Europe Ecologie Les Verts: sortir de l'écologisme soft ou disparaître

Au moment où Europe Ecologie Les Verts s'interroge sur son avenir, il est temps d'engager un profond aggiornamento, tant au niveau de nos options stratégiques que du sens que nous voulons donner à notre engagement.

« Tel est le paradoxe politique de notre monde : nous continuons de vaquer avec, bien sûr, la ferme intention d’améliorer notre sort par quelques réformes, mais jamais il n’est question de notre disparition à court terme en tant que civilisation, alors que (…) jamais nous n’avons eu autant d’indications sur la possibilité d’un effondrement global imminent » (Yves Cochet)

 

Dans quel monde vivons-nous ?

Comme chaque année, à pareille époque, la période estivale vient d’apporter son lot de confirmations sur l’ampleur de la crise écologique comme sur la nature du capitalisme planétaire. D’un coté, la canicule, la sécheresse et les gigantesques incendies sur toute l’aire méditerranéenne, le recul massif en nombre et en étendue, des espèces de vertébrés sur la Terre, le scandale des oeufs contaminés, et de l’autre, l’explosion des prix sur le marché des transferts des joueurs de foot, l’aggravation des inégalités sociales en Europe pointée par de nombreux rapports publiés cet été, ou encore la finance qui renoue avec les excès d’avant 2007 (explosion de la dette publique et privée, hausse des créances douteuses, taux d’intérêt bas entraînant des prises de risque excessive).

Pourtant, face à ce constat, rien n’indique (et moins encore après les résultats des dernières élections en France et la composition du gouvernement) que nous soyons prêts à prendre la mesure des risques de nature catastrophique, que nous encourrons : fonte du pergélisol et dégagement de méthane (un gaz à effet de serre plus puissant que le CO2), fonte des glaces et hausse du niveau des mers, baisse de la productivité agricole liée à la hausse des températures, acidification des océans…Tout cela est connu et commenté mais le degré de la menace globale n’est guère pris en compte (ou de manière anecdotique) dans les politiques publiques ou dans les programmes de la plupart des formations politiques. On se gargarise de l’accord de Paris mais on continue à vanter les mérites du libre échange, de la globalisation financière (où l’on voit Francfort, Paris et Milan se disputer âprement, après le Brexit, la dépouille de la place financière londonienne), du tourisme de masse et des voyages au long cours rendus possibles par  la généralisation du transport low cost, du sport spectacle, du travail du dimanche, de l’homme augmenté et des soldes à l’année…

Mais où sont les écologistes ?

Arrêtons de nous payer de mots. L’écologie politique est mal en point, en France et en Europe. Ni les Grünens (souvent présentés comme un modèle), ni Ecolo belge, ni EELV ne réussissent à représenter, dans les urnes, une alternative politique durable.

Plus de quarante ans, déjà, que l’écologie politique naissait avec la volonté de transformer  profondément les politiques publiques et pour ce faire de participer à la vie des institutions. Si des avancées ont été réalisées en matière d’isolation des bâtiments, de recyclage des déchets, de développement des énergies renouvelables ou de santé environnementale, l’ensemble ne constitue pas, loin s’en faut, la transformation profonde/radicale de notre modèle de développement qui continue à exploiter le vivant comme à émettre trop de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Cette réalité s’impose à nous. La bifurcation que nous souhaitons n’a toujours pas eu lieu. Ni le découplage. Ni la transition écologique de l’économie. Ni la sortie du capitalisme et d’un imaginaire de la puissance qui continue à dominer le monde. Face à ce constat, pouvons-nous, comme certains le prétendent, déclarer que nous avons gagné la majorité culturelle ?

La séquence électorale de cette année se solde pour EELV par un énorme gâchis et une crise profonde de notre organisation. Le constat est cruel et doit nous inciter à un profond aggiornamento, tant au niveau de nos choix stratégiques, que de notre fonctionnement et de notre projet. Nous ne pouvons plus faire l’économie d’un regard rétrospectif précis sur la période écoulée. Non pour se féliciter ou pour battre sa coulpe mais pour comprendre ce qui nous arrive et comment nous pourrions réouvrir l’espace des possibles face à une situation qui, à tous les points de vue, semble nous échapper.

Avons-nous renoncé à poser les véritables enjeux ? Oui et non. Plusieurs courants de pensée existent au sein de la galaxie écolo et au sein d’EELV (que les sensibilités parfois traduisent) : de la deep écologie aux environnementalistes, de l’écologie sociale à la décroissance…

Si nous sommes capables d’entendre les analyses des partisans de la décroissance ou des collapsologues, pour des raisons liées à notre environnement politique, culturel, sociétal, nous préférons adoucir notre discours plutôt que d’effrayer nos électeurs ou nos partenaires potentiels.  Ces choix nous ont ils permis de renforcer le poids des Verts dans la société française ? Rien dans les résultats de ces dernières années ne permet de répondre par l’affirmative. A contrario, en cédant aux sirènes de la reconnaissance institutionnelle, nous avons perdu tout un pan de notre créativité et de notre utilité. D’autres forces politiques portent aujourd’hui, mieux que nous, cet écologisme soft ou appauvri : au centre, chez Macron, au PS (ou ce qu’il en reste)…des forces qui reconnaissent que la maison brûle mais que nous avons encore l’éternité pour nous en apercevoir. Or tous les scientifiques, un tant soit peu éclairés sur ces questions, nous indiquent que le temps presse et qu’il nous resterait, dix ou quinze ans, pour éviter le pire - à savoir la Terre (la seule) rendue, pour partie, inhabitable. Ce que vivent déjà nombre de nos contemporains, là où l’eau manque, là où le sol ne produit plus rien, là où les guerres et les mafias l’emportent sur toute espèce d’endiguement de la violence…

Sortir de l’écologie d’accompagnement

Radicaliser (radical - qui a rapport à la racine d’une chose) notre discours et nos pratiques, c’est prendre pleinement en charge la dimension « catastrophiste » de la crise, l’urgence à porter sur la scène publique d’autres valeurs (moins de biens mais plus de liens, décélérer, coopérer, simplifier ), une conception a-croissantiste de l’économie, un autre rapport à l’animal et au vivant, une autre manière de réfléchir la démocratie et le pouvoir, déconstruire la société du spectacle.  Ces éléments figurent en filigrane dans le projet d’EELV mais ne sont pas suffisamment portés par le mouvement dans son ensemble et par ces représentants pour que cela puisse faire sens à l’extérieur. Si nous regardons avec une certaine bienveillance les analyses des théoriciens de la décroissance ou d’un institut comme Momentum, les pratiques de terrain portées par des mouvements comme Alternatiba, nous n’en faisons pas le coeur de notre démarche. Loin de là.  

Les JO de Paris sont à cet égard symptomatiques des ambivalences qui traversent le    monde de l’écologie. Pour certains, dans la continuité d’une écologie d’accompagnement,  la solution résiderait dans la perspective de Jeux éco-responsables : village olympique aux bâtiments éco-conçus à faible teneur en carbone, flotte de véhicule zéro émission,  accessibilité des sites en vélo, électricité verte…toute la panoplie de l’éco-responsabilité au service de la Haute Performance, des multinationales de la sécurité ou de l’agroalimentaire, de la domination de « l’entertainment ». Cette écologie, l’écologie d’accompagnement, est à minima une absurdité (accompagner quoi ? le désastre ?), au pire un leurre, une supercherie, un voile pudique jeté sur la dimension suicidaire de notre modèle.

Or comme l’indique Michel Deguy (oui les poètes peuvent nous aider à penser !) dans son essai Écologiques: « La seule révolution économique et sociale au seuil des ravages terrestres (…) c’est la pensée, le laboratoire de l’écologie radicale ». C’est à cette hauteur qu’il nous faut réévaluer notre utilité.

Si nous sommes conscients que la politique ne peut pas tout, elle « doit rendre possible l’accès à tout ce qui la dépasse, c'est-à-dire à tout ce qui met en œuvre le sens de l’existence, celle de chacun, celle de tous, celle du commun » (Jean-Luc Nancy). C’est à cela que nous devons nous atteler en priorité : redonner une dimension (osons le mot) spirituelle à notre engagement, ne plus courir après les échéances électorales, être les porteurs de valeurs comme la simplicité, l’autonomie, la sobriété, la proximité, le ralentissement, le refus de la société du spectacle, la conscience de notre vulnérabilité qui sont la trame de l’engagement écologiste. Soit : sortir de l’écologisme soft ou disparaître.

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