Özcan Purçu ; un candidat clé pour le futur des Roms de Turquie

Élections législatives du 7 juin 2015 - Özcan Purçu sera le premier député turc d’origine rom au sein du Parlement élu le 7 juin 2015. Candidat du CHP (Parti républicain du peuple) pour la région d’Izmir, l’homme qui a grandi sous une tente de plastique représente un espoir pour ces oubliés de la république.

Élections législatives du 7 juin 2015 - Özcan Purçu sera le premier député turc d’origine rom au sein du Parlement élu le 7 juin 2015. Candidat du CHP (Parti républicain du peuple) pour la région d’Izmir, l’homme qui a grandi sous une tente de plastique représente un espoir pour ces oubliés de la république.

La rencontre avec Özcan Purçu a lieu à Germencik où il réside, entre Izmir et Aydin. L’homme a le sourire accueillant et la poignée de main chaleureuse. Il nous entraîne immédiatement à la rencontre de la sordide réalité qui l’entoure. S’il habite aujourd’hui dans une maison digne de ce nom, ce n’est pas le cas de Gulten, 50 ans, qui vit dans un des nombreux quartiers roms des environs.

Özcan Purçu dénonçant l’habitat précaire de nombreuses familles roms © Alain Devalpo Özcan Purçu dénonçant l’habitat précaire de nombreuses familles roms © Alain Devalpo

 

« Nous élevons nos enfants comme si on faisait pousser des tomates dans une serre, explique Gulten. Nous avons toujours travaillé dur et gagné notre argent de façon honnête, mais nous n’avons pas réussi à échapper à cette pauvreté ». Le décor de bâches plastiques témoigne d’une vie précaire. Özcan Purçu se rappelle : « Moi et mes frères avons grandi dans des conditions similaires. Notre famille était nomade, nous vivions ici ou là. Pour réussir, j’ai dû me battre contre certaines traditions. Alors que j’étudiais à la lumière des bougies, ma mère faisait le tour des familles pour trouver une fille à marier. J’ai refusé de l’écouter pour pouvoir étudier. »

« C’est dur d’être rom dans ce pays, poursuit Gulten. Dans cette tente, il ne reste plus une goutte d’huile. Je vais devoir aller à la boutique demander un petit verre d’huile. Je vais acheter du fromage pour 1 livre et comme je n’ai pas assez pour acheter un pain entier, je ne prendrai qu’un demi-pain. Être Rom, cela veut dire vivre sans eau courante ni électricité. Mais cela signifie aussi être solidaire ».

« On dit qu’en Turquie, il n’y a plus de nomades. C’est faux. Certaines familles changent de lieu de vie 5 fois par an », explique Özcan Purçu. Un nomadisme aux conséquences multiples : non scolarisation des enfants, absence de formation des jeunes et en bout de course un taux de chômage très élevé au sein de cette minorité qui conduit certains vers la délinquance. Gulten confirme : « Je suis épuisée de passer ma vie dans les champs et à changer d’endroit sans arrêt. Je veux vivre comme les autres Turcs. Nous faisons partie de ce pays. Nous envoyons nos fils au service militaire ».

Özcan Purçu dans un des quartiers rom de Germencik © Alain Devalpo Özcan Purçu dans un des quartiers rom de Germencik © Alain Devalpo


La désillusion AKP et la méfiance HDP

Comme plus de 70% des Roms au dernier scrutin législatif, Gulten a voté AKP (Parti de la justice et du développement) pensant voir ses conditions de vie s’améliorer. Özcan Purçu reconnaît que l’AKP a eu en mains une carte intéressante avec « l’initiative Rom ». Mais les belles paroles sont restées lettre morte. Le seul candidat rom AKP de la région n’est pas en position éligible. « Je jeu est maintenant du côté du CHP », assure Özcan Purçu, en cinquième position sur la liste, et certain de siéger à Ankara.

Gulten ne cache pas sa déception : « Nous ne sommes pas les seuls à vivre dans ces conditions. Des centaines de familles vivent comme nous dans la région. Où sont les promesses d’en finir avec la vie sous les tentes ? » Cette fois, elle va voter CHP.

À la question concernant les relations entre les Roms et le HDP (Parti démocratique des peuples), Özcan Purçu exprime du respect pour les « frères kurdes dont beaucoup vivent aussi pauvrement », mais pense encore difficile que les Roms adhérent à ce parti. Par contre, une fois au parlement, il assure vouloir travailler aux côtés de ce mouvement sur certaines questions comme les droits de l’homme.

Une politique venue de la base

Özcan Purçu a intégré les files du CHP en 2010. Il assure que ce parti a entrepris un réel travail de terrain sur la question Rom, qu’un programme de solutions concrètes a été élaboré dont la philosophie est de « juste faire preuve d’honnêteté et de bonnes intentions ».

Un enfant s’approche du futur député. « Regardez-le. Aujourd’hui, il est ici. Demain il sera ailleurs. De quoi voulez-vous que ces enfants rêvent ? Il faut déjà leur offrir à manger, un endroit décent où vivre, des habits. Ce gamin va passer tout l’été avec la même chemisette. J’ai vécu cela, moi. On se croirait en Afrique. La Turquie gaspille des millions de dollars pour un palais, mais laisse ses enfants roms sous des tentes. Est-ce juste ? »

Concernant l’éducation des plus jeunes, le CHP propose de créer des « maisons d’études » sur les lieux où les familles s’installent pour travailler. Les enfants y bénéficieraient d’un encadrement pédagogique et d’une alimentation équilibrée. À Mersin, 3 structures de ce type accueillent 400 enfants. Il faut les multiplier.

Pour sortir les plus âgés de la misère, le CHP mise sur des formations qualifiantes ouvrant sur l’emploi. « Dans les familles roms, 70% des jeunes se marient entre 13 et 17 ans, tout simplement parce qu’il n’ont rien d’autre à faire, assure Özcan Purçu. Un mur entoure les Roms et nous empêche de voir le monde. Si nous faisons tomber ce mur, nous pourrons leur faire prendre conscience qu’à 17 ans, il existe un autre chemin qui passe par l’éducation et l’Université. »

Özcan Purçu et une famille rom © Alain Devalpo Özcan Purçu et une famille rom © Alain Devalpo


La tragédie Sulukule

Le problème crucial du logement touche 90% des familles roms. Özcan Purçu rappelle l’épisode Sulukule, à Istanbul. La rénovation de ce quartier a entrainé l’expulsion des Roms installés sur place depuis des siècles. « L’état leur a proposé d’aller vivre à 50 km (Tasoluk). Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? À Sulukule, les gens pouvaient toujours aller jouer de la musique dans le centre d’Istanbul et gagner quelques sous. Ce n’est plus possible à Tasoluk ». En pointant du doigt les tentes, il s’indigne : « L’état turc a montré qu’il pouvait agir en venant en aide aux réfugiés syriens. Que la même chose soit faite pour les Roms. »

Özcan Purçu défend une politique sociale qui ne soit pas captée par les partis politiques et objet de clientélisme. « Sous le règne de l’AKP tout a été mélangé. On ne sait plus si une aide provient de l’état ou d’une entité affiliée à l’AKP. Dans tous les endroits où nous nous rendons, les habitants disent être menacés d’être privés d’aides sociales s’ils ne votent pas AKP. Les aides sociales sont un droit pour tous les citoyens. Il faut une vraie séparation entre les partis et les organismes sociaux de l’état. »

Entre fierté et tristesse

Özcan ne cache pas sa satisfaction de devenir le premier député rom. « Cette réussite a aussi sa part de tristesse. Selon le Conseil Européen, nous sommes 3,5 millions à vivre en Turquie (5 millions au moins estime Özcan). 1 député, c’est une bonne chose, mais comment une seule personne peut-elle représenter autant de monde ? Tous les jours, on m’appelle d’Istanbul, de Samsun de Mersin, d’Izmir, de Diyarbakir. 

Gulten, 50 ans, devant « chez elle » © Alain Devalpo Gulten, 50 ans, devant « chez elle » © Alain Devalpo

 

« Nous sommes fiers de lui, avoue Gulten. Nous lui faisons confiance et nous espérons qu’il nous sortira de ces tentes en plastique. Özcan bey est la clé qui va ouvrir le parlement aux Roms », conclut-elle. Modeste, Özcan termine par une anecdote : « Un jour, dans un campement, un enfant m’a écouté discuter puis il est venu vers moi. Je lui ai demandé s’il allait à l’école. Il m’a dit non, mais il a ajouté que désormais il voulait y aller. Si je peux changer la destinée, ne serait-ce que d’un enfant, alors cela vaut la peine ».

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Reportage réalisé en collaboration avec P24 Plateform for independent journalism.

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