TURQUIE : les réfugiés syriens, le nouveau souffle de Gaziantep

Les reportages sur les Syriens en Turquie sont nombreux. L’exil est souvent vécu comme un drame et des réfugiés vivent des situations dramatiques. Pourtant, il y a aussi tous ceux pour qui l’exil est une seconde chance. Des réfugiés qui peuvent aussi être source de croissance, comme à Gaziantep, la grande ville du sud-est de la Turquie.

En venant de l’aéroport, attention à ne pas se tromper au rond-point. Vers le sud, c’est Alep, la grande citée, désormais en ruine, du nord de la Syrie. À l’opposé, Gaziantep, portait au temps de l’Empire ottoman le surnom de Petite Alep. A l’époque Gaziantep dépendait administrativement de la région d’Alep. Les deux villes situées sur la route de la soie étaient prospères. La séparation remonte au mandat français et aux années 1920 avec le tracé de la frontière entre la Syrie et la jeune Turquie d’Atatürk, le long de la ligne du chemin de fer de Istanbul-Bagdad.

C’est à Alep, en Syrie, qu’habite Jamal avant que n’éclate la guerre. Quand il juge qu’il n’est plus possible de vivre dans sa ville natale prisonnière du conflit armé entre les troupes du régime syrien et celles de l’Armée syrienne libre, c’est logiquement qu’il pense à prendre la route du nord, pour protéger sa famille en Turquie. Sa femme et ses deux filles le suivent. Il emporte aussi ses machines-outils : « À Gaziantep, je loue un local pour fabriquer des chaussures pour femmes. J’ai trois employés. Il y a des milliers d’ateliers comme le mien dans la ville. Mes deux filles qui parlent très bien anglais font du télémarketing pour une entreprise aux États-Unis ».

Capture d'écran de Google maps Capture d'écran de Google maps

De nombreux témoignages publiés sur le sort des réfugiés en Turquie sont dramatiques. Sans occulter ces violations des droits de l’homme, les propos de Jamal et de beaucoup d’autres nuancent la situation. Les camps accueillent environ 300 000 Syriens - souvent les plus démunis - à peine 10% des réfugiés officiellement recensés dans le pays. Il y a aussi ceux que l’espoir d’un meilleur avenir pour leurs enfants pousse vers l’Europe malgré les dangers. Mais les plus nombreux restent et s’installent. Ils sont plus de 300 000 à Gaziantep, une ville qui fleurte avec les 2 millions d’habitants. Et pas question de subsister de charité pour ces Syriens. Malgré les difficultés, ils se sont mis à rebâtir avec dignité ce qui bénéficie à la cité qui les accueille.

Boutique vendant du café syrien dans le centre-ville de Gaziantep © Alain Devalpo Boutique vendant du café syrien dans le centre-ville de Gaziantep © Alain Devalpo

« Les réfugiés syriens dopent la croissance de Gaziantep », raconte Bertrand Viala, un expert en intelligence économique. Fondateur de la société d’Aldebaran Corporate Intelligence, sa découverte de Gaziantep remonte à 2006. « À la différence, d’autres villes d’Anatolie, Gaziantep était très ouverte sur la Syrie et l’Irak. Les foires et salons étaient nombreux. La ville vit de l’industrie agroalimentaire et textile, de la confection de tapis et moquette, des usines de machines-outils, de meubles. C’est aussi une plateforme logistique et un carrefour commercial. »

La guerre en Irak de 2003 coupe les routes commerciales, mais coïncide avec le début de la décennie glorieuse de la Turquie liée à l’arrivée du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, le parti du président Recep Tayyip Erdogan. Comme le reste du pays, la ville bénéficie de l‘essor économique considéré comme exemplaire. En 2011, tout se complique. La situation en Irak est toujours instable, l’économie turque fléchit et la guerre éclate en Syrie. Les exportations de Gaziantep s’effondrent de 12% en 2011 et de 69% en 2012 (statistiques TUIC, l’organisme officiel de statistiques turc). Mais elles repartent à la hausse dès 2013. Et en 2014, elles dépassent les niveaux des années antérieures à 2011. Tandis qu’une profonde crise économique secoue la Turquie, la croissance à Gaziantep est de retour et est directement liée à l’arrivée des réfugiés venus de la Syrie voisine.

Deux vagues de réfugiés

Les projets immobiliers à Gaziantep sont nombreux © Alain Devalpo Les projets immobiliers à Gaziantep sont nombreux © Alain Devalpo

En 2011, quand le conflit syrien éclate, « la première vague de réfugiés est passée inaperçue en ville », explique une employée municipale. Pris en charge par les organisations de secours au sein des camps, ces réfugiés vivent toujours loin des villes. Puis la guerre s’éternise et ce sont les classes moyennes qui franchissent la frontière. « Au début, tout le monde pensait que c’était un devoir d’accueillir nos frères musulmans », poursuit notre interlocutrice. Cette arrivée massive n’est pas sans effet. Les loyers flambent, la compétition pour le travail se fait plus accrue. La solidarité des premières semaines fait place aux tensions et des émeutes sporadiques, mais très médiatisées, éclatent à Gaziantep en 2014. Une situation aujourd’hui plus apaisée.

Bertrand Vialla, qui a séjourné à Gaziantep fin 2015, est impressionné : « Le marché du logement explose, des quartiers sortent de terre. De la gestion humanitaire, la ville est passée à une politique urbaine. Les autorités font preuve de pragmatisme ». Pour faire face à cette situation inédite, les autorités locales décident de mobiliser la société civile et le monde universitaire. Une réflexion commune qui débouche sur le rapport Des Syriens parmi nous. « Il s’agit de considérer les réfugiés comme des contributeurs actifs au tissu économique local », analyse Bertrand Vialla. Et de tirer profit de cette arrivée massive de Syriens s’installant dans la durée comme Jamal ou Salma.

Salma de Damas

Salma quitte Damas en 2013. « Je ne suis pas réfugiée. Je suis une étudiante syrienne », tient-elle à préciser. Après un diplôme de traduction en anglais, à 22 ans, elle décide de poursuivre ses études à Gaziantep. La Turquie offre plus d’opportunités que la capitale syrienne à l’agonie. « La dernière fois que j’ai parlé avec ma mère qui est à Damas, cela faisait 10 jours qu’elle n’avait pas pris de douche ».

Salma raconte : « Avant la révolution, j’étudiais, je travaillais dans une compagnie de communication. J’avais un petit ami. Je pensais à mon mariage et envisageais de passer le reste de ma vie en Syrie ». Elle ne s’engage pas politiquement, mais son frère et son père sont des opposants au régime. Ils vivent hors de Syrie depuis des décennies. Ils l’encouragent à quitter le pays de peur qu’elle ne soit victime de représailles pour faire pression sur eux. Une décision que Salma ne regrette pas : « La révolution a changé ma vie dans le bon sens. À Gaziantep, j’ai ouvert les yeux. J’ai beaucoup changé en 2 ans. Je suis plus ambitieuse. »

Salma (de dos) dans un café de Gaziantep © Alain Devalpo Salma (de dos) dans un café de Gaziantep © Alain Devalpo

Sa situation ferait rêver bien des jeunes femmes du Moyen-Orient. Salma cohabite seule avec une amie, suit des cours dans une université privée, travaille de temps en temps pour des ONG, veut prendre le temps de rédiger son master et fréquente un boy friend européen. Certes, il lui arrive d’être la cible de récriminations de la part des Turcs qu’elle surmonte avec philosophie : « Enfant, je me rappelle des réfugiés irakiens. Les Syriens n’étaient pas tendres avec eux. Les Turcs agissent de même aujourd’hui. C’est partout pareil. »

À Gaziantep, Salma retrouve son frère Bassam. Ce dernier a grandi entre la Syrie, la Bulgarie et le Canada où il s’installe en 2012 « À l’époque, je n’avais plus aucun espoir pour mon pays ». Il se rappelle un accueil chaleureux en Amérique du Nord : « Pour mon premier entretien d’embauche, le patron est venu chez moi car je ne savais pas comment me rendre sur place ». Pour avoir travaillé aux services canadiens de l’immigration, il assure : « Il n’y a pas de crise des réfugiés, mais une crise qui cause des réfugiés. Le reste, c’est de l’instrumentalisation politique ».

Ce centre commercial qui a fait faillite a été investi par les ONGs syriennes © Alain Devalpo Ce centre commercial qui a fait faillite a été investi par les ONGs syriennes © Alain Devalpo

Bassam poursuit : « Le Canada intègre chaque année l’équivalent de 1% de sa population. Cela correspondrait à 5 millions de personnes par an pour l’Europe. La plupart des Syriens sont de la classe moyenne et éduqués. Avec une bonne politique d’intégration, cela ne poserait aucun problème ». Sa réussite au Canada confirme son propos. Un succès auquel il tourne le dos quand la révolution éclate. Il devient possible de « changer l’inchangeable ». « J’ai pensé pouvoir rentrer en Syrie sans être torturé ou mourir ». Gaziantep est une première étape. Pour œuvrer au renouveau de la Syrie, il y dirige une ONG. Comme lui, de nombreux Syriens de la diaspora qui n’ont pu rester à regarder la télévision se sont installés à Gaziantep, désireux de partager leur ouverture au monde et leur savoir-faire pour « être utiles à notre pays ».

Les grosses fortunes ont émigré

« Alep était la capitale économique de la Syrie, rappelle Bertrand Viala. Les plus nombreux ont monté des PME à Gaziantep, mais il y a aussi de gros capitaux qui sont arrivés puisque ces deux villes sont de très anciens partenaires commerciaux et que les grandes familles des deux villes se connaissent. » Un de ses interlocuteurs lui a expliqué son choix de rester alors qu’il aurait pu émigrer à Londres : « Ici mon nom est connu. Ma famille fait des affaires avec cette région depuis des générations et je connais très bien le tissu industriel très riche de Gaziantep. Je leur apporte une grande valeur ajoutée. Je leur amène mon portefeuille de clients dans les pays arabes. Tout le monde est gagnant et les affaires marchent très bien. »

A Gaziantep, le boum économique n’a rien à voir avec celui de Bodrum qui surfe le désarroi de réfugiés en transit. Ce pouvoir économique naissant côtoie les élites politiques et les incite à travailler à une normalisation qui passe par l’intégration des plus jeunes. L’éducation et l’apprentissage de la langue sont les clés de demain. Cas unique en Turquie avec la ville proche d’Urfa, la municipalité AKP ouvre ses écoles aux jeunes Syriens. Quand les élèves turcs quittent les classes, les enfants réfugiés prennent le relais. « L’éducation doit permettre de surmonter le traumatisme de la guerre. Il faut les préparer à une vie de paix », déclare la Mairesse lors d’une rencontre avec l’UNICEF.

Le centre commercial Sanko Park dont les capitaux sont en partie syriens © Alain Devalpo Le centre commercial Sanko Park dont les capitaux sont en partie syriens © Alain Devalpo

« Beaucoup de Syriens vont rester ici, affirme Jamal. Il y a déjà des mariages mixtes et les liens vont se développer. Les gens cherchent la paix même si on craint que la situation en Turquie ne suive le chemin de la Syrie. » Pour Bertrand Viala : « Gaziantep vit une période de transition. La population turque des classes moyennes est inquiète et sa position est encore ambigüe. De nombreux problèmes restent à surmonter ». Et si la ville constitue un bon laboratoire, l’expérience n’est pas forcément transférable. « Ici, la synergie régionale est évidente. Ce n’est pas le cas dans les autres villes de Turquie ou ailleurs en Europe », conclut-il.

Coiffeur où le turc côtoie l’arabe dans le quartier La petite Syrie de Gaziantep © Alain Devalpo Coiffeur où le turc côtoie l’arabe dans le quartier La petite Syrie de Gaziantep © Alain Devalpo

« Pour la Turquie, s’assurer de contrôler la communauté syrienne et lui permettre d’agir dans un circuit économique et commercial identifiable sont essentiels à la lutte contre les radicalisations et les tentatives d’infiltration », analyse Bernard Viala. Alors que la tentative des forces du régime syrien pour contrôler Alep au mépris des règles internationales pousse toujours plus de réfugiés vers la Turquie, il ajoute : «  La question de la légalisation des commerces syriens et du recrutement des personnels syriens sur le marché turc, initie progressivement à partir de Gaziantep par les autorités turques, régionales et nationales, devient précisément encore plus pressante afin d’éviter de renforcer les réseaux économiques parallèles. »

Le défi migratoire que doit relever la Turquie n’est pas sans poser des problèmes humanitaires et sécuritaires d’envergure, à Gaziantep comme ailleurs. Human rights watch a recensé plus de 400 000 jeunes syriens non scolarisés en Turquie dont beaucoup travaillent dans des conditions indignes. Changer le regard des Turcs sur les réfugiés est une première étape pour les surmonter. Des réfugiés qui eux aussi apprennent de l’exil. « En Syrie, nous vivions refermés sur nous-mêmes. J’ai commencé à découvrir mon pays en rencontrant des gens des autres régions, ici, en Turquie », analyse l’étudiante Salma. Les changements qu’elle constate autour d’elle sont à la source de son idée de Master sur les contraintes des structures sociales comme la religion ou la famille en Syrie.

Sans doute un mariage mixte © Alain Devalpo Sans doute un mariage mixte © Alain Devalpo

« Mon analyse est que ces structures sociales supportent le régime, explique-t-elle. L’exil nous en libère. Je vois beaucoup de jeunes changer. Certains qui ne buvaient jamais d’alcool s’y mettent, des femmes tombent le hijab. Ils sont devenus des individus et ne vivent plus une identité collective ». Salma qui imagine poursuivre des études en Europe ou en Amérique du nord n’oublie pas pour autant sa Syrie : « Si ma génération qui s’est ouverte au monde pouvait rentrer, nous pourrions changer le pays. J’espère qu’un jour nous y serons les bienvenus ».

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