ils font partie du système Sonacotra.

Comme a dit un ami du foyer Père Lachaise, dans beaucoup de cas, les délégués aujourd’hui (ceux qui sont élus dans les Comités de concertation) sont « co-alliés » avec le gérant, avec la société gestionnaire.

Dans ce cas, le mot délégué, ça n’existe même plus. Il faut dire : « délégués Sonacotra », ou « délégués Aftam ». Ces délégués-là font la force sur les gens, ils imposent les gens, ils détruisent tout. Nous on est là pour construire.


Notre sixième conseil : On n’a pas peur de parler de nos désaccords, parler du feu ne brûle pas la bouche.

On n’a pas peur des objections, on comprend les raisons. Souvent, c’est qu’on n’a pas encore le chemin.

L’unité, ça n’existe pas tout seul, ça n’est pas quelque chose qui est là une fois pour toutes. On sait que la Sonacotra cherche toujours à diviser les gens, la Mairie aussi. On n’a pas peur de la division.

On a compris qu’il ne s’agissait pas de suivre un chemin qui existe déjà. On compte d’abord sur nous-mêmes, les volontaires. Une fois qu’on trouve quelque chose, un chemin, on soumet la proposition à tout le monde : voilà l’idée qu’on a eue, comment vous prenez cette proposition, qu’est-ce que vous en pensez ?

L’unité, ce n’est pas une personne qu’on appelle dans la réunion : unité, es-tu là ? Non, c’est quelque chose qu’il faut chaque fois travailler à construire et reconstruire. Chaque réunion, il y a des choses qui sortent. Ce qui est passé, chaque fois ça nous donne des leçons.

Chaque fois qu’il y a quelque chose de nouveau, il faut réfléchir, trouver une idée, une proposition nouvelle, et retourner voir les gens, parler avec eux, comprendre ce qu’ils ont dans la tête, et si ce qu’on propose, c’est bon ou si on peut améliorer.

Quand on fait le porte à porte, ce n’est pas pour dire aux gens de nous « suivre ». C’est pour expliquer qu’on a trouvé un chemin, un passage, et comprendre leur idée à eux sur ce chemin :

s’ils peuvent passer aussi par là avec nous, ou pas. Pour ça, il faut prendre le temps de parler avec chacun à égalité, de poser des questions, comme on parle entre nous.


Notre septième conseil : On peut trouver des amis dans le quartier, dans les appartements, dans les autres foyers. On dit bien : des amis, pas un « soutien ».

Il faut aller expliquer aux gens. On découvre que des gens qui sont nos voisins ignorent ce que nous sommes et croient encore qu’on serait des délinquants !

On attend quelque chose de nouveau de notre rapport avec les gens du quartier : on ne s’adresse pas à eux pour leur demander leur « soutien », on travaille pour qu’ils reconnaissent la valeur de notre bataille.

Trop de gens ne croient qu’aux élus, aux partis politiques, à l’Etat. Il faut qu’on la sorte dehors, cette politique politicienne contre nous, les ouvriers du monde.

Ce même gouvernement qui dit qu’on n’est pas intégrés fait tout pour nous pousser à l’écart. Notre force, c’est de sortir ce qui est tabou, caché.

Plus notre machine de vérité, de respect, de bonheur et de courage se construit aussi à l’extérieur du foyer, plus son importance grandit.

On sait que ce sera long, dur, mais avec le courage et notre idée de travailler ensemble, on arrivera.

On est dans le bon chemin.

La vérité est comme la tortue : elle marche lente mais elle arrive.

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