« L’optimisme de la volonté du mouvement kurde », Murad Akincilar

Murad Akıncılar, Stambouliote, 53 ans, est le coordinateur du Centre de recherches en sciences sociales et politiques DISA à Diyarbakir, la “capitale” des Kurdes de Turquie. Entretien sur le travail de DISA alors que la ville fête la libération de Kobané où les combattants kurdes ont chassé l’Organisation de l’état islamique après quatre mois de combat. Une victoire arrachée à la volonté.

Murad Akıncılar, Stambouliote, 53 ans, est le coordinateur du Centre de recherches en sciences sociales et politiques DISA à Diyarbakir, la “capitale” des Kurdes de Turquie. Entretien sur le travail de DISA alors que la ville fête la libération de Kobané où les combattants kurdes ont chassé l’Organisation de l’état islamique après quatre mois de combat. Une victoire arrachée à la volonté.

En consultant Internet, on découvre que vous avez passé une année 2009 difficile. Racontez-nous cette étape de votre vie ?

L’année 2009 a été tragi-comique. À l’époque, des organisations féministes, écologistes, le mouvement politique kurde, les organisations LGBT ainsi que des partis de gauche et des intellectuels indépendants tentaient de construire un parti unitaire pour promouvoir la démocratie participative, l’émancipation féminine et une économie basée sur la protection de la nature. J’ai signé deux articles dans la presse pour défendre cette idée d’organisation unitaire entre Turcs et Kurdes. En août 2009, au sein d’un colloque international, j’ai parlé des années 1990. Cette décennie est une boîte de Pandore : arrestations en masse, vagues de migrations forcées, exécutions sommaires. Un matin de septembre 2009, j’ai été arrêté puis détenu pendant 10 mois. Une campagne internationale a été lancée pour ma libération. À la première audience, j’ai retrouvé la liberté. Voilà pour le tragique. Le comique c’est que cette initiative politique a fini par se concrétiser. C’est devenu la troisième force politique de ce pays.

Pourquoi vous êtes-vous installé à Diyarbakir ?

J’ai accepté une offre de directeur et coordinateur des projets de recherche de DISA (Diyarbakir Institute for political and social research). Ma compagne est de Diyarbakir. Elle y a vécu son enfance. C’est à Diyarbakir que son père a été arrêté dans les années 1980, après le coup d’État militaire. Elle a beaucoup hésité à revenir, mais l’offre m’intéressait. Dans une société surpolitisée, dans une région déchirée par 3 décennies de conflits, DISA est une institution fondée sur une base pluraliste. Les fondateurs sont divers. Vous avez des dirigeants d’ONG et des parlementaires issus des 3 grands partis du parlement. Cette diversité est assez rare en Turquie. Cette possibilité d’avoir une vision indépendante et de mener des recherches objectives m’a décidé à venir.

Quelles sont les grandes lignes des recherches de DISA ?

Nous avons trois programmes. Le premier est consacré à l’éducation dans la langue maternelle et le plurilinguisme. Ce thème est central pour le peuple kurde qui lutte pour la reconnaissance de sa langue maternelle et la transmission de sa culture entre générations. Le deuxième programme concerne la construction d’une paix juste, équitable et durable dans la région. Nous avons publié une recherche sur les gardes de villages, ce mouvement paramilitaire financé par le gouvernement. Nous travaillons aussi sur le potentiel et les limites d’une économie sociale et solidaire dans la région après la résolution du conflit.

Vous travaillez sur des sujets sensibles. Est-ce que vous rencontrez des difficultés ?

À DISA, tout se passe bien pour le moment, car nous mettons en avant le dénominateur commun. Il n’y a pas de divergence sur l’abolition des troupes paramilitaires, même si le calendrier diffère selon la tendance politique. Les 3 partis représentés au parlement sont d’accord pour abolir cette machine de guerre sale. C’est pareil pour la reconnaissance de la langue maternelle.

Quelle est la participation de DISA au processus de paix ?

Une institution de recherche comme la nôtre, indépendante des structures étatiques, politiques ou des forces financières, peut contribuer au processus de paix à travers la production de connaissances et d’analyses objectives. Je ne suis pas kurde, je ne parle pas au nom du peuple kurde, mais j’observe du point de vue des sciences sociales, de l’histoire et de la connaissance historique, un optimisme pour la paix de la part des acteurs kurdes. C’est un optimisme prudent. C’est l’optimisme de la volonté. Ils ont été très volontaristes quand ils ont mené une lutte armée. Ils sont toujours très volontaristes pour défendre Kobané. Ils font preuve de ce même optimisme pour passer à un autre registre politique, plus pacifique.

Parlez- nous de Diyarbakir ? Est-ce une ville qui reste mal connue ? Méprisée ?

Les journalistes turcs débarquent une ou deux fois par an à l’aéroport. Ils interrogent les chauffeurs de taxi. Ils déjeunent dans un endroit touristique, discutent avec les VIP de la ville et racontent les enfants pauvres croisés dans la rue sur un ton dramatique. Ce genre de safari ne permet pas de comprendre la réalité du terrain ni les gens.

Diyarbakir est une ville fatiguée par la guerre. Elle est ruinée par une politique de sécurité militariste. Ses infrastructures sont sous-développées, les coupures d’électricités sont fréquentes, mais elle reste debout. Sa population est très politisée. Si vous allez dans un quartier périphérique, vous pouvez trouver une femme de 60 ans, analphabète, qui va tenir un discours sur les vertus de l’autogestion et d’une politique basée sur l’émancipation de la femme.

C’est une ville particulière, multi-identitaire. On accueille à bras ouvert. Ici, vous ne trouverez pas de racisme anti-turc contrairement à d’autres villes du pays. S’installer à Diyarbakir, c’est sacrifier un certain confort occidental. Mais il paraît que nous allons pleurer quand nous en partirons, car ce sera quitter une convivialité que le mode de vie moderne a perdue.

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