Il faut toujours faire attention à ce qui inexiste.

Un poème de Victor Hugo. Un propos philosophique d'Alain Badiou. Une attention des deux à ce qui inexiste.

La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse.
L'Océan, fatal au nocher,*
Lui dit: "Que me veux-tu, pleureuse?

Je suis la tempête et l'effroi;
Je finis où le ciel commence.
Est-ce que j'ai besoin de toi,
Petite, moi qui suis l'immense?"

La source dit au gouffre amer:
"Je te donne, sans bruit ni gloire,
Ce qui te manque, ô vaste mer!
Une goutte d'eau qu'on peut boire."

Extrait des "Contemplations"
*Nocher: Celui qui conduit une embarcation. Charon, nocher des Enfers.

 

L'Océan du début de ce poème va être la métaphore du Dieu terrible qui suscite l'effroi; il est récapitulé comme s'il était l'infini (le faux infini pour Hugo), grandeur et auto-suffisance: Est-ce que j'ai besoin de toi?

A cette représentation de la transcendance comme gloire, la source va opposer son inexistence apparente - sans bruit, ni gloire - le point minuscule - goutte à goutte - promouvant l'un à la place de l'immense - une goutte d'eau qu'on peut boire - un point d'infini au sens strict, une goutte d'infini vrai - vrai parce qu'elle est la possibilité infinie de la vie, une proposition effective faite à tous les vivants possibles, et non pas une grandeur inerte et menaçante comme l'est l'Océan.

Cette goutte va prendre appui sur la question du manque, elle dit à l'Océan je te donne... ce qui te manque, ce qui suffit pour que la proposition de l'Océan (est-ce que j'ai besoin de toi?) soit défaite: par ce petit trou du manque, la grandeur de l'Océan va être entièrement destituée.

La réponse de la source à l'Océan est la réponse par le manque à l'excès de suffisance. Nous avons là une dialectique du manque et de l'excès.

... Comme le savent ceux qui suivent depuis quelque temps ce séminaire, je dis que, dans une situation donnée, il faut toujours faire attention à ce qui inexiste dans la situation et non pas se contenter de ce qui existe.

 

Extrait du séminaire d'Alain Badiou (2012-2013), L'immanence des vérités, notes de Daniel Fischer.
La quasi totalité des séminaires de A. Badiou sont accessibles sur internet par google.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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