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Le mouvement des Gilets Jaunes est plus que la manifestation d'une crise conjoncturelle. Par delà sa nature irruptive et transgressive, il marque une crise générale de la gouvernabilité.

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« Assez ! Voici la punition - En marche ! » (Rimbaud, Une saison en enfer)

Comment nommer le mouvement des GJ ?

Révolte des « classes laborieuses » ? Insurrection ? Poujadisme ? Mouvement factieux ( dixit le ministre de l’intérieur) ? Que n’a-t-on pas entendu ces dernières semaines pour caractériser, définir, désigner d’un mot le mouvement des Gilets Jaunes. A qui mieux mieux et au plus vite. Enclore l’indéchiffrable et refermer la parenthèse. Nommer la chose. Donner un sens quand tout vacille. S’agit-il d’une jacquerie, comme certains se sont plu à caractériser le mouvement ? D’une séquence qui fera date dans l’histoire du mouvement populaire ? Qui parle pour qui ? Qui a l’autorité de dire ? Et quel récit disponible, dans notre histoire dite « nationale », pour traduire, interpréter et donner sens à l’évènement ?

Mais que disent et nous disent les Gilets Jaunes ? Paroles plurielles, éruptives, dégagistes, fiévreuses, ironiques…Tout ce bouillonnement qui affole les institutions officielles et les partis politiques quand « la révolte des gilets jaunes met en lumière le discrédit qui frappe tous les récits officiels » (Salmon) et la parole des prétendants au discours vrai.

La nature du mouvement

Le mouvement des Gilets Jaunes a une dimension irruptive et transgressive. Il fait irruption, en effet, comme évènement inattendu, en dehors des formes classiques de mobilisation et des modes opératoires habituels. Il refuse toute attache politique (ni gauche, ni droite), toute récupération, il se méfie des corps intermédiaires (partis politiques, organisations syndicales), de la démocratie représentative. Il traduit avec force une crise (fatale ?) de la représentation.

Depuis le début, il n’a choisi aucun des vecteurs classiques de la mobilisation : ni tracts, ni grandes banderoles unitaires, ni cortèges définis, ni responsables légaux, ni service d’ordre…Transgressif, il foule du pied, les règles habituelles de la manifestation. Dans la capitale, les appels à manifester se sont focalisés sur le Paris bourgeois, l’Arc de triomphe et l’avenue des Champs Elysées (plutôt que Nation/République/Bastille concentrant l’histoire des révoltes populaires) qui n’avaient jamais connu de mouvement de cet ampleur. Parallèlement, les rassemblements délocalisées ont pris de multiples formes : barrages filtrants, occupations de péages ou d’autoroutes, cortèges de centre-ville…Les ronds points, les carrefours giratoires, les parkings de centres commerciaux (plutôt que les bourses du travail ou les occupations d’usine) sont ainsi devenus des territoires ré-appropriés transformant ces non-lieux (terme introduit par Marc Augé pour définir des espaces interchangeables où l’anonymat règne) en espaces renouvelés de sociabilité.

Par bien des cotés, ce mouvement reste insondable, opaque, difficilement identifiable. Par certains aspects, il relève d’une volonté d’émancipation et de justice sociale, par d’autres, d’un conservatisme classique. Ambivalent, il revendique plus d’Etat et moins d’Etat, plus de services publics et moins d’impôts, plus d’écologie et moins de taxes sur les carburants…Il agrège des colères multiples qui se parlent (autour des braseros), s’échangent, se contrarient, se renforcent et s’expriment. En cela, il donne à voir et à entendre, non pas l’unité d’un Peuple-Un, non pas l’identité ou l’identique, mais la rencontre et la composition de lignes multiples en une trame indéchiffrable.

« Peut-être faut-il simplement prendre la mesure de cette opacité, de cette illisibilité. Non pas seulement comme une insuffisance, une lacune, un manque d’information ou un retard de l’information sur l’événement, mais comme le seul véritable événement. » (Salmon)

Ainsi, depuis le 17 novembre 2018, le mouvement n’a eu de cesse de se transformer et d’élargir le cadre de ses revendications. De la taxe sur les carburants à une liste de « doléances » (qui souffre et se plaint) très large :  Zéro SDF,  impôt sur le revenu davantage progressif, Smic à 1300 euros net, favoriser les petits commerces des villages et centres-villes, parkings gratuits dans les centres-villes, plan d'Isolation des logements, refus du système de retraite à point, fin de la hausse des taxes sur le carburant, pas de retraite en dessous de 1200 euros, indexation des salaires sur l’inflation, fin du CICE, limitation des loyers, fin du travail détaché, referendum d’initiative citoyenne…

Par l’étendue de ses revendications, il se caractérise par une dimension offensive et iconoclaste (alors que depuis plus de trente ans, les mobilisations ont brillé par leur caractère défensif). Comme si le mouvement s’emparait d’une réalité politique, économique, sociale (voire écologique), trop longtemps confisquée par les experts, les hauts fonctionnaires, les éditorialistes patentés, couvrant de leur morgue et de leur suffisance, la souffrance des « gens de peu ».

Le génie signalétique du Gilet Jaune

On sait la force des symboles dans un mouvement social. Le choix du « Gilet Jaune », pour identifier et s’identifier, est de ce point de vue une trouvaille de génie.

« Outre le génie signalétique du gilet jaune, écrit André Gunthert, qui crée une identification immédiate et dessine dans le paysage urbain les mouvements des groupes, comme un surligneur géant, ce qui apparaissait de manière évidente était la maîtrise de l’espace par le mouvement. La signature visuelle des gilets jaunes se déplaçait sans cesse, en petits groupes mobiles, inscrivant sa souveraineté sur le territoire parisien, franchissant la Seine sans souci des itinéraires balisés, et venant interrompre la circulation à la vitesse de l’éclair. » (Dans l’image sociale, carnets de recherche ). Le gilet fluorescent rend visible l’unité d’un mouvement, par ailleurs, fragmenté, délocalisé, disséminé sur tout le territoire.

Mais le Gilet Jaune est aussi le gilet de la détresse et de la panne. Panne de l’ascenseur social, panne de l’égalité, panne de l’Etat social, panne de la démocratie…etc…Ce qui ne marche plus à l’intérieur de la vaste Machinerie capitaliste, ce qui s’est grippé depuis longtemps et qui fait aujourd’hui irruption (et signe), à travers le gilet jaune : la détresse et la colère des Invisibles.

Or qui sont-ils ces Invisibles, ces oubliés de la croissance ? On a dit qu’ils avaient fait sécession, on a dit qu’ils étaient sans tradition politique, on a parlé de diagonale du vide…d’hommes et de femmes, âgés de 45 ans en moyenne, employés, retraités, indépendants, artisans, primo-manifestants, femmes célibataires ou monoparentales, classes populaires et classes moyennes déclassées, la France d’en bas, néo-rurale et péri urbaine, au fin de mois difficile, rassemblés autour d’une même « clameur polyphonique et insistante à l’intérieur de laquelle ne se distingue aucun principe d’unité ou d’identité précis » (Laugier, Ogien).

« Et leur découverte, hilarante, est que moins ils formulent de demandes, plus ils engrangent les concessions et les mesures favorables. Pourquoi se priver de ce moyen de lutte inédit qui consiste à répondre à ceux et celles qui pressent les plus médiatiques de leurs porte-voix de se prononcer : “Allez ! vous savez bien ce que nous demandons !” ? » (Laugier, Ogien).

Démocratie et justice sociale

 Beaucoup a déjà été dit sur le sentiment d’injustice qui cristallise le mécontentement d’une grande partie de l’opinion. Non seulement, les fins de mois difficiles, mais le ras le bol face au « cocktail macronien explosif de rhétorique de start-up, de mépris social, d’autoritarisme étatique et de basculement historique des politiques fiscales dans la logique du cadeau aux riches et aux entreprises financé par la résilience fiscale du plus grand nombre » (François Cusset).

Le mépris affiché pour les classes populaires par le Président Macron est devenu l’incarnation de cette morgue de l’élite dirigeante (dans ses composantes politique, financière, médiatique…) qui n’a eu de cesse, ces trente dernières années, de malmener les principes moraux sur lesquels reposent le bon fonctionnement de l’économie réelle et la confiance dans le « vivre ensemble ». La concomitance de l’arrestation de Carlos Ghosn, au Japon, pour malversation financière avec le début de la mobilisation des Gilets Jaunes, est à cet égard plus que révélateur. Ainsi le refus de la maltraitance subie en tous lieux (dans les entreprises où la souffrance au travail est devenue massive, à la porte des services publics qui ne fonctionnent plus de manière satisfaisante, dans les Ehpads, dans les universités, dans les quartiers dits « difficiles »…) comme de la domination symbolique sont un puissant vecteur de mobilisation (voire de ressentiment) qui ne pourra s’éteindre à coup de prime d’activité ou d’exonération des heures supplémentaires.

Face à la violence physique et symbolique qui s’exerce sur les corps, il n’est de réponse possible que dans la transformation profonde des règles du jeu, le retour à la justice, à la prudence, à la tempérance et à la magnanimité (hauteur de vue), dont parle Patrick Boucheron, pour définir les vertus du bon gouvernement.

A cette attente de reconnaissance s’ajoute une forte demande de démocratie directe à travers, entre autre, le choix d’assemblées populaires (comme dans l’appel de Commercy) ou la mise en place du Référendum d’Initiative Citoyenne, devenu en quelques jours une priorité de nombreux Gilets Jaunes. Soit une démocratie, reléguant, dans l’esprit de certains, les représentants élus, les corps intermédiaires, les partis politiques, aux rayons des accessoires inutiles. Une démocratie sans filtre, s’adressant directement au pouvoir pour lui présenter ses doléances et le mettre à l’épreuve.

La crise profonde du politique : vers une ingouvernabilité générale ?

On le sait depuis longtemps : le Roi est nu. Face à la violence supposée « insurrectionnelle » des Gilets Jaunes, le gouvernement n’a eu d’autres solutions que de surjouer le danger (Castaner n’hésitant pas à évoquer le retour des ligues factieuses) afin de  pouvoir mobiliser toute la violence « légitime » de l’Etat et ramener un semblant d’ordre : milliers de policiers mobilisés, utilisation disproportionnée de grenades de désencerclement, police montée, chars, canon à eau…Face à la détermination et la ténacité des Gilets Jaunes, le pouvoir s’affole et multiplie les entorses à l’Etat de droit : justice expéditive accélérant les comparutions immédiates, arrestations préventives, violence contre les journalistes.

Pourtant l’essentiel n’est pas là, car la séquence actuelle s’inscrit à l’intérieur d’un mouvement de fond, à l’échelle de l’Europe et du monde, caractérisé par ce que d’aucuns appellent ou théorisent comme la montée des populismes et la fin des traditionnels clivages droite/gauche/réformiste/conservateur/démocrate/républicain. Elle révèle avec acuité les nombreuses « cassures » qui traversent soutairrenement les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies : cassure générationnelle, cassure territoriale (ville/campagne/centre/périphérie), cassure entre les perdants et les gagnants de la mondialisation, entre les pro et les anti…Il faudrait rajouter des éléments qui ont trait à la crise du sujet contemporain et à la faiblesse de nos repères symboliques, la perte de sens ou le sentiment d’impuissance et d’ingouvernabilité devant la poussée du complexe technico-économique (sous l’acronyme NBIC) et des enjeux écologiques planétaires liés à l’avènement de l’Anthropocène.

Tous ces éléments sont connus depuis longtemps sans qu’aucune force politique n’ait été capable de se hisser à la hauteur du danger que ces cassures représentent pour nos démocraties. La séquence que nous vivons est le produit d’une crise de légitimité-représentativité, beaucoup plus profonde que la simple crise des partis politiques en ce qu’elle touche l’ensemble des corps intermédiaires (organisations syndicales, institutions, monde associatif…) et notre manière de nous représenter le monde et d’avoir prise sur lui. « La société elle même est devenue plus opaque, illisible même à certains égards, et donc moins aisément représentable que l’était une société de classes aux contours et aux caractéristiques bien dessinés » (Rosanvallon).

La désintermédiation généralisée conduit à une sorte d’adhérence et d’hyper réactivité de l’individu aux plus petites variations de son environnement politique, social, économique, culturel…L’actualité, les sondages, la circulation de l’information dans les réseaux forment un « nuage » qui façonne l’opinion de chacun, une opinion rendue instable et volatile en l’absence de repères ou de points d’ancrage. Les gouvernants gouvernent mais sans légitimité durable, bricolant des réponses, de ci de là, au gré des desiderata du Marché. Les récits qu’ils cherchent à imposer reposent sur un semblant d’expertise et de rationalité aujourd’hui à découvert.

A cet égard, l’improvisation avec laquelle le gouvernement Macron cherche à répondre aux attentes des Gilets Jaunes, signe l’affolement du pouvoir et renforce le discrédit de la parole publique, face à une colère qu’il ne comprend pas. Cette situation est plus que problématique dans la mesure où nous n’avons rien d’autre à mettre à la place, ni alternative solide au capitalisme, ni   modèle alternatif au modèle managérial de la démocratie. Le risque d’un transfert de cette colère inassouvie vers un « bouc émissaire » (partout à l’oeuvre en Europe et dans le monde) doit nous alerter et nous mobiliser collectivement car « là où les humains ne supportent plus la parole réapparaît le massacre » (Pierre Legendre).

Alain Coulombel, 19/12/2018

 

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