vers la politique post-vérité ?

Après les résultats de ce premier tour des présidentielles, quels enseignements pouvons-nous essayer de dégager ?

VERS LA POLITIQUE POST-VÉRITÉ ?

 

« La bêtise est de vouloir conclure » (Flaubert)

 

Avec le résultat du premier tour des présidentielles 2017, une première séquence électorale s’achève avec la victoire probable (mais non certaine) au second tour, d’un candidat à l’étiquette politique volontairement floue, ni de droite ni de gauche, pour les uns, social libéral, pour les autres…mais qui a fait de cette indétermination, une arme efficace dans la course à l’Elysée, surfant sur la défiance de nos concitoyens envers les partis politiques traditionnels, la crise « idéologique » des deux formations principales (PS,LR) ayant structuré la vie institutionnelle de ces quarante dernières années, et plus profondément, sans doute, la crise de légitimité traversant nos démocraties représentatives. 

 

Une situation prévisible mais pleine de menaces

 

Le résultat de ce premier tour était annoncé depuis plusieurs semaines dans les sondages et malgré les appels nombreux (partidaires, citoyens, personnalités) au rassemblement de la gauche et des écologistes, nous n’avons pas su ou pu empêcher cette catastrophe électorale. Il faudra, un jour, essayer de comprendre cette sorte de fascination pour le pire qui, à certaines périodes de l’histoire, nous aveugle collectivement (jusqu’à souhaiter, pour certains, la victoire de Le Pen).

 

Aujourd’hui, la situation dont nous héritons marque la fin d’un cycle politique relativement stable, hérité des Trente Glorieuses, où deux grandes forces politiques « social démocrate" et « démocrate social » s’opposaient et se partageaient alternativement le pouvoir.  

Elle s’inscrit à l’intérieur d’un mouvement de fond, à l’échelle de l’Europe et du monde, caractérisé par ce que d’aucuns appellent ou théorisent comme la montée des populismes et la fin du traditionnel clivage droite/gauche. Elle révèle les nombreuses « cassures » qui traversent soutairrenement les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies : cassure générationnelle, cassure territoriale (ville/campagne/centre/périphérie), cassure entre les perdants et les gagnants de la mondialisation, entre les pro et les anti européens…Rajoutons des éléments plus profonds qui ont trait au productivisme et au consumérisme, à la crise du sujet contemporain et à la faiblesse de nos repères symboliques, la perte de sens ou le sentiment d’impuissance devant la poussée du complexe technico-economique. 

 

Tous ces éléments sont connus depuis longtemps sans qu’aucune force politique n’ait été capable de se hisser à la hauteur du danger que ces cassures représentent pour nos démocraties. La séquence qui s’achève est le produit d’une crise de légitimité-représentativité, beaucoup plus profonde que la simple crise des partis politiques en ce qu’elle touche l’ensemble des corps intermédiaires (organisations syndicales, institutions, monde associatif…) et notre manière de nous représenter le monde. « La société elle même est devenue plus opaque, illisible même à certains égards, et donc moins aisément représentable que l’était une société de classes aux contours et aux caractéristiques bien dessinés » (Rosanvallon). La levée des intermédiaires, (cette désintermédiation généralisée qui ne se limite pas à la sphère financière) conduit à une sorte d’adhérence et d’hyper réactivité de l’individu aux plus petites variations de son environnement politique, social, économique, culturel…L’actualité, les sondages, la circulation de l’information dans les réseaux forment un « nuage », une trame qui façonne l’opinion de chacun, une opinion rendue instable et volatile en l’absence de repères ou de points d’ancrage. 

 

 

 

Résultats en France : 

 

  • Un FN qui se banalise et qui gagne plus d’un million de voix par rapport au scrutin précédent sans que cela entraîne une mobilisation comparable à 2002. La banalisation de l’extrême droite constitue un fait majeur, en France et en Europe. Elle rend possible, dans un avenir proche, l’accès de groupes fascisants aux responsabilités nationales, dans une sorte de mélange d’indifférence, de passivité, de colère ou de ressentiment. 
  • Une droite qui malgré les frasques et l’obstination de son candidat recueille néanmoins 20% des voix. Ce qui ajoutées aux voix du FN et de Debout la France représentent plus de 45% d’électeurs ayant choisi un socle de valeurs familialiste, conservatrice, homophobe et xénophobe, sécuritaire…etc…
  • Face à cela, la France Insoumise est en passe de réussir son pari de constituer un bloc historique populaire (un bloc d’hégémonie) reposant sur le clivage eux/nous, peuple/oligarchie et sur la substitution des symboles internationalistes (drapeau rouge et Internationale) par des symboles nationaux (drapeau français et Marseillaise)
  • L’effondrement du PS qui n’a plus, ni leaders, ni corpus idéologique et qui ne peut plus, en l’état, représenter une force de changement (comme en Espagne, en Italie, en Grèce…) après plusieurs décennies de dérives théorico-pratiques. Alors que depuis plus de quarante ans, la gauche et les écologistes s’étaient organisés autour de cet astre déclinant, tout indique qu’une page est en train de se tourner (même si l’appareil peut chercher à renaître de ses cendres)
  • L’affaiblissement d’EELV qui a quasiment disparu de la campagne présidentielle malgré la prise en compte de ses analyses et de ses propositions dans le projet de deux candidats (revenu universel, transition écologique de l’économie, santé environnementale, arrêt du nucléaire…). Difficile, néanmoins, de parler de victoire culturelle dans la mesure où ce qui structure aujourd’hui le débat politique relève plus de la colère et d’une approche anti-système que d’un choix raisonné pour des solutions au mal développement 
  • Enfin, un mouvement « En Marche » difficilement qualifiable à l’aune des partis traditionnels mais qui a su jouer de l’ambiguïté ou de l’imprécision de son programme (soutenu néanmoins par une partie du système médiatico-financier), d’un positionnement politique de type « troisième voie », de la jeunesse de son leader et de la place occupée par l’horizontalité dans la mobilisation de ses partisans. Si la communication basée sur la jeunesse, l’énergie, la modernité ne sauraient constituer en soi une politique, elle permet de mobiliser des affects « joyeux », d’entrainer une partie des électeurs vers un paysage dénué de contradictions et conforme à la société liquide dont parle Zygmun Bauman. Il n’est pas indifférent de remarquer que les deux formations (En Marche et la France Insoumise) qui sortent renforcées de ces élections empruntent toutes deux à des formes hybridesautour d’un leader charismatique et de réseaux de citoyens mobilisés (sans donner le sentiment d’une organisation structurée). 

 

Entre l’appel au peuple, d’un coté, et les formes plébiscitaires qu’il revêt et une parole politique « démonétisée », de l’autre, ou vibrant au rythme de ses sophismes, nos démocraties, qui n’ont plus de « représentatives » que le nom, sont entrées dans une phase d’instabilité dangereuse. 

 

Lever les impostures 

 

« Pasolini, dans ses textes politiques et jusqu’à son ultime film Salo, aura voulu nous présenter cette réalité nouvelle du cercle des « fraudeurs » ou de la bolge des « conseillers perfides », sans compter les « luxurieux », les « violents et autres « falsificateurs » (…) Dieu est mort, les fraudeurs et les conseillers perfides en ont profité pour occuper son trône de Juge suprême » (Didi-Huberman). Avec l’apparition de la post-vérité qui s’appuie sur des circonstances dans lesquelles l’objectivité du fait a moins d’importance pour modeler l’opinion que les appels à l’émotion ou aux opinions personnelles, nous sommes entrés de plain-pied dans l’ère de la politique post-vérité. Les falsificateurs et les imposteurs sont devenus légion. L’ironie, la falsification, le relativisme et le scepticisme transforment la parole politique qui perd en consistance ou en crédit ce qu’elle gagne en captation éphémère de l’attention. Or la question de la consistance de la parole publique est une question essentielle. Quand le cynisme et l’imposture l’emportent sur le parler vrai (la parrêsia du monde grec) , quand tout se dit et se contredit, quand les mots du politique résonnent dans le vide, alors plus rien ne tient et le discrédit général s’installe au coeur de la communauté politique.  Ce dont le capitalisme, qui a fait de l’inconsistance et du relativisme un mode de gestion du réel, ne peut que se réjouir en installant au coeur de sa gouvernance politique des figures labiles, séduisantes et persuasives, entretenant l’illusion du réformisme sans la réforme ou du changement avec le statu quo. Entre « Choisir la France » et « Ensemble la France », deux slogans et deux impasses : d’un coté, le racisme et la xénophobie, de l’autre, la dérégulation et l’ultra libéralisme. Deux impasses, en effet, mais deux impasses maquillées par le pouvoir des mots. Liberté et sécurité, doxa libérale contre doxa nationaliste, deux impostures confondantes et difficilement partageables à l’ère de la post-vérité (la banalisation du FN s’explique, en partie, par notre rapport de plus en plus problématique à la vérité).  

 

Redéfinir le populisme

 

Un mot aura fait florès durant cette campagne : le mot « populisme ». Populisme de droite contre populisme de gauche. Le Pen contre Mélenchon. Partisans de l’un contre partisan de l’autre. Tout un imaginaire flottant s’est installé derrière le mot. Or s’il existe, à ce jour, en France et en Europe, une montée du populisme, difficile de trouver un dénominateur commun à cet ensemble hétéroclite comme à ses variantes nationales. Le populisme n’est pas un programme, ni une idéologie. Pour Chantal Mouffe « le populisme est une manière de construire le politique » qui n’est pas associé à des contenus idéologiques spécifiques mais qui cherche à sortir du consensus mou pour redonner toute sa place à la logique conflictuelle. « Dans un régime démocratique, les conflits et les affrontements, loin d’être des signes d’imperfection, indiquent que la démocratie est vivante et habitée par le pluralisme ». Accepter le conflit et le dissensus, c’est donner corps à une démocratie pluraliste qui ne se résume plus à l’affrontement classique « droite/gauche » ou « conservateur/progressiste ». Ce que le résultat du premier tour des présidentielles tendrait à révéler, en creux , avec l’émergence de forces antagonistes puissantes à la recherche d’un débouché politique en dehors des clivages traditionnels. A partir du moment, où ne réussissons plus à « radicaliser » la social démocratie pour en faire une force de changement, la référence à la gauche deviendrait inopérante. D’où la recherche de nouvelles oppositions, susceptibles de cristalliser les mécontentements et mobiliser les passions politiques : Eux/nous, peuple/élite, amis/adversaires…Si la démarche a l’intérêt de se présenter comme une réponse à la désaffection (désaffiliation) actuelle de franges entières de la population qui ne se sentent plus représentées par les institutions et les corps intermédiaires, reste le danger, dans une société déjà fragile, d’aviver les tensions et le rejet de l’autre : l’immigré, la jeunesse des banlieues, le « musulman »… 

En d’autres termes : comment éviter que les antagonismes qui constituent l’essence de la démocratie pluraliste, ne tournent à l’affrontement ou à la guerre ? 

 

La référence au peuple est toujours ambiguë car le peuple-Un, homogène, indivisible, n’existe pas.  Et ce serait, comme l’indique Eric Fassin, une illusion populiste symétrique de l’illusion du consensus que de ne reconnaître qu’un peuple et un seul. Comme de prendre le risque d’une essentialisation de celui-ci ou de la France : Une France une et indivisible, une France ethnocentrée et « chimiquement » pure. S’il faut combattre l’hégémonie culturelle du libéralisme, la fragmentation et les désarrois du corps social, par la mise en place d’une contre-hégémonie, cela passe-t-il nécessairement par la mobilisation d’ affects « identitaires » et/ou par l’élaboration d’un contre projet de société ?

 

Quelles recompositions ?

 

« Qu’est ce donc qui peut unifier le peuple pour son émancipation ? Ni l’adversaire, ni l’ennemi. Ni classe contre classe, ni camp contre camp, ni centre contre périphérie, ni bas contre haut, ni peuple contre élites : le coeur de tout antagonisme est dans le heurt des projets de société qui le fonde » (Martelli, Joshua). 

 

Nous sommes à la croisée des chemins et plusieurs scénarios politiques se dessinent face à la situation dont nous héritons. Schématiquement, on pourrait dresser une carte des lignes en présence : 

D’un coté, les partisans d’une démocratie délibérative qui considèrent que les différents intérêts en présence peuvent trouver dans le consensus et la délibération, un point d’équilibre (vision optimiste de la sociabilité humaine).

De l’autre, celles et ceux qui surfent sur l’envie d’en découdre, la peur ou la colère d’une partie de nos concitoyens et qui cherchent à cristalliser autour d’eux cette soif de la « table rase » (vision conflictuelle de la sociabilité humaine).

D’un coté, celles et ceux qui savent qu’à court ou moyen terme, la question écologique est et sera centrale, que l’évènement Anthropocène (ce moment où l’espèce humaine devient une force géologique capable de modifier l’évolution du système Terre) rebat entièrement les cartes en modifiant radicalement nos conditions de vie sur terre (vision pessimiste de l’habitabilité humaine)

De l’autre, les partisans du statu quo qui ne peuvent appréhender l’avenir que sous les auspices de la croissance, de l’austérité ou de la redistribution et qui font du progrès techno-scientifque leur carte maîtresse  (vision progressiste de l’habitabilité humaine) 

D’un coté, celles et ceux qui font de la question sociale, la question prioritaire 

De l’autre, les partisans du principe identitaire….etc…

 

De la manière, dont ces différentes lignes s’associeront ou se rejetteront, dépendra le paysage politique de demain. 

 

 

 

 

 

 

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