ou de la place de l'économie dans toute discussion concernant le réel.
... On dira : "Vous avez manqué le réel, parce que vous avez en réalité manqué de vous soumettre à une épreuve préalable par laquelle le réel s'impose".
La puissance d'intimidation du mot "réel" va dès lors arguer du concret.
Le concret, c'est le nom du réel opposé à qui prétend commencer par le concept ou par la pensée (et qui, aujourd'hui, se verra appelé "utopiste criminel", "rêveur archaïque", entre autres...).
Ce réel-concret est le vrai réel, le réel authentique : les réalités de l'économie du monde, l'inertie des rapports sociaux, la souffrance des existences concrètes et le verdict des marchés financiers.
Ce qui est frappant actuellement, c'est la place occupée par l'économie dans toute discussion concernant le réel ; on dirait que c'est l'économie, et à elle seule, qu'est confié le savoir du réel : c'est elle qui sait - alors même que nous avons eu, semble-t-il, il n'y a pas très longtemps de cela, beaucoup d'occasions de constater que l'économie ne savait pas grand chose ; elle ne sait même pas prévoir d'imminents désastres dans sa propre sphère.
Or la fonction de l'économie auprès du réel a parfaitement survécu à son incapacité absolue non seulement de prévoir ce qui allait se passer, mais même de comprendre ce qui se passait.
Tant que les lois du monde du capital seront ce qu'elles sont, je pense qu'on ne viendra pas à bout de la prééminence intimidante du discours économique.
Même quand l'économie énonce que son réel est voué à la crise, à la pathologie, et éventuellement au désastre, ce à quoi elle est parfois contrainte par l'évidence des faits et ce qu'elle fait d'ailleurs volontiers (elle aime bien déclarer que les choses sont terribles, que peut-être elles le seront encore davantage) tout ce discours inquiétant ne produit aucune rupture avec ce qui probablement est l'essentiel : la soumission subjective au réel, dont l'économie se targue d'être le savoir.
L'intimidation, y compris catastrophiste, fait partie du protocole par lequel les sujets sont arrimés à la conviction que le réel est économique et que le savoir du réel est le savoir économique.
On peut même conclure que l'économie comme savoir du réel est l'organisation mentale de l'intimidation elle-même, elles est intrinsèquement un opérateur de soumission.
Marx n'a pas proposé une économie, mais bien une "critique de l'économie politique" (sous-titre du "Capital"), expression par laquelle il faut entendre une critique de l'idéologie économique comme telle.
Quand le réel économique paraît défaillir, se pathologiser, dévaster le monde ou les existences des gens, la souveraineté de l'intimidation par le réel économique non seulement n'est pas réduite mais s'en trouve augmentée. Jamais l'économie n'a été aussi triomphante qu'à l'apparition de son désastre.
C'est une qualité dialectique très forte. L'impuissance de l'économie fait sa puissance, parce que l'essence de cette puissance c'est l'intimidation et le monopole supposé du savoir du réel.
Une leçon philosophique très importante est que l'économie comme telle ne nous enseigne pas comment sortir de la conception intimidante du réel à laquelle elle dévoue son développement et la sophistication de sa science impuissante.
Etant donné un discours selon lequel le réel est contraignant, la question philosophique du réel c'est savoir si on peut, ou pas, modifier le monde de façon à ce que se présente une ouverture antérieurement invisible, par laquelle on peut, sans pour autant nier qu'il y a du réel et de la contrainte, échapper à cette contrainte qui nous présente le réel comme un facteur d'intimidation.
Il se pourrait bien que l'hégémonie de la contrainte économique ne soit en définitive qu'un semblant quant à la question du réel.
On pourrait ainsi rebaptiser "économie" la caverne de Platon en tant que fausse figure du réel ; Platon nous dit cependant que pour le savoir il faut sortir de la caverne, échapper au lieu que le semblant organise sous la forme d'un discours contraignant.
Toute considération savante du semblant, comme l'est le discours économique, ne fait qu'interdire que la sortie soit possible.
à suivre...