Turquie : « La solution à la crise des réfugiés n’est pas uniquement humanitaire »

Senay Özden est antropologue et travaille auprès des réfugiés syriens depuis 2011. En 2013, elle a publié le rapport Syrian Refugees in Turkey. Elle est également membre fondatrice de la Maison de la culture syrienne à Istanbul (Hamisch syrian culture house).  

Senay Özden est antropologue et travaille auprès des réfugiés syriens depuis 2011. En 2013, elle a publié le rapport Syrian Refugees in Turkey. Elle est également membre fondatrice de la Maison de la culture syrienne à Istanbul (Hamisch syrian culture house).  

Quand les premiers réfugiés syriens arrivent en Turquie en 2011, quelle est la réaction des autorités turques ?

En 2011, les premiers réfugiés étaient des activistes qui fuyaient le régime et passaient la frontière illégalement. C’est quand le nombre a augmenté que le discours gouvernemental est devenu accueillant. On parle « d’invités ». Ce n’est pas la première vague de réfugiés à qui la Turquie ouvre ses frontières (Afghans, Irakiens), mais c’est la plus importante.

Jusqu’alors la question des réfugiés était analysée selon une perspective sécuritaire. Ce n’était pas une question de droits de l’homme. La police était en charge de ce problème. Il faut attendre 2014 pour qu’une organisation civile soit en charge des réfugiés ; c’est  la Direction générale de la gestion des  migrations qui est sous la tutelle du ministère de l’Intérieur.


Quels sont les droits des Syriens en Turquie ?

Les Syriens avec un passeport bénéficient d’une résidence de longue durée (1 an) comme les citoyens des autres pays et ils peuvent la renouveler. Cela a un coût ; il faut payer les démarches, une prime d’assurance et disposer d’une certaine somme sur un compte en banque.

Les Syriens qui ne remplissent pas ces conditions peuvent s’enregistrer auprès des autorités turques et sont placés sous ce qu’on appelle une protection temporaire. Ils bénéficient des soins de santé et peuvent envoyer leurs enfants à l’école publique.

 

Les réfugiés se plaignent d’un accès difficile à ces droits.

Les difficultés pour accéder au système public de soins sont les mêmes pour les Syriens que pour les Turcs. La seule différence est que les Syriens ne peuvent être soignés que dans la ville où ils sont enregistrés. Dans les hôpitaux, il y a un problème de langue. Les  traducteurs sont insuffisants. Dans les villes et quartiers où il y a une forte concentration de Syriens, le système santé se retrouve sous pression.

Pour les écoles publiques, la pression est moins forte, car beaucoup préfèrent que leurs enfants aillent dans des écoles syriennes installées en Turquie.

 

Quelles sont ces écoles syriennes en Turquie ?

Ces écoles sont officielles dans le sens où les autorités turques les tolèrent. Les  programmes et les livres d’enseignement sont fournis par la coalition nationale syrienne. Les écoles ne dépendent pas du ministère de l’Éducation turc. Un élève syrien diplômé d’une école syrienne ne peut intégrer le système éducatif turc.

Leurs ressources sont limitées. Des hommes d’affaires, des organisations syriennes de la diaspora les soutiennent. Elles étaient gratuites au début, mais aujourd’hui les parents participent aux frais de scolarité. Dans certaines, l’enseignement est surtout religieux et j’ai rencontré des familles qui pensent envoyer leurs enfants à l’école publique turque de ce fait. Il y a aussi les familles qui pensent préférable d’envoyer leurs enfants à l’école publique pour une meilleure intégration.

L’accès aux études universitaires est plus facile. L’université de Gaziantep est fréquentée par plus de 1 000 étudiants syriens.

 

Concernant le droit au travail ?

Les Syriens n’ont pas le droit légal de travailler. Un projet de loi est en gestation, mais n’a pas encore été voté. Le gouvernement ferme les yeux. Des Syriens travaillent un peu partout et, comme il n’y a pas d’encadrement légal, c’est la porte ouverte à l’exploitation. Ces travailleurs ne sont pas intégrés au système de sécurité sociale, les employeurs ne paient pas de taxes et ils sont moins payés que les Turcs.

 

Famille de réfugiés syriens à Bodrum (Turquie) © Alain Devalpo Famille de réfugiés syriens à Bodrum (Turquie) © Alain Devalpo


En 2015, combien de réfugiés syriens vivent dans les camps ?

Le nombre de Syriens enregistrés en Turquie dépasse 1 900 000, mais on parle plutôt de 2 500 000 Syriens. Il existe une vingtaine de camps qui sont pleins et qui regroupent environ 260 000 réfugiés.

Dans les camps, les gens ne payent pas de loyer, la nourriture est donnée et il y a un accès aux soins. Je pense que le plus positif des camps est que le pourcentage d’enfants scolarisés y est beaucoup plus élevé qu’en dehors.

Les conditions dans les camps ne sont pas si mauvaises. Il y a aussi des ateliers, des formations. Même si dans certains camps, comme à Mardin, où l’été est très chaud et les conditions de vie quotidienne difficiles, la situation générale est bonne.

 

Beaucoup de réfugiés ne veulent pas aller dans les camps. Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. La première est que ces camps sont fermés. Même si les réfugiés peuvent entrer et sortir, ce sont des lieux clos. Par ailleurs, les camps sont éloignés des villes et les opportunités de  trouver un travail sont moindres quand on vit dans un camp.

 

Est-ce que les camps présentent une solution adaptée ?

Je suis idéologiquement opposée à l’idée des camps. Enfermer dans gens dans un espace clos va à l’encontre des droits de l’homme. Certains y vivent depuis 4 ans. Pendant combien de temps va-t-on garder ces gens dans les camps ?

Par ailleurs, les camps divisent la communauté syrienne. Il y a les Syriens qui sont dans les camps et ceux qui vivent dans les villes.

Enfin, quand vous mettez les gens dans des camps cela signifie que vous n’avez pas de plan d’intégration sur le long terme. Pour moi, l’idée des camps est inacceptable.

 

Qui gère ces camps ? Est-ce que les ONG y interviennent ?

C’est le gouvernement turc et cela représente une grosse charge. Les ONG ne peuvent pas travailler dans les camps. Certaines ONG turques travaillent auprès des réfugiés en dehors des camps, dans des centres communautaires et organisent des distributions de nourriture, des ateliers pour les femmes et les enfants, etc.

Il y a aussi des ONG qui travaillent en Syrie pour aider des écoles par exemple. Je dirais que la majorité des organisations syriennes en Turquie agissent en Syrie plutôt qu’auprès des réfugiés en Turquie.

Les ONG étrangères ne travaillent pas directement en Syrie, mais avec des partenaires syriens. Elles sont soumises à des difficultés administratives. Certaines ONG occidentales ont été fermées par les autorités accusées d’espionnage. Mais le nombre de réfugiés est tel et le gouvernement turc ne peut pas agir seul et  l’enregistrement des ONG devient plus facile.

Pour comprendre cette méfiance vis-à-vis des ONG, il faut saisir la nature autoritaire de l’état turc.

 

Quel est le rôle du HCR ?

Les Syriens sont considérés comme une migration de masse alors que les autres réfugiés suivent des procédures individuelles. En vertu d’un accord avec les autorités, le HCR n’a pas la charge des réfugiés syriens. Seules les autorités turques les enregistrent. Je ne connais pas les détails. Mon sentiment est que cela est dû à la fois aux autorités turques, mais aussi aux pays récepteurs de réfugiés. Si les pays récepteurs n’acceptent pas de réfugiés syriens pourquoi le HCR les enregistrerait ?

(Pour donner une idée de l’engorgement des services du HCR À Ankara, il faut savoir qu’un réfugié qui contacte le HCR aujourd’hui reçoit un rendez-vous (début de la procédure) pour 2021).

 

Gerbe en mémoire des réfugiés noyés au large des côtes turques © Mehmet Kocadon Gerbe en mémoire des réfugiés noyés au large des côtes turques © Mehmet Kocadon


Que pensez-vous de la zone de sécurité envisagée par le président Erdogan dans le nord de la Syrie ?

J’ai rencontré des Syriens qui préfèreraient vivre dans une zone sécurisée en Syrie si une telle zone voit le jour. Notamment, les Syriens sans ressource qui vivent dans des conditions très difficiles en Turquie. Mais tous ceux qui ont refait leur vie en Turquie ne voudront pas aller dans cette zone.

 

Comment Les Syriens qui vivent hors des camps sont organisés ?

En dehors des ONG syriennes, il y a beaucoup de réseaux non officiels pour trouver du travail, un logement, etc. Certains réfugiés ont des proches déjà en Turquie ou des voisins qui y sont installés.

À Gaziantep, à Urfa, à Istanbul, il y a aussi des centres qui donnent des informations aux nouveaux réfugiés. On leur explique leurs droits, les organisations qui donnent des aides humanitaires.

 

Comment se passe la cohabitation avec les Turcs ?

Quand j’étais à Kylis le mois dernier, beaucoup m’ont dit que l’ambiance de la ville a changé. Les magasins ouvrent à 11h00 et ferment plus tard qu’ailleurs en Turquie. C’est à moitié une plaisanterie. La cohabitation pose problème. Dans beaucoup d’endroits, vous entendez des propos négatifs sur les réfugiés. C’est un racisme très similaire à ce qu’on retrouve ailleurs en Europe.

Beaucoup de gens se plaignent, car les loyers sont plus élevés, les réfugiés « volent les emplois ». Il y a aussi cette pression sur les services de santé, etc.

À Gaziantep, les Syriens sont très visibles. C’est une ville d’environ 1 500 000 habitants et il y a désormais 350 000 Syriens.

Vous sentez ces ressentiments, mais d’un autre côté on voit que les gens commencent à s’habituer à vivre ensemble. Ils réalisent qu’ils doivent cohabiter et qu’il faut trouver le moyen pour que tout se passe bien.

 

Voyez-vous des points positifs à cette arrivée de réfugiés ?

La Turquie est un état très nationaliste. Aujourd’hui, quand vous allez à Gaziantep ou Urfa vous voyez cette présence syrienne romps avec cela. Les Turcs entendent une nouvelle langue. Ils interagissent avec une autre société. C’est un moyen de dépasser tous ces préjugés, ce racisme. En Turquie, il y a des gens comme les Kurdes qui luttent depuis des décennies pour avoir le droit de parler leur langue maternelle. Avec la présence des Syriens, les gens réalisent qu’il y a d’autres langues maternelles que le turc et que c’est droit de parler et de recevoir une éducation dans sa langue maternelle.

 

Pourquoi soudainement tant de réfugiés souhaitent rejoindre l’Europe ?

Le profil de réfugiés a évolué. Je reviens d’un quartier d’Izmir où tous ceux avec qui j’ai parlé sont arrivés récemment. Il y a une semaine, 10 jours, 20 jours. J’ai rencontré des Syriens qui vivaient au Liban. Ils sont venus en Turquie avec l’intention d’aller en Europe parce que le Liban ne renouvelle pas les permis de séjour. Après avoir attendu en Syrie ou au Liban, ils pensent que la situation ne va pas s’améliorer rapidement. À Izmir, les gens m’ont dit : « Si nous restons en Syrie, nous mourrons. En Turquie nous ne pouvons pas espérer avoir une situation stable. Nous allons vivre misérablement. La seule solution est d’essayer d’aller en Europe et de risquer notre vie ».

 

Le monde des réfugiés est aussi celui des rumeurs.

Beaucoup pensent que les frontières européennes sont ouvertes, que l’Europe accepte les réfugiés syriens et que ce sont les autorités turques qui les empêchent de partir. Je ne sais pas d’où viennent ces rumeurs. On entend parler d’une loi qui imposerait aux réfugiés d’aller dans des camps, d’un bateau censé être envoyé par l’Allemagne. On ne sait pas qui fait circuler ces rumeurs. Il est possible que ce soit les passeurs.

 

Comment jugez-vous l’attitude des autorités turques ?

Je soutiens l’ouverture des frontières, mais je pense que sur le plan législatif le gouvernement n’en fait pas assez. Il devrait faire voter la loi permettant de travailler. Ils devraient faire en sorte que plus d’enfants syriens aient accès aux écoles publiques.

Mais si ces gens veulent aller en Europe, c’est pour obtenir un statut permanent. La protection temporaire ne donne aucune garantie pour le futur. C’est la principale motivation des départs.

C’est sans doute compliqué d’octroyer un statut permanent à 2,5 millions de réfugiés, mais il est possible de proposer un statut moins précaire. S’il y avait le droit de travailler et un statut permanent, cette vague vers l’Europe serait stoppée. Et c’est peut-être pour cela que le gouvernement turc ne fait rien. Si la Turquie mettait en place ces mesures, je pense que les Syriens seraient encore plus nombreux à venir en Turquie.

 

Que que peut faire la communauté internationale ?

La communauté internationale et les pays européens doivent accepter plus de réfugiés. C’est l’unique solution. Et il ne peut y avoir de discrimination. On accepte un réfugié parce que c’est un réfugié et non pas parce qu’il est chrétien ou quoi que ce soit.

24 000 Syriens réfugiés en 2 ans en France, c’est ridicule. Quand il y a un bombardement en Syrie, en 1 journée des milliers de personnes arrivent en Turquie.

 

Comment qualifiez-vous la politique européenne envers les réfugiés ?

Je la définis comme la « survie des chanceux ». L’Europe force ces gens à risquer leur vie en mer. Que les plus faibles meurent. C’est une politique très darwiniste. Et ce débat migrants ou réfugiés ? Ces gens fuient une guerre, les bombardements du régime, la prison, la torture.

L’Europe tente de dépolitiser la situation et d’avoir une approche seulement humanitaire. C’est un problème très politique. Ces gens ne fuient pas un tremblement de terre, mais une situation politique. Si cette situation politique n’est pas prise en compte, les solutions ne seront jamais adaptées.

 

Quelles sont les solutions à privilégier ?

La communauté internationale et les médias doivent se préoccuper des causes réelles qui poussent ces gens à fuir. Les Syriens n’ont pas de choix à faire entre le régime et Daech. Le régime de Damas est responsable de cette situation. Je crois que tant qu’il restera au pouvoir, cette situation continuera. Si la communauté internationale veut une réelle solution à ce problème, cette solution devra être basée sur le départ de ce régime. Toute autre solution n’a pas de sens. Sinon, Daech et les autres groupes djihadistes vont se renforcer et la crise des réfugiés va empirer.

L’arrivée de l’hiver va peut-être ralentir le flux de réfugiés, mais ne va pas l’arrêter.

Vu comment les choses se passent, cette crise va empirer.

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