Quelques jeunes gens en armes

 

Minoritaire, à contre-courant du blablabla démocrate et républicain, blanc, bleu, rouge, vert, orange, jaune...  dont Médiapart est un des tremplins des plus convenus, je me plaîs ici à livrer "à chaud" un papier d'une amie dont je partage entièrement, et c'est peut dire, l'analyse sur les derniers événements du vendredi 13 novembre. Un papier que j'adresse, avec force de conviction, aux quelques amis qui ne désespèrant pas de la pensée, accueilleront en clarté cette intervention.

Quelques jeunes gens en armes, avec des kalachnikovs et bardés d’explosifs destinés à leur propre suicide, massacrent des centaines d’autres jeunes gens et en blessent autant d’autres qui en garderont les traces indélébiles toute leur vie. Les lieux choisis pour perpétrer ces meurtres de masse, ces terrasses de restaurant du 10ème et du 11ème arrondissement de Paris, la salle de concert du Bataclan, le Stade de France (où certainement le carnage projeté devait avoir lieu à l’intérieur du stade en même temps que les autres attaques, et c’est faute d’y avoir pénétré à temps - ou peut-être ont-ils renoncé en croisant les gens qui y entraient ? - que les porteurs de bombes se sont fait sauter devant les portes), ce sont des lieux de la jeunesse de ce pays, celle des assassins et celle de ceux qui ont été massacrés à coup d’armes automatiques.

Les assassins sont des jeunes gens d’ici, avec des complicités extérieures, des jeunes gens d’ici qui se sont organisés en lien avec un groupe terroriste étranger. Il faut renverser les termes employés par le chef de l’Etat : « un acte commis par une armée terroriste, Daech, une armée djihadiste », « préparé, organisé, planifié de l’extérieur avec des complicités intérieures ». C’est même la singularité de ces attaques, leur différence avec celles du 11 Septembre à New York : c’est de l’intérieur de la France que surgissent, après les trois tueurs de janvier, une dizaine de jeunes hommes prêts à tuer d’autres jeunes et à se tuer eux-mêmes, en sachant que la ceinture d’explosifs qu’ils portent va les couper en deux. Des jeunes gens parvenus à la conclusion que la mort au service d’un groupe terroriste en guerre contre les puissances occidentales au Moyen Orient, leur mort et celle de centaines d’autres jeunes gens, vaut infiniment mieux que la vie ici.

 

Obama : ces attentats sont « une attaque contre toute l’humanité et nos valeurs universelles ». Cette déclaration est faite parce que cela a lieu en France, à Paris. Quand le carnage a lieu au Nigéria, au Pakistan, en Irak ou en Syrie, il n’est pas prononcé que ce sont des attaques contre toute l’humanité. Bien. Concluons : il faut comprendre que « l’humanité», ce sont les puissances occidentales ; mais les puissances occidentales ne sont pas « toute l’humanité » ; donc en réalité ces attaques exigent une attention particulière parce que ce sont des attaques contre une de ces puissances. Contre « les valeurs universelles » qu’elles portent. Hollande renchérit : « c’est un acte de guerre contre la France, contre les valeurs que nous défendons partout dans le monde, contre ce que nous sommes ». Bien. Alors examinons ce que sont ces valeurs que nous défendons partout dans le monde, et ce que nous sommes.

 

Après les attentats contre le World Trade Center, Bush a qualifié ces meurtres de masse d’actes de guerre et a planifié, préparé, organisé l’invasion d’un pays entier l’Afghanistan, au motif d’y traquer Al Qaeda. Au ravage et à l’occupation de ce pays, ont succédé l’invasion de l’Irak et une guerre qui a eu pour résultat de détruire toute unité de ce pays, le transformant par les destructions et la mort en une proie exsangue dont l’Etat islamique a pu s’emparer à son tour par les armes et la terreur et par le semblant d’ordre qu’il y a rétabli. En Syrie dévastée par la guerre civile, la victoire des Kurdes de Kobané (organisés par les Unités de Protection du Peuple) contre l’Etat islamique a tout à coup réveillé la coalition internationale qui bombardait le désert plutôt que les forces de l’Etat islamique. Hollande a jugé le moment opportun pour rejoindre les lâcheurs de bombes et déclarer la guerre à l’Etat islamique en Syrie. Cette décision est avant tout une posture idéologique. Dans la réalité, d’une part les moyens de l’armée française sont très limités et représentent une goutte d’eau dans le dispositif des bombardements sur Daech ; d’autre part sans engagement au sol, aucune victoire n’est possible contre l’Etat islamique. Or jusqu’à présent la coalition occidentale compte sur d’autres combattants que les siens pour mener cette guerre au sol : les Kurdes de Syrie et d’Irak, des forces iraniennes, des milices irakiennes sont les combattants véritables de cette guerre.

 

Hollande au Mali, puis en Syrie, comme Sarkozy en Lybie : les chefs d’Etat français actuels se voient en chefs de guerre ; ils ont besoin d’inscrire des guerres extérieures dans le dispositif de leur politique. L’intervention militaire en Lybie a conduit, comme l’occupation de l’Irak, à l’explosion du pays, aujourd’hui aux mains de bandes armées rivales. L’intervention militaire au Mali est censée avoir « sauvé Bamako » des bandes armées djihadistes. Elle n’a en tout cas pas sauvé le Mali de l’occupation des territoires du Nord par une armée étrangère chargée avant tout de veiller sur les ressources de ces territoires. Et non seulement elle n’a pas mis fin aux causes internes de la guerre - la difficile question de l’unité entre les populations des régions du Nord et le reste du Mali -, mais sa présence perpétue la situation de guerre et la présence de forces étrangères dans ce pays.

La politique de l’Etat français est comptable soit directement, soit à travers son engagement dans des coalitions de guerre, de la destruction pure et simple de pays entiers. Aujourd’hui Hollande, son gouvernement, ses opposants, tous déclarent que « c’est la guerre », que « les Français doivent se considérer en état de guerre ». Mais ces meurtres de masse - si horribles qu’ils soient, si stupéfiants quand ils frappent un pays qui s’imagine en paix avec le monde - et la guerre, ce sont deux situations qu’on ne peut pas comparer. La guerre, c’est cela tous les jours, à échelle de tout un pays, et bien pire encore. La guerre, c’est ce que connaissent, de notre fait, les populations afghane, irakienne, lybienne ; et les Syriens ou les Erythréens qui fuient en masse leur pays et que nous nous déclarons incapables d’accueillir en nombre ici ; ou encore la population de Gaza et des territoires occupés par l’Etat israélien.

 

Pour donner du poids à l’amalgame attentats/guerre, et pour rendre compte aussi de l’impuissance de l’Etat face à cette sorte d’attaques, un nouveau nom est maintenant prononcé, celui de « guerre asymétrique ». Annoncer que c’est la guerre, c’est pouvoir demander à nouveau, comme le 11 janvier 2015, l’union sacrée derrière le gouvernement, c’est pouvoir appeler à serrer les rangs « derrière les valeurs que nous défendons », sans les interroger ni les remettre en cause. C’est ce qui a permis à Bush de proclamer le « Patriot Act », de créer l’infâme bagne de Guantanamo, toutes choses qui sont ensuite durablement inscrites dans les structures du pays. Ici, face à l’impossibilité d’empêcher ce type d’attaques, on décrète l’état d’urgence, la fermeture des frontières, le bien fondé des lois répressives et d’un pouvoir accru de la police et des services de renseignements, on envoie un porte avions pour doubler la goutte d’eau des bombardements effectués en Syrie. Certains n’hésitent pas à proclamer qu’il faudrait arrêter et enfermer préventivement tous les terroristes potentiels repérés. On envoie aussi un énorme dispositif policier encercler la maison des parents du terroriste identifié et en sortir son père menotté.

 

Des jeunes gens d’ici en viennent à la conclusion que les vies ici valent si peu qu’il vaut mieux choisir la mort, frapper par le meurtre et le sang. Qu’il n’y a pas d’autre issue. On se débarrasse de cela en invoquant la « barbarie ». La barbarie du meurtre de masse est saisissante, visible de tous. Mais il existe une autre barbarie, que des populations entières éprouvent jour après jour dans leurs vies empêchées, dévastées. Les guerres qui dévastent actuellement tant de pays et de gens, l’absence de recours et de droit dans tout pays pour quiconque y vit pauvre, ouvrier, étranger, l’incapacité et plus encore le refus européen d’accueillir les populations déplacées par des catastrophes, le mépris porté aux façons de vivre prescrites par sa religion à la minorité musulmane entraînant l’exclusion de l’école publique des jeunes filles portant le foulard et les lois sur le port du voile, le caractère inhabitable du travail de l’immense majorité et l’absence massive d’avenir pour la jeunesse des quartiers, des salaires dont on ne peut pas vivre dignement, une école où les enfants n’apprennent rien d’autre qu’à intérioriser ou subir les divisions, les inégalités, les injustices, la légitimation de tous les ravages par les impératifs tout puissants de « l’économie », l’obscurité des années où se sont décidés les contours d’un tel monde, l’opacité où ont été enfouies par les historiens les séquences où la révolution l’emportait, toutes ces choses, et bien d’autres encore personnelles à chacun, pèsent si lourd qu’on ne sait par quel bout le penser et encore moins par quel bout agir.

Tant que ce monde-là survit, tant qu’il n’y a pas l’idée et les lieux pour décider que les hommes et les femmes sont capables ensemble de grandes choses bonnes et utiles à tous,  la tentation de la mort sera présente et la jeunesse, qui cherche toujours un futur, sera enfermée entre accepter un monde invivable et choisir la mort contre lui. Il est donc urgent de faire savoir ce qui se cherche et existe déjà du côté de la grandeur, de le déployer davantage.

 

Depuis de très longues années maintenant (car cela a commencé avec le gouvernement Mitterrand et l’invention du nom « immigré » pour désigner les ouvriers d’ici), il existe en France de multiples guerres décrétées par l’Etat contre toutes les parties de la population qui sont considérées comme ne comptant pas et devant par conséquent être traitées au régime de la répression, du déni de leur existence et de leurs droits. Et ces guerres reposent sur des subjectivités de guerre qui ne sont pas identifiées pour telles. Ainsi « laïcité » est devenu le thème en subjectivité majeur d’une de ces guerres. « Roms » est le nom d’une autre. La distinction entre « migrants économiques » et « réfugiés politiques » en organisent déjà une nouvelle.

 

Il n’y a pas de paix possible quand de telles subjectivités existent, par lesquelles les gens appuient les guerres intérieures de l’Etat qui dévastent la vie de populations entières : ouvriers du monde, pauvres, réfugiés et déplacés par la guerre et la faim, jeunesse des quartiers.

Si on veut travailler à la paix sans que ce soit un vain mot, il faut travailler à transformer profondément les rapports entre les différentes populations de ce pays : il faut cesser de se rapporter aux gens à travers les subjectivités de guerre, ouvrir des chemins pour qu’une capacité collective des gens à décider de ce qui est bon pour eux et pour tous se constitue et devienne une nouvelle puissance d’orientation du monde. Pour cela, il faut commencer par rencontrer les gens, connaître ce qu’ils pensent sur leur propre vie, sur ce qu’elle devrait être et sur ce qui est juste et bon pour tous. Il faut fonder la volonté de paix sur la volonté d’amitié, et qu’amitié devienne une catégorie forte de la capacité politique nouvelle à construire.

 

Je veux donner à lire à ce propos les déclarations d’ouvriers du monde qui se sont organisés sous le nom : « Ouvriers du monde/La paix pour vivre ensemble » et qui appellent à les rencontrer pour que ce qu’ils pensent et ce qu’ils veulent pour leur vie et pour la vie de tous soit connu.

 

« Pour trouver le bien dans ce monde, c’est très, très dur. Tout le monde est trop amoureux maintenant de cette monnaie. Tout ce qui rentre d’argent dans leurs poches, tu ne peux pas toucher ça. Combien de sang coule, à cause de cette monnaie… Et si tu touches à leur chaise, c’est le sang qui va couler. »

 

« Si on ne vit pas pour chercher la vérité, pour bien vivre ensemble, si on vit seulement pour l’intérêt de ce que je gagne, la vie de l’homme c’est comme zéro.

Pourtant une vie d’un être humain c’est très, très cher. Pour tous les politiciens, au contraire, l’argent est plus cher qu’une vie. »

 

« Avant les gens battent pour la vérité, mais si la population se tue pour les objets, comme aujourd’hui, on ne sait pas quel jour ce monde va couler. Si tu as un esprit de réfléchir, tu sais que ce monde peut continuer encore un moment, mais ça va couler. »

 

« Aujourd’hui dans le monde les gens, au lieu de mettre la valeur sur une vie, donnent à l’argent plus de valeur qu’à une vie. Au lieu de mettre la valeur sur ce qu’on n’arrive pas à construire et de penser qu’une vie, quand elle est partie, on ne l’a plus jamais. Il n’y a aucune solution pour la ramener. 

Cet argent n’a pourtant pas une grande valeur. Tu l’as, tu vas vivre ; tu ne l’as pas, tu vas vivre aussi.

Mais une vie, personne n’est capable de la construire, sauf son créateur. Si une vie part, elle part pour jamais. Si elle est là, il faut tout faire pour la garder. »

 

« Au 73 rue de la Procession, on est dans des travaux qui devaient durer 2 ans, cela fait plus de 4 ans maintenant qu’on est dedans. Combien on souffre là-dedans ! Mais avec tout ça, au lieu de nous faire des excuses, ADOMA met notre vie en danger. Nous qui sommes locataires, ADOMA gaspille notre vie et le peu de bienfait qu’on a. »

 

« Si ADOMA ne trouve pas la vérité sur ce qui est bien, c’est très difficile et très dur de pardonner. Si on vit dans un pays – un grand pays comme la France –, si une personne ne vit pas la souffrance qu’on vit, tu ne peux même pas savoir que ça existe. Dans un grand pays aussi, il y a de grands dangers. »

 

« Le grand souci c’est quoi dans ce pays ? C’est les maladies que le gouvernement et le politicien sont en train d’inventer sur l’homme de ce pays.

Les maladies que l’homme crée entre les hommes, on ne trouve pas un médicament qui guérit cela.

On voit bien ce que les politiciens sont en train de créer sur nous comme maladie : ce qui va nous empêcher pour être/vivre, c’est le souci. »

 

« Si le souci s’installe avec la pauvreté jusqu’à pousser l’un contre l’autre un ouvrier du monde ou quelqu’un d’autre plus pauvre que moi, c’est très grave. Le souci, c’est très grave. Le seul médicament, c’est que les gens soient debout. »

 

« Le souci, ça ne vient jamais tout seul, ça vient toujours d’un point – que ce soit dans le couple, la famille. Aujourd’hui c’est dans le logement. 90% des gens ont souci de logement. »

 

« Quelqu’un qui veut faire un rassemblement, tu as besoin des êtres humains qui vivent ensemble, qui travaillent ensemble. 

Mais aujourd’hui tout te pousse vers le souci. Trop de souci, l’homme ne peut pas se contrôler, il perd son contrôle, alors il est fini, il est mort vivant.

Le mot souci, c’est quelque chose de très, très dur, qui te pousse à faire des choses que tu n’étais pas préparé à faire, pas préparé avec.

Parfois cela pousse l’homme jusqu’à la mort : combien de monde se suicide par le mot souci ? Cela pousse même l’homme à attaquer un autre homme. »

 

« Tu vois quelqu’un, il marche tout seul, il parle tout seul, il pense « Comment vont devenir mes enfants, mes petits-enfants ? Est-ce moi tout seul qui ai des problèmes, ou les autres sont comme moi ? Parfois je crois que c’est moi seul. »

 

« La pauvreté on peut supporter, mais la pauvreté avec le souci, on ne peut pas.

 

Moi en tant que pauvre qui n’ai jamais étudié, je dis qu’on peut trouver autre chose : vivre ensemble sans le souci, inventer ce qui n’a pas de solution. »

 

Comme l’affirme cette déclaration, nommer ce qui manque cruellement, inventer ce qui n’a pas de solution et que nous voudrions faire exister pour vivre ensemble sans le souci, c’est par là que « se désorienter de la désorientation » peut commencer.

Décidons de nommer, en toute liberté, ce qui fait cruellement défaut à chacun et à tous, indépendamment de notre capacité immédiate à le traiter. Essayons d’établir ainsi une liste de tâches, et nous y verrons certainement plus clair sur ce que les uns et les autres nous faisons déjà, sur ce que nous ne faisons pas encore et qu’il faudrait faire. Sans doute découvrirons-nous ainsi un ordre, d’autres hiérarchies, personnelles ou collectives, quant à l’urgence de ce qui est à penser et à faire. Tel est l’espoir et la confiance de cet appel de l’intérieur de ces jours de malheur obscur.

 

 

 

 

 

 

 

 

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