CONFINEMENT ET VILLEGIATURE

L'histoire dit son mot sur le présent avec plus ou moins d'à-propos. Chaque épidémie est singulière. Mais le présent s'invite parfois de façon fracassante dans l'étude du passé. Travaillant à un ouvrage sur les réquisitions et les loyers à Paris sous le Siège et la Commune (1870-1871), une certaine connivence des temps s'est imposée à moi, en dépit de la dissemblance des sujets

   Paris, assiégé par les armées prussiennes, fut entre la mi-septembre 1870 et la fin janvier 1871 une ville coupée du reste de la France, confinée entre ses murailles. L'analogie avec la tragédie actuelle peut sembler lointaine, mais certains épisodes de "l'Année terrible" ont avec notre présent de lugubres et étonnantes correspondances.

   Existence d'abord d'une grave épidémie de variole. La pire maladie infectieuse qui sévissait alors en Europe, était non pas le choléra, mais bien la variole. On ne savait pas soigner la maladie, mais on savait la prévenir par la vaccination jennérienne qui, à vrai dire, se heurtait toujours à l'hostilité ou à l'indifférence des populations. En France, les cas de variole étaient déjà nombreux à la fin des années 1860, mais la guerre franco-prussienne entraina un formidable essor de la maladie à la suite des mouvements de troupe d'une région à l'autre et des cortèges patriotiques dans les villes. Les circonstances de la guerre firent de Paris un foyer intense de contagion. La débâcle militaire à l'Est et la marche des Prussiens sur la capitale firent que de véritables foules vinrent s'y engouffrer avant l'encerclement. La garde nationale mobile, sorte de réserve départementale, afflua à Paris pour défendre la ville : ce sont les fameux "moblots" au nombre de 80 000 à 100 000 hommes. D'autre part les populations civiles proches de la capitale vinrent s'abriter derrière ses murs : pas moins de 180 000 à 200 000 personnes. La population de Paris s'élevant alors à 1 800 000 habitants, l'apport était donc considérable et de plus portait sur des individus non ou peu ou mal vaccinés. L'hébergement accrut encore la virulence du mal. En vertu des lois de la guerre, la plupart des mobiles furent logés chez l'habitant en arrivant à Paris, et beaucoup de réfugiés – les plus démunis ou sans relations dans la ville – vinrent s'entasser dans les maisons réquisitionnées à la hâte. Rien d'étonnant à ce que la variole doubla ses ravages à Paris, causant la mort de près de 8 000 personnes en quelques mois, dépassant la mortalité liée au froid ou à la mauvaise qualité de l'alimentation et de l'eau.

   Le bilan eût été plus lourd sans une importante campagne de vaccination des gardes mobiles imposée par l'armée tandis que les mairies encourageaient les réfugiés à venir recevoir le vaccin. Tout cela se fit, notons-le, sous la houlette de l'Académie de Médecine. Paradoxalement, le Siège fut une sorte de "moment hygiénique" : première apparition de la "poubelle", multiples recommandations d'hygiène… L'épisode variolique et la situation sanitaire en général, où certains virent une des origines de la défaite militaire, donnèrent une grande impulsion à la cause de l'hygiène publique, avec à la clef le renforcement du pouvoir de l’État et du pouvoir médical.

   Mais ce ne sont pas les arrivants qui nous parlent le plus aujourd'hui, ce sont les partants. L'avancée des "barbares" vers la capitale provoqua un grand élan patriotique chez les Parisiens et l'on vit de bons bourgeois, à l'unisson avec le peuple, s'exercer au maniement d'armes sur les places publiques et bivouaquer à la dure sur les remparts pour repousser toute éventuelle attaque. C'est précisément la perspective d'un assaut meurtrier ou d'un bombardement, comme à Strasbourg, qui terrorisa une partie de la bourgeoisie. Les gares furent prises d'assaut, le chemin de fer étant le seul moyen de fuir rapidement avant que les lignes ne soient coupées. "Qui n'a pas vu les gares […] n'a rien vu", écrit un journal, qui ajoute, évoquant le contraste saisissant entre les partants et les réfugiés de banlieue : "La misère entre. Le luxe sort." Le nombre de ces exilés volontaires n'est pas connu : on a pu parler de 300 000 personnes, chiffre manifestement exagéré, à diviser probablement par trois. Ces fuyards, partis souvent sous les quolibets de la foule, furent qualifiés du surnom infamant de "francs-fileurs", antithèse de "francs-tireurs", dont des compagnies s'organisaient alors. Pendant tout le Siège, la figure du franc-fileur fut, pour beaucoup, le symbole du cynisme des "riches" préférant se mettre à l'abri et laisser à d'autres le soin de se faire trouer la peau pour défendre Paris, et donc protéger leurs propriétés…

"L'affluence des voyageurs à la gare du chemin de fer d'Orléans" © L'Illustration, 17 septembre 1870 "L'affluence des voyageurs à la gare du chemin de fer d'Orléans" © L'Illustration, 17 septembre 1870

   Beaucoup de ces gens ne méritaient sans doute pas une telle opprobre. Les bourgeois très aisés ainsi que les familles nobles avaient une double résidence, à Paris et en province, et l'habitude de passer une partie de l'année dans un lieu agreste et choisi – sa "villégiature", disait-on – était fort répandue pour peu qu'on en ait les moyens. Disons que les circonstances ont opportunément rappelé à certains Parisiens qu'ils avaient des attaches et des intérêts dans des pays agréables, à l'écart des combats…

   Voilà qui évoque ce qu'on a appelé la "fuite" de certains Parisiens lors de l'annonce du confinement. Leur nombre, estimé grâce aux mouchards que sont les téléphones cellulaires, est important : 200 000 personnes si l'en croit les articles du Monde s'appuyant sur les calculs de l'INSEE, c'est-à-dire plus qu'en 1870 (mais il est vrai pour une population parisienne plus nombreuse)… Il n'y a nulle assimilation morale à faire entre les francs-fileurs de 1870 et les confinés de la dernière heure de 2020. Un procès en couardise serait ridicule, car qui n'a pas peur aujourd'hui d'avoir en soi le germe discret de la maladie ? Tout au plus pourrait-on moquer la croyance implicite en la vertu prophylactique du "bon air" qui préserverait du virus comme jadis il protégeait des "miasmes". D'autre part, la "résidence secondaire" d'aujourd'hui a un caractère moins élitaire que la villégiature bourgeoise de jadis. Il n'empêche que l'on peut s'interroger sur l'effet de ces départs dans la diffusion du virus. Car enfin il a bien fallu rendre visite aux voisins qui s'occupent de la maison et du jardin, aller en quête des occupations possibles dans le voisinage pour les enfants… La fuite des lieux infectés par une partie de leurs habitants est d'ailleurs un classique de l'histoire des épidémies. En 1870, la diffusion de la variole dans des villes comme Falaise ou Honfleur à la suite de l'arrivée des trains de Parisiens ne fait aucun doute selon l'historien Gabriel Désert. Que donnera une étude menée sur cet aspect précis de la propagation du mal en 2020, si jamais elle est sérieusement entreprise ? Conclurait-elle au peu d'effet des départs sur la morbidité, il resterait cette manifestation d'inégalité puisqu'il y eut ceux qui ont pu choisir leur confinement, en un lieu à la fois familier et agréable, et ceux qui durent rester sur place. Sur ce point comme sur tant d'autres, cette crise met la société à nu.

Alain Faure

11-12 avril 2020

 

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