Chez Hugo, grand poète dialectique, la dialectique existe selon trois modalités : épique, cosmologique et lyrique.
Dans Aymerillot (La légende des siècles), on est devant Narbonne et il faut prendre la ville ; Charlemagne demande à ses lieutenants, les uns après les autres : " Tu ne veux pas aller la prendre, la ville ? " et chacun explique à tour de rôle pourquoi il a la trouille de le faire. C'est une organisation délibérée de la stagnation, avec une masse narrative où quelque chose piétine ; il y a une répétition et une circulation verbales où l'alexandrin est lui-même comme une tradition dans la langue.
Aymeri, le petit jeune, interrogé en dernier au milieu des rires et des sarcasmes des lieutenants chevronnés, dit que lui va le faire. C'est alors qu'il y a un dernier vers : Le lendemain, Aymeri prit la ville. Ce dernier vers balance toute la narration antérieure de façon extrêmement savante ; nous avons là l'infini de la décision comme contraposition à la massivité de la stagnation.
Même chose pour les murailles de Jéricho dans Les Châtiments : A la septième fois, les murailles tombèrent. Entre la stagnation et la décision, il y a une dyssimétrie qualitative absolue ; la décision est inscrite dans la stagnation, Aymeri fait partie des gens qui sont là, les Hébreux aussi stagnent en faisant le tour de la ville plusieurs fois ; et puis, il y a un dénouement, qui est celui de la finitude précisément symbolisée par les processus de la stagnation.
C'est la même chose pour les poèmes cosmologiques. Ainsi, au début du poème La fin de Satan, vous avez la chute de Satan qui traverse les galaxies Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme, plus loin une immense description de la mort du soleil Le soleil était là qui mourait dans l'abîme etc. et tout cet abîme abyssal, mais en réalité parfaitement clos, va se terminer par un point qui sera un point de salut ou de surgissement.
De même, dans Le sacre de la femme, la première à apparaître est Eve, enceinte, encore au paradis, dans une attente longuement et magnifiquement décrite ; puis, à la fin, il y a juste : Et, pâle, Eve sentit que son flan remuait.
Hugo a compris cette chose essentielle que le rapport entre le fini et l'infini n'est pas un rapport quantitatif, c'est le point où la stagnation, la massivité, de la finitude vont trouver leur échappée.
Ce point d'échappement est extraordinairement aigu, localisé, il a la forme radicale de l'éclair dans la massivité nocturne.
La poésie est assignée à sortir des abîmes de la finitude. Je rappelle que la partie V des Contemplations s'appelle En marche, et la partie VI Au bord de l'infini.
à suivre