Le triomphe d'Ubu

Les tueries et les attentats perpétrés partout dans le monde permettent d’accélérer, en Occident, la mise en place de l’état sécuritaire concentré sur ses fonctions régaliennes et transférant au marché la mise en oeuvre de toutes ses autres missions.

« Merdre ! » Père Ubu

Dans son dernier essai, « l’Europe en enfer (1914-1949) », l’historien britannique Ian Kershaw s'interroge sur les causes des deux guerres mondiales et leur enchaînement fatal. Il  met l'accent sur quatre facteurs : l'explosion du nationalisme ethnique, la virulence des révisionnismes territoriaux, l'acuité des conflits de classe et la crise prolongée du capitalisme. A observer l’évolution des débats dans l’Europe d’aujourd’hui et les réactions des principaux leaders politiques européens, on ne peut qu’être frappé par certaines similitudes : la crise profonde du capitalisme planétaire qui s’amplifie et se prolonge sans qu’aucune issue politique ne se dessine dans l’immédiat, le cynisme de l’oligarchie financière qui use de son avantage pour creuser un peu plus les inégalités, la montée du repli national et identitaire, l’islamophobie rampante qui essentialise l’Islam et sa culture, les analyses éthnicistes qui parcourt l’Europe du Nord au Sud et d’Est en Ouest, le retour des frontières comme seule réponse aux flux migratoires, le tout couronné par de multiples conflits  aux frontières de l’Europe (Turquie, Syrie, Ukraine, Libye…).

Nos démocraties européennes sont fragiles et les attentats commis sur leur sol (ce terreau malmené depuis plusieurs décennies par la relégation de l’Etat social) réveillent des peurs, des réactions émotionnelles, des fantasmes, sans que la parole politique, d’où qu’elle vienne, ne soit en mesure de pacifier, d’expliquer ou de tracer une vision stratégique à long terme susceptible de dessiner un autre imaginaire que celui du conflit ou de la guerre de tous contre tous.

En France, le prolongement de l’Etat d’exception menace la nature même de la démocratie. Depuis l’attentat du Bataclan, nous sommes entrés dans un régime d’exception durable, contraire aux principes de la démocratie et de la séparation des pouvoirs. Jusqu’à la loi de juin 2016 qui permet, au vu de simples soupçons d’activités terroristes, de poser des écoutes téléphoniques, de retenir une personne pendant 4 heures, sans avocat, de réaliser des perquisitions de nuit, des vidéo surveillances …etc

Pire encore, l’hystérisation du débat politique ne permet plus d’entendre les nuances ou de déplier la complexité des situations. Tout n’est plus que caricatures et formules à l’emporte pièce,  choc des civilisations, guerre des identités, réarmement des puissances. « Les dépenses mondiales en matière de défense devraient croître de 1 650 milliards de dollars en 2015 à 1 680 en 2016 », affirme l'IHS Jane's dans un rapport, qui couvre 104 pays et représente 99 % des dépenses mondiales liées à la défense. Chine, Russie, Philippines, Indonésie, Japon, Asie pacifique…mais aussi, Pologne, Ukraine, pays baltes, Norvège, Finlande, tous connaissent des augmentations significatives de leur budget militaire. A nouveau, comme si nous avions oublié la leçon de « l’Europe en enfer », la montée des extrêmes parcourt le monde, incarnée par la grande figure diffractée d’Ubu roi en Ubu Trump, Ubu Poutine, Ubu Erdogan, Ubu Grillo, Ubu Sarko…Tous porteurs d’une même grille de lecture et des mêmes gesticulations sous les drapeaux. Entre libéralisme économique débridée et état sécuritaire. Entre axe du mal et axe du bien. Entre politique de l’offre et retour de l’autorité. Entre identité culturelle (slave, judéo-chrétienne, américaine…) et société du spectacle. Entre interdiction du burkini et traité de libre échange. Qu’Alep disparaisse sous les bombes, que des milliers de réfugiés s’entassent dans les camps ou meurent en mer, « En avant cornegidouille ! Tudez, saignez, écorchez, massacrez », Ubu triomphe parmi les ruines et entre tous les imposteurs !

Imposteurs et imposture générale, en effet. Quand, par le miracle de la machine à décerveler du Père Ubu, l’espérance et le changement prennent la forme de  l’allongement de la durée du travail, de la levée des protections sociales, de la dégressivité des allocations chômage, de la suppression du droit du sol ou de l’impôt sur la fortune, de la réduction des dépenses publiques…Comme si nous n’avions encore rien vu de « l’énergie primitive du capitalisme », « un capitalisme qui a retrouvé son énergie dissolvante « (Alain Badiou) et son arrogance, défaisant pièce après pièce les arrangements (les équilibres) institutionnels issus des Trente Glorieuses. Rien ne doit plus échapper à la mainmise absolue du marché et de la marchandisation. Cela s’appelle liberté de l’auto-entreprise, levée des freins bureaucratiques, auto-régulation par le marché, ubérisation du travail et soumission à l’ordre de l’échange planétaire (via tous les accords de libre échange et les traités internationaux). 

Il ne fait guère de doute que les tueries et les attentats perpétrés partout dans le monde permettent d’accélérer, en Occident, la mise en place de l’état sécuritaire concentré sur ses fonctions régaliennes (police et armée) et transférant au marché la mise en oeuvre de toutes ses autres missions. On mobilise et on discipline, d’un coté, au nom de la sécurité intérieure (voir en France la création de la garde nationale qui devrait atteindre 85 000 hommes et femmes en 2018), on assouplit et on lève les contraintes économiques ou sociales, de l’autre, au nom de la compétitivité et de l’emploi. Au recto, le travail et la discipline, au verso, la consommation et le contrôle. Avec pour codicille, la focalisation sur l’identité culturelle ou nationale censée donner du sens et de la cohésion à un monde qui n’en a plus. En France, la fétichisation du modèle républicain joue pleinement ce rôle, en suggérant un lien entre citoyenneté et nationalité, nationalité et références biologico-culturelles jusqu’à, pour certains, remettre en question le droit du sol. On se rappelle ce qu’il advint de telle référence dans l’Europe du siècle dernier. Deux conflits mondiaux et des millions de morts. 

 

 

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