L'imposture abolitionniste

Les mensonges sont comme les inventions. Il y a des inventions de détail et de grandes inventions. Il y a de petits mensonges, et de formidables impostures, qui sont l'oeuvre de toute une société. L'abolitionnisme en matière de prostitution est l'une de ces impostures. Elle s'étend à tous les pays, elle corrompt tous les milieux, elle dure depuis plus d'un siècle, et elle durera encore.

Une large majorité des prohibitionnistes, pratiquement tous à vrai dire, se disaient : « abolitionnistes ». « Je reste de mon côté sur une position abolitionniste. » déclarait la politicienne Nathalie Kosciusko- Morizet. Des élus alsaciens réclamaient « l’abolition de la prostitution ». Le quotidien « Le Monde », à la rubrique « idées », lançait un appel : « Prostitution : mobilisons nous pour une loi d’abolition. » ; « Le sujet de la pénalisation des clients est âprement discuté entre partisans de l’abolition de la prostitution et défenseurs d’une « prostitution choisie » ; « La France est abolitionniste » (Parti de gauche) ; les Femens déclaraient : « On est pour l’abolition de la prostitution car on estime que c’est un esclavage moderne. » ; Anne Hidalgo, maire de Paris, « souhaite soutenir l’engagement abolitionniste de la France », Lilian Mathieu, sociologue est l’auteur d’une sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution. Des associations féministes et abolitionnistes se regroupent dans le collectif « Abolition 2012 ». Tous, sans exception, voulaient « abolir la prostitution ».

Le simple fait d’employer les mots d’ « abolition » ou d’ « abolitionnisme » pour désigner une politique répressive démontre la malhonnêteté fondamentale des prétendus abolitionnistes, car ces termes sont impropres. La prostitution peut être prohibée ou ne pas l’être prohibée, mais, contrairement à l’esclavage, au servage ou à la peine de mort, elle ne peut pas être abolie.

Lorsque l’Etat juge un comportement des particuliers inadmissible, pour une raison ou pour une autre, il prend une loi pénale pour réprimer ce comportement. En d’autres termes, il le prohibe ou, ce qui est synonyme, il l’interdit. La liste des activités prohibées est longue comme un jour sans pain. Le vol, le meurtre, le dol, l’abus de confiance, la fraude fiscale, l’escroquerie, mais aussi les excès de vitesse, la conduite en état d’ébriété ou encore la consommation de drogue. Les activités sexuelles humaines ne font pas exception à cette règle. Si l’Etat juge, à tort ou à raison, peu importe, qu’une certaine activité sexuelle est inadmissible, il adoptera une loi pénale qui la prohibera, ou qui l’interdira, ce qui est synonyme. Les Etats prohibent certaines activités sexuelles parce qu’ils estiment qu’ils ont le droit d’imposer une certaine façon, qu’ils jugent meilleure ou plus vertueuse que les autres d’avoir des relations sexuelles. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, jusqu’en 2003, la fellation et la sodomie, même en privé, entre adultes consentants et mariés étaient passibles de sanctions pénales dans plusieurs Etats américains.

La prostitution n’est rien d’autre qu’une activité sexuelle humaine parmi d’autres. C’est la raison pour laquelle l’Etat estime qu’il a le droit d’imposer aux gens le comportement qu’il estime vertueux en cette matière. L’Etat peut décider de la prohiber ou ne pas la prohiber. Ce que les partisans de la pénalisation des clients de prostituées demandaient n’était donc rien d’autre qu’une loi de prohibition. Ils demandaient que la prostitution soit prohibée de la même manière que la fellation et la sodomie étaient prohibées aux Etats-Unis. Ceux qui se prétendent « abolitionnistes » ne sont donc des imposteurs intellectuels qui usurpent une qualité qu’ils n’ont pas, à la manière d’un individu qui se prévaudrait de titres universitaires imaginaires. Ils se disent abolitionnistes dans le but évident d’assimiler leur lutte à celle de ceux qui luttaient pour l’abolition de l’esclave. Cela leur permet de se présenter sous le jour flatteur de libérateurs, de se donner un beau rôle, alors qu’ils sont seulement des imposteurs. On peut abolir l’esclavage, les prisons, la peine de mort, le servage, les privilèges, mais la prostitution, en tant qu’activité des particuliers et non institution de l’Etat, ne peut pas être abolie.

Le fait que le terme « abolitionnisme » est impropre a été relevé à de nombreuses reprises. Elisabeth Badinter : « Je préfère parler de prohibition plutôt que d’abolitionnisme, car c’est l’objectif des auteurs de la proposition de loi. » Morgane Merteuil, secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel : « Le gouvernement ne défend pas une position abolitionniste mais prohibitionniste. En effet, les moyens d'atteindre "l'abolition" sont d'ordre prohibitionniste puisque la proposition de loi repose essentiellement sur des mesures de contrôle et de répression. ». Rémi Manso : « Le qualificatif d'abolitionniste, choisi par le lobby anti-prostitution, devrait nous interpeller, puisqu'il s'agit en réalité d'un bel écran de fumée pour une entreprise beaucoup moins louable puisqu'elle vise au retour de l'ordre moral. En effet, connoté positivement (abolition des privilèges, de l'esclavage, de la peine de mort), ce terme place d'office ses personnes dans le camp du bien et ses opposants dans le camp du mal. » Alain Garrigou, Le Monde diplomatique : « Quoiqu’on en dise en déformant le sens des mots, c’est bien la prohibition qu’instaure la loi sur la prostitution. On comprend l’astuce qui consiste à parler d’abolitionnisme pour se prévaloir subrepticement des bons combats de l’abolition de l’esclavage ou de la peine de mort. Mais si l’on peut supprimer des normes légales, on ne supprime pas les faits sociaux par décret, pas plus la prostitution que les drogues, la délinquance, etc.».

Mais les imposteurs ne s’en tiennent pas au fait de se prétendre « abolitionnistes ». Ils assimilent la condition des prostituées à l’esclavage et cherchent à faire croire que cette condition d’esclave dans laquelle se trouveraient les prostituées, n’est pas métaphorique, mais réelle. L’escroc Jacques Julliard, dans une chronique intitulée “Ne dites plus “putain” nous conjure de voir une esclave derrière chaque prostituée: “S’il vous plaît, ne dites plus “putains”. Dites “esclaves”. Appelez les choses et les gens par leur nom. Si l’on se met à dire “esclave”, à voir l’esclave derrière la pute, alors, petit à petit, on n’osera plus continuer comme avant. Faites donc d’abord que les “clients” n’osent plus se regarder dans une glace.” Le nouvel observateur du 18-24 mai 2000.

Dans son livre « L’Etat nous rend-il meilleurs ? » le philosophe Ruwen Ogien affirme très justement : « Tout supplément de répression demande à être très sérieusement justifié. » Ce qui est parfaitement exact en matière de répression, n’est pas vrai en matière d’abolition. Un supplément d’abolition n’a nullement besoin d’être justifié parce qu’il est suffisamment justifié par le mot d’abolition. Qui pourrait être contre l’abolition du servage ou de l’esclavage ? Qui pourrait être contre l’abolition de la peine de mort ? Personne, bien sûr. En tout cas pas un « progressiste », comme aiment à s’autoproclamer les partisans de l’ordre moral. Aucun « progressiste » non plus, par conséquent ne peut être contre « l’abolition » de la prostitution, puisqu’une abolition c’est nécessairement un progrès. Et comme derrière ce que les imposteurs abolitionnistes présentent comme une abolition se cache en réalité une politique répressive, nul ne peut se déclarer hostile à cette politique répressive. Dès lors, l’accroissement de la répression de la sexualité ne demande pas être sérieusement justifié. Qualifier une politique répressive d’abolition, c’est l’imposer en se dispensant d’avoir à la justifier.

Les prohibitionnistes clament : « Prostitution, une seule solution, l’abolition ». Ou encore : « On a aboli l’esclave. Prostitution, à quand l’abolition ? ». Si, au lieu de cela, ils scandaient : « Prostitution, une seule solution, la répression » ou encore « On a réprimé les homos. Prostituées, à quand la répression ?» n’avez-vous pas l’impression qu’en se présentant sous leur vrai jour les tricheurs apparaîtraient moins sympathiques ?

 

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