Autrui, c'est difficile.

L'analyse existentielle est absente des débats sur les bonnes manières à adopter dans la pratique de la psychiatrie ? Ce serait pourtant comme un apport d'intelligence éventuellement capable de démoder les oppositions frontales. (Interrogation théorique, loin des tracas administratifs, on s'en excuse)

Il semble que depuis quelques temps l'idée de saisir les troubles mentaux par leur coincidence univoque avec des anomalies cérébrales, cette idée quasi fixe, ait pris un peu de plomb dans l'aile. D'autre part la toute puissance explicative des topiques et des mécanismes freudiens, cette puissance-là montre une certaine tendance à la modestie, voire même, parfois, à la repentance. On en avait probablement un peu trop fait avec les arrangements pulsionnels, au détriment du bonhomme, du sujet, du Dasein, toujours en salle d'attente, attendant d'être entendu, car parfois, il a mal.

Je regarde cette évolution et je m'étonne que jamais ne se pointe un troisième terme qui n'a rien d'exotique, qui ne vient pas de la côte ouest, qui est profondément européen, qui se détache de la psychanalyse calmement, sans en faire un drame et qui s'oppose depuis toujours au scientisme.  C'est  la Dasein analyse, ou l'analyse existentielle. Non, rien a voir avec l'église de ceci ou celà. C'est la mise en oeuvre des travaux de Husserl, Heidegger, Bergson, Sartre et d'autres moins universellement connus, dans le champ de la psychiatrie.

Cette approche compréhensive qui recommande de ne jamais s'éloigner du dire du patient, qui recommande un effort de compréhension ayant pour but de dégager (avec le patient) le sens des traits existentiels qui structurent sa présence au monde, et ainsi de favoriser des remaniements salvateurs, cette approche très rigoureuse, semble a priori disqualifiée. Ignorée plutôt. 

Je crois savoir pourquoi. C'est que ... c'est difficile.

Il est difficile de comprendre la constitution d'autrui, la difficulté de la rencontre, la différence de chacun, les arrangements existentiels particuliers. Il est plus facile de repérer des comportements, des structures typiques, de classer et de chercher, en s'écarquillant le point aveugle, la Cause. Quitte à la fabriquer d'urgence, le TDAH par exemple. Mais c'est qu'en cherchant, on finit par trouver, et de plus en plus souvent, que la Cause est un ensemble de facteurs, immense ensemble constitué de variables :  les tracas de la pensée ont pour origine l'existence même, laquelle est on ne peut plus multifactorielle. Ce qui oblige à envisager une psychiatrie au cas par cas. Décourageant ?

Pourtant, la base même de la psychiatrie la plus humaniste fut en grande partie l'oeuvre de praticiens qu'une telle conception ne décourageait pas : Minkowski, Binswanger, Blankenburg, Tellenbach...(C'est vrai qu'à prononcer leurs noms sont difficiles :).

En France, leur influence, (encore marginalement présente grâce à de grands anciens comme Oury) a été balayée par la psychanalyse galopante. C'est dommage parce que la difficulté de leur approche (phénoménologique) n'a rien d'un artifice maniéré.

Il n'est jamais trop tard pour reprendre la réflexion. On pourrait recommencer par un philosophe bien de chez nous, Henri Maldiney par exemple... Non ?

Alors on reprend son DSM, ses makatons et/ou son Abrégé de Psychanalyse. Et après on se dispute. Le patient attendra...

 

 

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