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Billet de blog 18 févr. 2022

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Le droit à l’insurrection - Lettre ouverte à la Ligue des Droits de l’Homme

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de la Constitution doit être défendue par les membres de la Ligue des Doits de l’homme. Les principes d'égalité et de fraternité qui y sont proclamés sont redevenus d’une actualité brûlante du fait de l'élimination, au nom du néolibéralisme global, de deux siècles d’efforts populaires vers la réalisation de la république sociale.

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La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de la Constitution adoptée par la Convention le 24 juin 1793 doit être défendue par les membres de la Ligue des Doits de l’homme. Elle proclame une fois pour toute une série de principes qu’il nous appartient de mettre en œuvre pour que la liberté et l’égalité ne soient pas de vains mots, mais créent les conditions de la fraternité. Ils sont redevenus d’une actualité brûlante parce qu’on est en train d’en éliminer au nom du néolibéralisme global deux siècles d’efforts populaires vers la réalisation de la république sociale.

Ce rappel est placé en éditorial en raison du constat que la politique insécuritaire orchestrée par « les marchés » poussent tous les états Européens à liquider les restes de l’état providence, qui fut le modèle de la civilisation démocratique de l’Europe. Si de nos jours les spéculateurs poussent l’économie globalisée vers des troubles sociaux graves et si l’OTAN se prépare, comme il l’annonce, à voix basse à Lisbonne, à jouer le rôle d’un gendarme mondial, et si on apprend que même les forces de l’Ordre en France sont contraintes à s’entraîner à la répression des banlieues comme s’il s’agissait de territoires ennemis, il est parfaitement légitime de proclamer verbalement un état d’alerte en rappelant que le droit à l’insurrection est une conséquence des autres droits qui interdisent en démocratie, que le peuple soit placé en situation d’oppression par la menace d’une atteinte physique à sa survie.  

Pour la Déclaration des droits de l’homme,

  • « Le but de la société est le bonheur commun » (Article 1er).
  • D’où il découle que  « les secours publics sont une dette sacrée : La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler » (Article 21) (repris dans le préambule de la constitution de 1848. Dans ces conditions, la privation des secours et des moyens de subsistance viole les droits du peuple. C’est une des formes de l’oppression et de la servitude.)
  • Or (Article 33) « La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme (Article 34) Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.
  • Donc (Article 35) : «quand un gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs».

En 1936, la LDH a rédigé un complément à la déclaration des droits de l’homme de 93 qui spécifie : (Article 6) - La propriété individuelle n'est un droit que lorsqu'elle ne porte aucun préjudice à l'intérêt commun. L'indépendance des citoyens et de l'État, étant particulièrement menacée par la propriété qui prend forme de groupements d'intérêts, égoïstes et dominateurs (cartels, trusts, consortiums bancaires), les fonctions que cette propriété a usurpées doivent faire retour à la nation. Nous y voilà. C’est la source du programme de la Résistance et des nationalisations à la Libération.

En tant que membre de cette ONG, j’entreprends donc la tâche difficile et d’apparence « démodée » d’un éloge du droit de soulèvement ou « insurrection », en allemand « Aufstand », en Grec stasis (στασις), qui constitue le fondement de la tradition démocratique française. On peut le regretter mais ni l’histoire, ni la littérature romantique, révolutionnaire, socialiste et résistante ne me démentiront. Une démocratie bien réglée évite l’insurrection, mais l’insurrection est un droit.

La résistance à l’oppression, ce n’est pas le début de la guerre civile :

Le soulèvement (la stasis du démos, dans la démocratie de la cité grecque) c’est la manifestation d’un refus par le peuple, d’une loi ou d’une décision de l’exécutif, même régulièrement approuvée par des représentants ; quand ceux ci passent pour « corrompus » par l’oligarchie ou « l’ aristocratie » de la noblesse, puisqu’ils mettent en danger la survie matérielle du peuple (demos) donc la démocratie.

Le début de la guerre civile, c’est quand la police ou « la troupe » tire sur les manifestants L’in-surrect-ion (en latin: action - de se dresser - contre) peut prendre, dans la société démocratique contemporaine, des formes bien plus subtiles et efficaces que la violence des sections du Faubourg Saint-Antoine brandissant leurs piques.

Elle peut être aussi spectaculaire que la sécession de la Plèbe romaine, qui manifestait sa désapprobation du Sénat en sortant de la ville pour se rassembler sur le Mont Aventin.

Autre différence, même non-violente : la Plèbe aurait le droit et le devoir stratégique de s’organiser aujourd’hui sur le plan international, au moins transeuropéen, pour deux raisons :

1°. Il n’y a pas que la droite française qui tente de refonder le pouvoir ploutocratique en organisant la paupérisation physique et culturelle des classes populaires. Avec des variantes, ce sont toutes les oligarchies financières, baptisées « les marchés » qui travaillent dans ce sens pour concentrer des capitaux rentabilisables globalement à des taux usuraires, par pure spéculation.

2°. Le droit à l’insurrection, c’est un des droits de l’homme, (anthropos) et pas seulement du citoyen français. L’insurrection armée a servi à forcer la reconnaissance de l’indépendance des peuples colonisés ainsi que la reconnaissance du droit à la démocratie, dans les républiques ex-soviétiques. Nous n’en sommes pas là. Mais rappelons que depuis 1848, c’était là une source de légitimité, supérieure à celle des lois et ordonnances en vigueur.

A la fin de la guerre froide, on a cru un peu partout que la liberté politique et le libéralisme économique amenaient, nécessairement ensemble, la prospérité et le bonheur commun, bien mieux que les régimes communistes. On vérifie aujourd’hui, que c’était une idée fausse. On a voulu jeter le bébé avec l’eau du bain. La mise à plat du problème social à l’échelle de l’Union européenne, ne sort pas le stalinisme des poubelles de l’histoire, mais remet les pendules à l’heure ; sous le choc de la crise financière, une revendication de relocalisation de la justice sociale, dans la république confédérale européenne surgit : ce n’est pas une « utopie ». un projet sans feu ni lieu, mais un complément de la démocratie : la fraternité entre êtres humains est toujours une convivialité.

L’épisode français, actuel, fondé sur la question du régime des retraites, a restauré une solidarité intergénérationnelle inattendue. Il renvoie à une critique de l’ensemble de la politique de précarisation de la vie et de gouvernance insécuritaire qui surgit des conceptions néo darwinienne du néolibéralisme. Cette protestation ne restera pas isolée et elle pose un problème fondamental de défense de la démocratie, qui n’est pas une affaire de police et de répression, mais une question de répartition des ressources et de rapport de forces sociales.

Alain Joxe

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