Je suis responsable

SourceURL:file://localhost/Users/fourest/Desktop/Pour%20une%20autre%20politique%20%20de%20la%20ville.doc

JE SUIS RESPONSABLE !

 

 

Après le traumatisme, après l’émotion, il faut chercher à comprendre et se donner les moyens d’agir pour que la formule  “plus jamais ça“ ne soit pas encore une fois creuse.

 

J’ai, durant près de cinquante années de vie professionnelle et militante, participé directement à la construction, la gestion puis la rénovation des quartiers populaires que l’on nomme quartiers sensibles ou en difficulté. Des quartiers Nord de Marseille aux Minguettes à Vénissieux en passant par la Grande Borne à Grigny, le Haut du lièvre à Nancy ou le Neuhoff à Strasbourg, le quartier Berthe la Seyne/mer, j’ai, avec d’autres, participé aux multiples initiatives et programmes sensés faire de ces quartiers des ‘morceaux de ville’ et permettre à leurs habitants d’être les acteurs de leur développement.

 

À la lecture des origines des trois assassins des 7 et 9 janvier et de quelques autres, je ne peux que ressentir une part de responsabilité directe dans ce carnage qui a endeuillé la France et en partie le monde. C’est en effet, pour moi, le triste et lucide constat de l’échec de ce que l’on appelle la politique de la ville. Marseillais depuis 45 ans, je n’ai cessé de rester en contact avec les habitants de ces quartiers et avec eux je crie mon angoisse et ma stupeur devant la liste des crimes qui s’allonge chaque jour.

 

Un nécessaire rappel des faits

 

« En juillet 1981, les premières émeutes du quartier des Minguettes à Vénissieux mettaient en lumière une nouvelle phase de ce que l’on a appelé la maladie des grands ensembles… »

 

Avec Hubert Dubedout, maire de Grenoble, le gouvernement mettait en place une politique destinée à répondre à ces ‘maladies’ répandues dans les grandes agglomérations. Un rapport intitulé « Ensemble refaire la ville » résumait les “principaux  remèdes“ pour éradiquer ce mal des banlieues.  Le chapitre 5 de ce rapport doit être relu : « Il faut parler clair : ce qui se joue aujourd’hui dans ces quartiers avec les jeunes est décisif pour l’avenir de nos cités et le devenir de la société. La situation à cet égard est inquiétante. Elle n’est pas irrémédiable » (in “Ensemble refaire la ville“ La documentation française janvier 1983) 

 

En écrivant ces lignes, nous avions fait preuve de lucidité, mais nous portions aussi la responsabilité de la mise en œuvre d’une politique à même de répondre aux attentes de ces jeunes. Dans les premières années qui ont suivi, de nombreux outils ont été expérimentés : zones d’éducation prioritaires, REP, missions locales, entreprises d’insertion, chantiers écoles, régies de quartiers, emplois jeunes, etc… Mais trop vite ces approches nouvelles ont trouvé leurs limites. Le concept de discrimination positive a été mis en cause par les élus et les maires. En octobre 1984, nous écrivions avec une certaine inquiétude : « La Commission Nationale est toutefois consciente des limites dans lesquelles s’inscrit son action, elle ne peut agir directement sur les grandes tendances du développement économique. »

 

Par la suite, durant trente ans, chaque majorité et chaque gouvernement a tenu à maintenir une “POLITIQUE DE LA VILLE“. Des moyens financiers et humains parfois importants ont été réunis pour justifier que les banlieues ne soient pas oubliées. Chaque nouveau ministre annonce un nouveau programme ambitieux, chaque maire réclame de L’ANRU (Agence Nationale de Rénovation Urbaine) plus d’argent pour démolir barres et tours sensées être à l’origine de tous les maux. Pour mesurer les limites de ces programmes, un responsable de l’étude d’évaluation de l’ANRU nous confiait récemment : « cette évaluation n’a pas pris en compte la dimension sociale de la politique de la ville considérée comme sinistrée ».

 

 

Le rapport 2013 de l’Observatoire National des Zones Urbaines Sensibles fournit des informations précieuses sur la situation de l’emploi et en particulier des jeunes de moins de 25 ans : « le taux d’activité des 15-64 ans en ZUS est, en 2012, inférieur de plus de 10 points à celui de la moyenne… Le taux de chômage des actifs de 15 - 24 ans augmente très nettement par rapport à l’année précédente (+4,6 points) pour s’établir à 45,0 %. Ce niveau est très élevé et très largement supérieur à celui que l’on rencontre dans les unités urbaines englobantes ».

 

En octobre 2013, dans un rapport de l’OCDE sur l’avenir de l’agglomération marseillaise, on lisait :

« Dans les quartiers du nord de Marseille et à Port-de-Bouc, le taux de chômage des jeunes dépasse 35 % et atteint même 50 % dans le XIVe arrondissement. Les chiffres sont particulièrement alarmants dans les quartiers en difficulté où l’on rencontre parfois trois générations de sans-emploi».

 

La froideur de ces chiffres et de ces constats démontre que la politique de la ville menée depuis plus de trente ans n’a pas répondu à l’enjeu majeur mis en lumière par Hubert DUBEDOUT : quel  avenir pour les jeunes des cités ? C’est à tort que les conséquences de la crise économique sont mises en avant en guise d’explication. Toutes les enquêtes démontrent en effet que ces discriminations à l’embauche sont antérieures à l’aggravation du chômage qui touche en priorité les cités populaires. L’enquête menée à Marseille en 2010 sur les discriminations précise que, dans cette ville, « la question de la discrimination ethnique, raciale et religieuse sur le marché du travail et de l’embauche est au cœur du débat » (in les Marseillais musulmans Open Society Foundation).

 

Certes, dans certains domaines, comme l’habitat ou l’urbanisme et les équipements publics, des améliorations ont été apportées. Toutefois, si les émeutes de 2005 dans la région parisienne ont été circonscrites, c’est en partie grâce à l’action de nombreux intervenants, travailleurs sociaux, enseignants, militants associatifs qui chaque jour tentent de maintenir “la paix sociale“. Ils se sentent aujourd’hui bien seuls. En juillet 2013, Marie Hélène Bacqué et Mohammed MECHMACHE, dans le rapport rédigé à la demande du gouvernement, écrivent sous le titre  ‘le rendez-vous manqué de la “politique de la ville“ : « la question des discriminations et de la gestion de l’héritage colonial sont devenus des enjeux majeurs que les forces politiques comme les politiques publiques n’ont pas encore pris à bras le corps »

 

Devant ce constat d’échec largement partagé, comment s’étonner encore qu’une partie de ces jeunes souvent peu ou mal formés à affronter le monde du travail se soient laissé attirer par la violence, les faux prophètes et l’argent facile issu des trafics en tout genre. Leurs grands-parents, le plus souvent issus de l’immigration, comme certains leurs parents ont parfois cru aux promesses d’une société plus égalitaire, plus solidaire. Pour la troisième génération, les promesses des institutions, des politiques ne sont plus crédibles car même ceux qui ont pu acquérir une formation “tiennent les murs“. On peut parfois s‘étonner que devant ce “no futur“ les quartiers populaires soient apparemment calmes. Monsieur Gaudin, maire de Marseille, s’est longtemps félicité de ce calme des quartiers nord de la ville jusqu’à ce que les tirs répétés des kalachnikovs lui apportent un cruel et dramatique démenti ternissant l’image de sa ville.

 

On pourrait poursuivre ce constat alarmant ; on pourrait y apporter des nuances en fonction des divers programmes gouvernementaux, on pourrait admettre que certains maires plus lucides ou plus courageux ont su trouver les moyens à même de réduire les fractures sociales et engager un dialogue avec les habitants. On pourrait accuser, la crise économique, la montée des extrémismes radicaux, l’insécurité, l’individualisme, le clientélisme, la faiblesse des partis politiques ; on pourrait aussi accuser les jeunes, on pourrait !!!!!

 

 

Il est encore temps d’agir

 

Après les journées que nous venons de vivre, rien ne nous permet de penser qu’il n’y aura pas de nouveaux drames tant qu’un nouveau regard ne sera pas porté sur ces jeunes Français à l’origine de ces jours de terreur. Si les responsables politiques ont la lourde tâche de mettre en place les moyens susceptibles d’éviter le pire, nous savons aussi que c’est à chacun de nous d’assumer une part de responsabilité.

 

Faisant référence à mon histoire et à ma connaissance du contexte marseillais, je prends la responsabilité de faire les propositions concrètes qui suivent et que je suis prêt à défendre devant toutes les instances nationales, régionales et locales.

 

Objectif Numéro 1 :

 

Supprimer en cinq ans le différentiel entre de taux de chômage des 18-25 ans habitant dans les quartiers populaires (les zus) et le reste de l’agglomération.

 

Dans ce dessein, trois priorités :

 

1° Convaincre sinon contraindre (si nécessaire par la loi) tous les employeurs publics et privés à réserver une priorité d’embauche en fonction de leur qualification. Les zones franches urbaines doivent être reconsidérées. Les emplois ‘avenir jeune’ strictement réservés aux 18-25 ans des quartiers et ouverts aux employeurs privés. Les bénéficiaires des marchés publics auront une obligation réelle d’embauche des publics prioritaires.

 

2° Mobiliser les importants moyens de la formation professionnelle pour adultes gérés paritairement en en affectant  d’autorité 20% à la formation des jeunes des zones urbaines sensibles.

 

3° Détecter, poursuivre et faire condamner tout forme de discrimination à l’emploi en fonction du nom, de l’adresse et de l’origine ethnique.

 

Je connais les multiples arguments qui seront avancés pour dénoncer le caractère irréaliste de ces propositions qui vont heurter les employeurs, les élus et une partie de l’opinion. Je sais aussi que ces mesures sont, pour la plupart aujourd’hui, en partie mises en œuvre mais à dose homéopathique et donc inefficaces. Elles ne sont que des effets d’annonce. Le principe d’égalité devant la loi est trop souvent avancé pour justifier toutes les discriminations. Si le gouvernement dispose dès aujourd’hui de la plupart des moyens juridiques et opérationnels pour atteindre cet objectif, la responsabilité des milieux économiques est directement engagée et ils ne sauraient s’en dispenser en évoquant la liberté d’entreprendre. Il conviendra si nécessaire de les y contraindre.

 

 

Objectif N°2

 

Offrir à chaque jeune une occasion de sortir du quartier, rencontrer les autres et découvrir le monde.

 

La mise en place d’un véritable service civique proposé à tous les jeunes pour une durée de six à dix-huit mois, assorti d’une rémunération, doit être engagé sans délai. Là encore les outils existent, mais ils ne sont pas à la mesure des besoins. Il s’agit de mobiliser dans les prochains mois les principales organisations en charge  de la jeunesse : mouvements d’éducation populaire, sportifs, culturels, ONG humanitaires, etc.…

 

Objectifs n°3

 

Dépénaliser la consommation de hachich et mettre en place un contrôle public de la production

 

En écrivant cela j’entends déjà les cris des uns et des autres : Les biens pensants de la morale, les experts en tout genre qui veulent prendre soins de notre santé physique et psychique, les élus qui n’ont pas le courage d’aller à l’encontre de leur électorat, etc... mais aussi peut-être les chefs des réseaux maffieux qui gangrènent nos cités et s’enrichissent sur la misère des autres.

 

Je sais, et je ne suis pas le seul, qu’une telle mesure doit être prise avec prudence et nécessite un accompagnement de tous les instants et une sérieuse évaluation. Je sais aussi, comme chacun, les dramatiques conséquences d’une politique de prohibition qui n’a plus les moyens d’être appliquée par la police et la justice et qui continue à remplir les prisons de petits dealers pour certains bientôt apprentis djihadistes. Nous savons aussi que, s’il y a des trafics et des dealers dans les cités, la grande majorité des consommateurs habitent plutôt dans les quartiers plus “respectables“. Ceux-là, personne ne les somme de répondre des conséquences de leurs mauvaises habitudes !!    

 

 Après la Hollande, la Suisse et quelques autres, 17 Etats Américains ont à ce jour franchi le pas sans les conséquences que certains prétendaient. L’exemple de l’URUGUAY et de son courageux ex-président a étonné le monde en décidant la fin de la prohibition accompagnée de mesures adéquates de contrôle.

 

Alors oui, en France, il faut sortir de l’hypocrisie et, sans délai, s’engager dans la remise en cause d’une politique de prohibition qui devient chaque jour plus absurde et dont les conséquences sont dramatiques.

 

Ces objectifs et ses propositions n’ont pas la prétention de répondre à toutes situations d’exclusion et de discrimination que subissent depuis trop longtemps les habitants des quartiers populaires. Depuis 40 ans, beaucoup de tentatives pour remédier à cette ségrégation de fait ont été engagées parfois avec succès. Il faut sans doute en revoir les modalités pour plus de résultats. C’est en particulier le cas pour l’éducation, l’accessibilité et les transports, la santé, la culture. Mais aujourd’hui l’affirmation d’Hubert Dubedout en 1982 est plus que jamais d’actualité : « avec les jeunes c’est bien de l’avenir de nos cités et du devenir de la société qui sont en jeu.

 

Faisons en sorte que la barbarie ne soit pas  irrémédiable.

 

 

Marseille, le 15/01/2015

Alain FOUREST

Ancien responsable de la politique de la ville

Militant de la LDH

 

 

« On perçoit le fragile équilibre de nos société urbaines et les risques  quasi quotidiens  qu’un incident puisse dégénérer en affrontements et en émeutes susceptibles de balayer els patients efforts pour “recoudre le tissu social“. “La politique de la ville“ dont  l’objectif affiché est la lutte contre l’exclusion n’a guère remis en cause le mécanismes à l’origine de  cette exclusion et il est à craindre que, si une stratégie plus ambitieuse n’est pas rapidement développée, les remèdes qui font leur preuves restent sans effet.. »

 

In Chronique de la ville ordinaire Editions de l’Aube   janvier 1995   ALAIB FOUREST  

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.