Convergence et radicalité écolo

Face à un gouvernement qui accélère l'alignement de la société française sur le modèle du capitalisme anglo-saxon, la division des gauches et des écologistes est une faute politique. L'absence de débouché politique rassemblant les différents visages des gauches et des écologistes, le retour à des options nationalistes, xénophobes et identitaire, menace la France et l'Europe.

Un an déjà que les élections présidentielles et législatives ont bouleversé le paysage politique français. Un an que la gauche dans toutes ses composantes et les écologistes se cherchent, sans projet rassembleur et audible pour une partie de l’opinion.

Et pourtant, qui ne voit pas que nous sommes aujourd'hui étranglés par un pouvoir politique mu par une volonté indéfectible de transformer notre pays et qui dans le sillage des gouvernements précédents a choisi de « casser » les résistances, d’où qu’elles viennent, pour imposer un modèle fortement teinté de libéralisme économique, d’autoritarisme et de marketing politique. D’un coté, des réformes menées tambour battant (réforme du droit du travail cherchant à fragiliser les protections des salariés, réforme de la fiscalité visant à réduire la pression fiscale sur les plus riches, réforme de la SNCF et démantèlement du statut protecteur des cheminots, réforme de l’Université cherchant à introduire la sélection à son entrée, réformes à venir de la justice, de la fonction publique et des retraites), de l’autre, une communication présidentielle exclusivement tournée autour de la figure du « Président », maniant le clin d’oeil, la séduction et le cynisme (quand il ne reste que la valeur marchande comme principe unificateur, le pouvoir n’est plus qu’une parodie de lui même et tous les symboles sont bons à prendre : colline de la Pnyx à Athènes, château de Versailles, pyramide du Louvre).

Mais par delà le spectacle du pouvoir, toutes les réformes engagées ne poursuivent qu’un seul but explicite : accélérer la mutation de l’économie et de la société française pour aligner l’ensemble sur le modèle du capitalisme anglo-saxon. Moins de supposées contraintes, moins de fiscalité pesant sur les hauts revenus (réduction de l’ISF, flat tax, suppression de l’exit tax) et les entreprises (baisse de l’impôt sur les sociétés), moins de protections collectives et plus de trajectoires individuelles, moins de services publics …

A l’ombre de 68 : Une explosion de colères sans débouchés ?

Alors qu’une colère diffuse traverse le corps social dans toutes ses composantes générationnelles (jeunes étudiants, zadistes et retraités) ou professionnelles (lutte des cheminots, des personnels soignants et des ephads, des avocats, des éboueurs…), la désunion syndicale comme la paralysie de l’opposition de gauche et des écologistes, sont une faute politique à un moment où nous devrions être en mesure de dessiner collectivement des perspectives et des options stratégiques alternatives à ce gouvernement. Car rien ne sera perceptible dans l’opinion sans une dynamique qui transcende les clivages actuels. Ni le repli, ni les postures, ni les paroles définitives, ne sont à la hauteur des nombreux défis actuels : la montée de la pauvreté, l’insécurité professionnelle, le creusement des inégalités, mais aussi l’extinction des espèces et le recul de la biodiversité, le réchauffement climatique, le racisme et l’antisémitisme, la « droitisation » d’une partie de l’électorat (en France et en Europe)…

Ce cocktail est explosif et nous le savons. Car la domination du capitalisme financiarisé qui pourrait susciter le désir d’un autre modèle, d’une société débarrassée de ses rapports d’exploitation, entraine à contrario le retour à des choix nationalistes, xénophobes et identitaires, alimentés par une violence d’Etat s’exerçant sans retenue contre toutes les formes de résistance.

Alors, face à ce danger, pourquoi tant de difficultés à resserrer les liens ? A construire un sillon fait de toutes nos trajectoires et traditions politiques différentes ? Est-il inconcevable, à un moment où nos sociétés peuvent basculer vers le pire (n’oublions jamais la dimension mortifère et régressive du capitalisme), de rechercher un langage commun ? Comment expliquer cette incapacité à nous défaire de nos identités partidaires et organisationnelles dépassées ?

Les causes de cette situation sont multiples, les unes relevant de dimensions politiques, les autres concernant l’évolution générale de nos sociétés.

  • L’effondrement de la sociale démocratie et la fin d’un cycle politique, remontant aux Trente Glorieuses, structuré autour d’un pôle central social démocrate ou social libéral. Tout cela est connu. Ces dernières décennies, l’incapacité « volontaire » de la gauche sociale-libérale à contrarier la financiarisation et la globalisation du capitalisme (processus ayant commencé en 1983 avec le tournant de la rigueur) a favorisé la décomposition de toute la gauche (radicale ou réformiste), la fragmentation du champ politique et l’apparition de micro partis, sans autre réalité que la promotion de telle ou telle personnalité. Les années « Hollande » ont accéléré la défiance générale envers les vieux appareils politiques de « gauche » et leurs représentants. On peut comprendre dès lors la volonté pour certains de se déprendre des vieilles formules : cartel d’organisation, front populaire, programme commun…Or s’il faut changer les formes organisationnelles du rassemblement, reste que celui-ci s’impose, non seulement pour des raisons électorales tactiques (qui peut croire l’emporter tout seul ?) mais pour des raisons de fond touchant à la pluralité de nos parcours politiques qui devrait être considérée comme un ferment plutôt qu’une ligne de démarcation insurmontable.
  • Pour l’écologie politique, les choses sont tout aussi compliquées. La fin du communisme, la crise de la sociale démocratie aurait du faciliter la création d’un nouveau pôle d’aimantation politique susceptible de jouer, pour le temps présent, le rôle fédérateur que les partis socialistes avaient joué durant une partie du XX° siècle. Il n’en a rien été malgré la reconnaissance et l’institutionnalisation quasi générale des analyses portées depuis longtemps par les écologistes : bouleversement climatique, biodiversité, acidification des océans, épuisement des ressources…Pire encore, la connaissance scientifiquement documentée de la dégradation du monde permet au capitalisme planétaire de se renforcer et de jouer de toutes les transitions écologiques et techniques : green washing, transition écologique de l’économie, géo-ingéniérie, économie circulaire…Sans que finalement aucune trajectoire ne s’inverse : toujours plus de terres arables consommées, toujours moins de ressources halieutiques, toujours plus de carbone dans l’atmosphère, toujours moins d’abeilles, etc, etc. « En 2018, si toute l’humanité consommait comme les Français, elle aurait exploité l’équivalent des capacités de régénération de 2,9 Terre. Un résultat bien au-dessus de la moyenne planétaire qui évolue ces dernières années autour de 1,7 Terre. Et bien entendu, très éloigné du niveau soutenable à l’échelle de notre seule planète » (WWF 2018). Le constat est alarmant mais tout porte à constater que trop d’alarme joue comme un inhibiteur puissant et sur l’agir et sur nos capacités à comprendre ce qui nous arrive. Il y aurait sans doute là une des explications du paradoxe sur la faiblesse de l’écologie politique en France et dans le monde.
  • Le corpus idéologique sur lequel s’est structuré le débat politique et l’action publique de la « gauche » est en panne depuis plusieurs décennies. Il nous manque, probablement, les concepts et les outils qui nous permettraient d’appréhender la ou les réalités dans toute leur complexité. Et ce n’est pas la moindre des difficultés quand l’avenir du salariat et du travail est de plus en plus flou, quand les FMN sont plus puissantes que les Etats, quand les innovations disruptives déstabilisent chaque jour un peu plus nos territoires de vie, quand les équilibres géopolitiques ne sont plus ceux du siècle dernier, c’est le faire qui est devenu problématique. Que faire en effet ? Et quelle politique ?

L’Europe : mauvais sujet ou mauvais objet ?

On pourrait, pour paraphraser les Grecs anciens, dire du projet européen que c’est un pharmakon  à  fois remède, poison et bouc-émissaire. D’où l’extrême difficulté de composer une approche nuancée du fait européen, d’autant que la violence sociale qui s’exerce, au nom de l’Europe, sur une partie de la population, pousse à la caricature et à la recherche de binaire - pour ou contre, eux contre nous…

D’un coté les europhiles, de l’autre les europhobes, les partisans d’une Europe plus forte (fédérale pour le plus grand nombre) et les partisans de sa sortie (Brexit, Frexit, plan A plan B…).

Dire cela, ne nous exonère pas d’une critique du projet européen actuel. Nous n’avons pas oublié, par exemple, la morgue des dirigeants européens au moment de la crise grecque. Nous n’avons pas oublié les plans de restructuration imposés par la Troïka, l’austérité, l’humiliation de la population grecque…

Oui, le projet européen est plongé dans une crise profonde. On ne peut ignorer les fractures sociales et politiques, la montée de l’extrême droite et des nationalismes (l’Europe ne protège pas des nationalismes, elle les suscite), l’ingouvernabilité ou les crises politiques qui secouent de nombreux pays européens (Allemagne, Italie, Espagne…), la question migratoire qui accélère les dynamiques centrifuges (Hongrie, Pologne, Hollande). Le projet visant à constituer une entité politique supranationale est dans l’impasse. Nous devons partir de cette réalité et comprendre ce qui empêche l’émergence de cette réalité supranationale (qui nous obligerait à revisiter les concepts de souveraineté, d’Etat-nation, de citoyenneté, de frontières, de déclinaison de la démocratie dans un espace multi-culturel), toutes questions politiques, voire métaphysiques, alors que l’Europe est aujourd’hui le levier, l’outil presque exclusif du capitalisme libéral (c’est au nom de la concurrence imposée par l’UE que nous remettons en question le statut des cheminots ou que nous privatisons les entreprises publiques…).

Mais l’Europe est aussi un bouc émissaire facile qui permet de cacher les turpitudes et la connivence de nos gouvernements nationaux qui épousent, sans toujours le reconnaître, les grandes lignes actuelles du projet européen : austérité, indépendance de la BCE, réduction de la dette publique, concurrence et dérégulation du marché du travail, ordolibéralisme ( pouvoir de la règle, langue des indicateurs et des ratios, évaluation) …

Enfin l’Europe est aussi le remède, le seul remède à la hauteur des enjeux d’un continent mis au défi de l’Anthropocène. En tant qu’écologistes nous devons plaider pour un projet débarrassé de tout prurit technocratique, réinventer la démocratie et les solidarités. Ne plus se payer de mots. Nous devons combattre les priorités de l’Europe actuelle, son économicisme brutale et le poids des lobbies, ses lenteurs face aux multiples expressions de l’effondrement : effondrement de la biodiversité, mort des abeilles… Face à tous ceux qui considèrent que nous avons encore 20 ans devant nous, que la croissance repartira et avec elle l’emploi, face à tous ceux qui aujourd’hui usent de l’écologie comme d’une vulgaire couverture marketing (green washing, green new deal..) nous devons « radicaliser » notre projet et prendre pleinement en charge la dimension « catastrophiste » de la crise (les risques d’effondrement systémique sont bien réels), l’urgence à porter sur la scène publique d’autres valeurs (moins de biens mais plus de liens, décélérer, coopérer, simplifier ), une conception a-croissantiste de l’économie plutôt qu’un green new deal à l’échelle de l’Europe (Macron et tous les partisans d’un écologisme appauvri sauront très bien faire cela), un autre rapport à l’animal et au vivant, une autre manière de réfléchir le pouvoir (faire de la politique autrement), déconstruire enfin la « spectacularisation » incessante de nos existences. 

A quelques mois d’élections européennes cruciales pour l’avenir du continent, nous devons en tant qu’écologistes tenir les deux bouts : celui de la convergence politique et celui de la construction d’un pôle de radicalité écologiste. Mission difficile dans la mesure où nous savons que ces élections européennes risquent de séparer ou d’éloigner un peu plus les différentes pièces du puzzle politique national plutôt que de les rapprocher. Reste que si le pire n’est jamais sur, il nous échoit, en tant que responsables politiques, d’en éviter les conditions de possibilité…

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