J'ai déjà donné à lire ici plusieurs extraits du séminaire d'Alain Badiou "L'immanence des vérités". Je poursuis aujourd'hui avec un extrait pris à la séance du 5 avril 1013.
La question traitée a été la suivante : " Est-il vrai que le réel est toujours source d'une imposition, plutôt que trouvé, rencontré, inventé ? Est-ce qu'il faut accepter comme une loi de la raison que le réel exige en toutes circonstances une soumission plutôt qu'une invention ? "
Avant de revenir sur la complexité de cette question, j'aimerai, pour l'heure, commencer par la fin de la séance : le grand poème de Pasolini qui s'appelle Les Cendre de Gramsci, poème qui tourne autour de la question : qu'est-ce-que le réel de l'Histoire ?
" Pasolini soutient, dans les années 50, la thèse selon laquelle le réel de l'Histoire a été déshabité, désubjectivé, par l'échec du communisme à tirer les leçons de la Résistance ; il constate que les jeunes résistants de la guerre civile italienne, largement organisés et inspirés par les communistes, se sont trouvés orphelins de leur propre existence, en ce que rien de ce qu'ils avaient fait, rien de leur subjectivité héroïque, n'avait trouvé sa formalisation dans les actions proposées par le parti communiste dans les années d'après-guerre.
Ceux qui auraient dû être leurs pères symboliques les avaient abandonnés - disons qu'il s'agit du compromis historique passé avec la social-démocratie pour stabiliser l'Etat italien.
Pasolini essaie de trouver une transcription poétique de ce retrait du réel.
Nous avons considéré auparavent deux modalités d'accès au réel : la division puis l'impasse d'une formalisation. En voici une troisième : un réel qui se donne dans sa perte."
Et on sent bien que pour ces êtres
vivants, au loin, qui crient, qui rient,
dans leurs véhicules, dans leurs mornes
îlots de maisons où s'évanouit
le don perfide et expansif de l'existence -
cette vie n'est qu'un frisson ;
présence charnelle, collective ;
on sent l'absence de toute religion
véridique ; non point vie, mais survie
- plus joyeuse, peut-être que la vie - comme
en un peuple d'animaux, dont le secret
orgasme ignore toute autre passion
que celle du labeur de chaque jour :
humble ferveur, que vient parer d'un air de fête
l'humble corruption. Plus se fait vain
- en cette trêve de l'histoire, en cette
bruyante pause où la vie se fait silence -
tout idéal, plus se révèle
la merveilleuse et brûlante sensualité
presque alexandrine, qui enlumine
et illumine tout d'un feu impur, alors qu'ici
un pan du monde s'écroule, et que ce monde
se traîne, dans la pénombre, pour retrouver
des places vides, de mornes ateliers...
Traduction : José Guidi
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