RÉTROVISEUR 2011 les animaux malades de la peste : la GRECE inculpée par l'Europe

 

 

Le spectacle préfasciste global est, impossible à déguiser en exception temporaire ou crise technique provisoire.. Depuis 2007, bientôt quatre ans, il est mis directement sous les yeux du public ;  il est vrai que ce spectacle, en devenant coutumier, risque aussi de ruiner, dans son fondement, la démocratie et même l’espoir d’une société plus juste.Le tout dernier rebondissement de la saga financière globale semble provisoirement se concentrer sur le système bancaire de l'Union Européenne et sur la dette grecque, qui mènerait soi disant le système bancaire européen, et donc sino- américain, à la catastrophe si on ne parvient pas à obliger les couches pauvres de la population de Grèce à tomber dans la disette absolue. Une telle "solution comptable" n'est possible que si le peuple grec accepte de tomber dans la misère pendant une génération, et cette acceptation n'est possible que par une décision politique démocratique ou par une répression sauvage car les obligations financière du plan de redressement exige une mise sous tutelle ou sous curatelle d'un peuple souverain. La commission de surveillance de l'Union Européenne s'imagine déjà jouant le Résident Général d'un nouveau système d'asservissement ; une mise en esclavage pour dette du peuple grec, comme si c'était était un seul homme, et qu'on était avant Solon qui par une loi (la seisachteia ou "secouement du fardeau de la dette") interdisait la mise en esclavage pour dettes des citoyens à Athènes des le VI° siecle avant J.-C.

 

Alain Joxe

GRECE : les animaux malades de la peste

Comme naguère, dans les années trente, lorsque les dictatures fascistes et racistes commencèrent leur course à l’abîme, en surfant sur la violence sociale déchaînée par la crise économique mondiale, il faut recomposer politiquement une volonté démocratique à l’échelle de la volonté antidémocratique qui surgit et pousse à crier sur la Grèce  : haro sur le baudet. Mais on ne peut plus s’appuyer uniquement sur l’assise des états-nations, longuement érodée par la globalisation des systèmes financiers. Le simple héritage éthique de la gauche démocratique, telle qu’elle est devenue, divisée entre l’adhésion au modèle néolibéral et son rejet, est insuffisant : il faut remettre en chantier toute la définition stratégique des politiques de gauche en Europe et dans le monde. Le meetings d'indignés, les Blogs de tous types et la description devenue banale des perversions et des méfait des escroqueries, et demain des crimes du système, sont des facteurs de mobilisation citoyennnes , mais pour des citoyennetés en attente; dont les institutions souveraines, capables de créer des rapports de forces, sont encore à naître. Il est clair que le Wall street mondial provisoirement désemparé par les mouvements de rue prépare activement une corruption intelligente et délocalisée.

Un nouvel Hitler faciliterait un regroupement des forces politiques.

Mais il n'est pas visible à l'œil nu ; comme l’a écrit en 1981 Canetti, que nous citons en queue de ce numéro. Le seul atout unificateur dont disposent immédiatement les opinions démocratiques c’est l’effet de dévoilement, produit, sans contrôle, par l’exhibition de la crise financière elle- même. Les normes de la technique spéculative numérisée et accélérée, instaurée à l’échelle globale, reposaient sur la croyance devenue populiste dans l’autorégulation des marchés. Cette religion, « l’intégrisme du marché » selon la définition de Soros (cf en annexe) s’est répandue par un effort de «communication» incessant, légitimée par les systèmes politiques et les entreprises privées, depuis vingt ans. Quand la situation a évolué vers le pire, les responsables n’ont pas eu le temps ni le loisir de déguiser la catastrophe en « cumul d’erreurs techniques réparables », naïves, comme lors de la crise de la fin des années 90, ni de masquer que le Roi c'est à dire l'Etat, était tout nu, devant le nouveau monstre financier qui avait commencé à prendre le «pouvoir global».

 Selon des normes éthiques très archaïques, tout le monde voit bien clairement qu’il s’est agi d’un nouveau système combinant : l’immoralité du Casino, l’utilisation maffieuse des interstices de non-droit entre droits nationaux et droit international, les excès du prêt usuraire, pratiqués « sur le dos des pauvres « et même la violation clandestine, concertée, des normes comptables – avec l’appui des Banques, des opérateurs financiers privés et des « agences de notations » . Mais ce bouquet frauduleux n'a rien de nouveau dans l'histoire du Capital : C'est à ce caractère que Proudhon faisait allusion en proclamant en 1840 "la propriété c'est le vol" ce qui est nouveau c'est l'avènement d'une échelle financière globale.

Le fait que la finance globale échappe au contrôle légal du droit régalien de prédation des Etats et aussi aux freinages du droit coutumier inter-national, voilà qui n’est pas une découverte, mais une tautologie, depuis l’invention de la lettre de change, par les marchands assyriens, dit-on. Toutefois on voit surgir, dans la globalisation des mécanismes financiers, des acteurs et des faits nouveaux, jaillissant comme d’un autre monde, celui du Milieu du grand banditisme et des Services Spéciaux : la privatisation des armées de mercenaires, formant des entreprises cotées en bourses, l’organisation systémique des crimes contre l’humanité par des Etats « voyous » et des états-maffias ou des milices, incrustées dans les narco- économies, les chocs sociaux et maffieux qui entourent la sécurisation des entreprises occidentales « outre mer » : tout ceci bénéficie d'une système global de protection qui se protège par l'abstraction informatisée des créances et des dettes et la délocalisation réelle des liquidités et des flux. L'existence d'immenses capitaux flottants secrets nous introduit dans un univers maffieux ou les paroles données ou vendues non écrites, prises en gages, peuvent déclencher des violences réelles aux niveau sociétal sur qui retombent les pertes et les douleurs réelles.

La crise dévoile pas à pas, les méfaits du néolibéralisme

Ce sont des « destructions spectaculaires » qui ne sont pas toutes aussi abstraites que des «faillites bancaires » : les spéculations immobilières, qui ont nourri la croissance (indiciaire) du PiB aux Etats Unis (en Espagne au Maroc etc) se termine par la destruction et le pillage d’immenses quartiers de maisons vides, tandis que les sans abris s’accumulent aux carrefours. Toutes ces nouveautés, induisent des violences et des désastres, frappant les plus démunis, mais aussi elles précarisent tous les emplois, à tous les âges de la vie. Une répression policière électronique permanente est donc partout programmée d’urgence, comme en prévision d’une violation inévitable des droits de l’homme, destinée à faire barrage aux révoltes de la faim, aux flux de réfugiés et aux migrants sans papiers.

Ce spectacle préfasciste global est, impossible à déguiser en exception temporaire ou crise technique provisoire.. Depuis 2007, bientôt quatre ans, il est mis directement sous les yeux du public ; il se forme un tableau grouillant d’exactions, ayant la crudité caricaturale d’une BD anarchiste des années 30, dénonçant les « deux cent familles », le Comité des Forges et la Cagoule. Mais il est vrai que ce spectacle, en devenant coutumier, risque aussi de ruiner, dans son fondement, la démocratie et même l’espoir d’une société plus juste. Par petites touches, organisées par des « communicateurs patentés, on voit se constituer une nouvelle culture globale, une culture du mépris des exclus, de l'accoutumance à la guerre sans fin et de la barbarie sans frontières. L’accélération de cette révolution d’extrême droite est renforcé par des lois, des règlements et un vocabulaire banalisé, destiné à effriter dans le détail ce qu’on appelait naguère la morale civique ou la tradition républicaine du financement des services publics : santé, enseignement urbanisme. Cette dégradation est plus nette en France qu’en Angleterre ou la généralisation d’un système caritatif efficace fournit aux « pauvres » depuis le XIX° siècle, certains lieux refuges. Plus qu'en Allemagne ou le patronat industriel maintient une sorte de socialisme de clocher. Il y a de nombreuses différences entre les compartiments nationaux. La seule caractéristique commune c'est que ces différences ne sont plus gérables localement dans le cadre politique des nations. On peut considérer, successivement, la crise, comme politique, la crise comme économique et la crise comme sociologique. Ceux qui préfèreraient un ordre d’exposition allant des causes matérielles aux conséquences logicielles peuvent lire les trois premières notes dans un autre ordre. On pourrait donc commencer par l’économie, puis la sociologie. Mais il est clair que la gestion purement financière de l'Economie qu’Aristote distingue déjà de l’Œconomie, en l'intitulant "chrêmatistique" mène à l’entropie.. Les peuples devront donc fonder une résistance par une contre-attaque sur le logiciel politique du social et du            local et considérer l’hégémonie actuelle de la globalisation financière comme une illusion d’optique construite socialement et politiquement sur la négation de la convivialité et de la vie sociale des habitants de la terre. D’où l’importance du politique c'est à dire de la démocratie. Il ressurgit comme facteur autonome, en tête du pouvoir global parce qu'il a été traité techniquement comme un simple facteur de profit local.

Europe : terrain d'essai de la répression sociale

Le tout dernier rebondissement de la saga financière globale semble provisoirement se concentrer sur le système bancaire de l'Union Européenne et sur la dette grecque, qui mènerait le système bancaire européen, et donc sino- américain, à la catastrophe si on ne parvient pas à obliger les couches pauvres de la population de Grèce à tomber dans la disette absolue. Une telle "solution comptable" n'est possible que si le peuple grec accepte de tomber dans la misère pendant un génération, et cette acceptation n'est possible que par une décision politique démocratique ou par une répression sauvage. Papaandréou acculé dans une contradiction sans issue a décidé brusquement de proposer un référendum, car les obligations financière du plan de redressement exige une mise sous tutelle ou sous curatelle d'un peuple souverain. La commission de surveillance de l'Union Européenne s'imagine déjà jouant le Résident Général d'un nouveau système d'asservissement ; une mise en esclavage pour dette du peuple grec comme si c'était était un seul homme et qu'on était avant Solon. En traitant un par un des cas disjoints de système locaux corrompus, on voit bien que l'Europe prend en charge le peuple grec, victime d'un système différent de celui du peuple tunisien. Il est poussé dans les enfers de la corruption oligarchique par d'autre voie que celle qui            ont lancé la révolution démocratique arabe. Mais si les seule spécificités des nations se révèlent être le mode de corruption de leur système, si l'Italie se livre aux experts. si dans le cas espagnol les électeurs en inversant le roôle de la droite et de la gauche exige de la droite sous peine de soulèvement de faire le travail de résistance que le PSOE n'a pas pu jouer.. Il sera naturel que les peuples se réunissent autour de valeurs sociales internationalistes pour faire face aux paradoxes produits par l'alternance des impuissances.. AJ.

 

 

 

le débat stratégique n°114 automne 2011

Alain JOXE L'enrichissement sans limites

par l'endettement des pauvres : Débat Aristote-Solon

 

Le goût des élites pour la richesse est une tautologie, ce n’est pas une découverte. Ce qui est nouveau, en conservant provisoirement le vocabulaire psychologique, c’est l’avidité sans limites. Et donc ce qui est nouveau c’est l’absence de limites dans la possibilité de s’enrichir. Une absence de limite structurelle pas du tout psychologique, s’ouvre dans les mécanismes du marché par une suite de décisions politiques des Etats, du fait de sa globalisation et de sa gestion électronique,. L’absence de limites dans la possibilité de s’enrichir, est un caractère de l’économie financiarisée depuis sa naissance. Reprenons ce dossier.

Aristote            s’élevant            contre            « l’art            financier »            ou « chrêmatistique », écrit au IV° siècle avant J.-C :

... Un droit d’acquisition, suffisant pour assurer une existence heureuse, n’est pas illimité par nature, contrairement à ce qu’affirme Solon dans un de ses vers, qui dit : « Pour la richesse, aucune borne n’a été révélée aux hommes » ( SOLON, 13, 71, cf. Th. BERGER, Poet.. Lyr., 3° ed.. Leipzig, 1866)

Aristote pense-t-il que Solon se trompait ? ou qu’il cherchait à légitimer l’enrichissement illimité des riches ? Solon, législateur ("nomothète") du VI° siècle, est connu au contraire pour être un père de la démocratie Athénienne. Mais Solon , qui s’exprime en vers, au –VI° siècle, dit qu’il n’y a pas de borne révélée - c’est à dire révélée par les dieux, ou par la Pythie de Delphes qui en Grèce parlait en leur nom – c’est donc que la borne de la richesse doit être fixée par la Loi humaine.

En tant que législateur, antérieur à la démocratie, Solon A PRÉCISÉMENT  interdit à Athènes qu’on puisse réduire en esclavage un homme libre en prenant ses terres et sa personne en gage pour défaut de paiement. Cette loi fut une garantie contre la précarité de la liberté, organisée par les riches et qui procurait des esclaves sans guerre. Ce qu’on a appelé la seisakthéia, le " secouement du fardeau" (de la dette ), même si on ne sait pas avec une totale précision en quoi consistait exactement cette réforme, les Athéniens sont d’accord pour penser qu’elle est la base de la démocratie organisée plus tard par Clisthène. Très ancien débat.

« Il existe            poursuit Aristote, un            certain art naturel d’acquérir pour les chefs de famille et pour les chefs politiques (c’est à dire un droit délimité)  (ARISTOTE. Politique, I, 8, 30-352...) Mais il existe un autre genre de l’art d’acquérir qui est spécialement appelé,

à bon droit, « art chrêmatistique ». C’est à ce mode d’acquisition qu’est due l’opinion qu’il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété. Beaucoup croient, en raison de son affinité avec l’art naturel d’acquérir, que les deux ne font qu’un... Seulement l’un est naturel et l’autre n’est pas naturel ; (Depuis l’invention de la monnaie) .... il y a deux formes de finance : c’est bien de la même chose possédée, la monnaie, qu’il y a usage mais pas de la même manière . La forme domestique de la chrêmatistique (la trésorerie courante de la maison) a en vue une fin autre que l’accumulation de l’argent, tandis que la seconde forme a pour fin l’accumulation elle-même. Ce qu’on déteste avec le plus de raison c’est la pratique du prêt à intérêt parce que le gain qu’on en retire provient de la monnaie elle-même. »

Aristote pouvait penser qu’il y avait une autolimitation naturelle à l’enrichissement quand Solon semble bien avoir compris, deux siècles avant lui, que l’autolimitation était nécessairement politique ; la cité pouvait ou devait l'imposer par la loi. C'est d'ailleurs ce qu'il avait fait, en interdisant à Athènes, par la loi, l'esclavage pour dette Mais tous deux pouvaient penser que l’homme était un être vivant naturellement politique.

On confond néanmoins assez facilement dans la Grèce antique comme chez nous, « l’absence de limites » et « l’infini » L’absence de limites de l’accumulation des richesses dans l’œkoumène sphérique DU GLOBE TERRESTRE c’est quand même une limitation ; cette limitation est précisément celle que les écologistes nous remettent en conscience : on ne pourra pas exploiter la planète sans limitation, ou on la détruira comme maison de vie habitée (Oikoumenë)

On ne peut échapper à cette logique de l’autolimitation de l’exploitation, que si on substitue à la biosphère un réseau virtuel infini. Cette substitution à eu lieu quand le volume de la sphère virtuelle infinie des marché financiers de l’endettement s’est s’emparée de la réalité économique.

 

Globalisation de la spéculation : profits sans limites.

Les techniques boursières - et les lois - permettent en effet de définir certains gisements de profit comme « purement chrêmatistiques » en utilisant ici le concept créé par Aristote (Politique I, 9 - 1257 a. ; Aristote op cit. II, 20-25. qui distingue la spéculation de l’Œconomie (OIKO-NOMIA signifie en grec : normes de gestion ou régulation de la maisonnée). Ces « gisements » de profits ne sont plus situés aujourd’hui dans l’espace- temps économique et logistique réel, mais l'espace virtuel et dans le temps rapide de la communication électronique. Un temps de type « militaire », avec menace, prise de risque, décisions héroïques. Batailles avec « paiement comptant ». Mais sans feu ni lieu. Et pour autant, contrairement aux maffias anciennes, corses, siciliennes ou napolitaines, ces réseaux prédateurs ne sont plus au service des tribus, des villages, de la vieille mère et des cousins pauvres, mais au service de l’accumulation et la spéculation financière elle même, considérée comme l’instrument du profit final.

Comme le montre ce texte d’Aristote, l’extrémisme de la gestion « chrêmatistique » de la monnaie, considérée non plus comme moyen d’échange, mais comme outil de la spéculation, a été pressenti dès l’antiquité. Mais c’est bien, aujourd’hui, la globalisation réelle de « l’œconomie » en même temps que la révolution électronique qui permet

la création de ces dettes opaques que sont les produits obligataires complexes, qui rendent la chrêmatistique capable d’aller jusqu’à l’extrême de sa définition, en tant que prédation infinie de la richesse, ne pouvant être modérée que par la force de la loi, en démocratie.

Dans son extrémisme abstrait, l’art chrêmatistique rejoint la simplicité de la prédation naturelle, celle du berger qui, dit Aristote, les mauvaises années peut aussi devenir chasseur ou bandit, et qu’Aristote ne condamne pas trop, estimant que c’est par une nécessité donc mesurée et délimitée par des besoins vitaux qu’il est devenu chasseur ou bandit. En vérité l’idée d’une captation illimitée des richesses et d’une production illimitée de dettes est d’avance condamnée par le philosophe comme contraire à la Nature et donc à la sauvegarde des cités démocratiques, dont les besoins, doivent rester naturellement limités et dont les profits doivent être partagés.

Le principe devrait rester le même pour une cité qui grouperait l’humanité toute entière et pour qui l’Œconomie rejoindrait l’Œcologie.

 

La prédation globale par endettement peut-elle créer un nouvel esclavagisme ?

En attendant, la prédation globale s’exerce sur des flux intenses de profits tirés de marchés captifs globaux ou locaux ; peut-elle - ou même doit-elle - créer, à l’échelle globale,                  comme                  un                  « nouvel                  esclavagisme » ?                  qu'un nouveau Solon devra interdire par une loi produite à l'échelle de la cité mondiale ?

Cette question ne peut être posée et articulée sans référence                  historique.                  La                  première                  « globalisation » précapitaliste celle des empires espagnol, portugais, britannique et français a partout répandu la traite des esclaves africains. La conquête du monde entier par les marines marchandes et leur protection par les marines de guerre européennes, luttant contre la piraterie, (c’est à dire la prédation simple des flux marchands) permet, dès le XVI° siècle , que l’accumulation primitive du capital se soit faite sur des flux intenses de produits, créateurs d’addiction, des marchés captifs : le commerce des épices. Mais ensuite, celui aussi du sucre et du café ou du thé, de l’or, du pétrole. Les marines de guerre sont amenées à organiser la police des mers et des passages obligés de façon à annuler le prélèvement prédateur simple, pour ne laisser subsister que le prélèvement du profit commercial. Et celui, fiscal, des Etats.

Et puis, sur les itinéraires maritimes et en particulier aux abords des détroits formant des zones de passage obligé, l’esprit de cueillette, de chasse, de prédation, de prélèvement violent prend la forme modernisée de la piraterie contemporaine. La piraterie des détroits de Malacca qui mobilisa pendant des années les pêcheurs de Sumatra, et celle de la corne de l’Afrique qui contrôle le trafic de la Mer Rouge et de Suez, sont des entreprises traditionnelles qui voient le jour comme un sous produit de la destruction de l’état dans des régions entières où les modes d’autosubsistances traditionnelles, l’agriculture ou la pêche, sont ruinées.

On peut les qualifier de "guerres de banlieue", dans le sens où la circulation de richesses inouïe passent au large, sous les yeux des zones de misère et d’anarchie, ce qui pousse à la création d’entreprises mafieuses privées très rentables et qui trouvent des investisseurs sur le marché financier global. (Cf. Eric FRECON , Pavillon noir sur l’Asie du Sud Est, éd. l’Harmattan 2008)

Dans ce sens, la méta-morphose, la trans-formation, la ré-forme, la ré-volution, engagée par le système néolibéral, avec la destruction des agricultures de subsistance et la normalisation (notamment par les OGM) des entreprises modernes de production de produits de base, vise à transformer la survie alimentaire de l’humanité en une entreprise globale de chantage à l’alimentation, considérée comme marché captif global et addiction primordiale de l’humanité.

Ce pourrait être une condition stratégique pour un retour aux "types de servitudes" qui sont symbolisés par les stades distingués par Marx dans l’histoire générale de l’humanité à partir de la constitution de l’Etat :

• l’esclavage généralisé (supposé caractéristique du « mode de production asiatique », mais qu’on a pu considérer aussi comme une définition du nazisme voire du stalinisme ;

• l’esclavage guerrier de l’antique « mode de production esclavagiste » ;

• le servage médiéval du « mode de production féodal » ;

• l’asservissement indirect du prolétariat par l’entreprise capitaliste se faisait sous le monopole légitime de l’usage de la force au niveau de l’appareil d’état y compris l’état démocratique.

L’effacement de la médiation politique d’Etat, y compris aux niveaux transnational, impérial et global, introduit une multiplicité des configurations de classes dans les sociétés non totalement capitalistes, un afflux de propositions et de solutions diverses, d’asservissement familial, politique, religieux, financiers, qui échappent à la « pureté » du paradigme marxiste du salariat ouvrier.

En fait d’innombrables modes locaux de production ou d’accumulation violents deviennent partie prenante du mode de production capitaliste globalisé. Celui-ci s’accompagne d’une délocalisation ou d’une ubiquité de la violence prédatrice et d’une privatisation des unités militarisées, manœuvrant autour des systèmes de base, de l’accumulation inégalitaire du profit. Certains traits d’un retour à l’anarchie féodale et au servage localisé réapparaissent.

Hypothèse : l’exploitation, comme un marché global d’addictions, des besoins élémentaires de survie, naguère placés sous le contrôle modérateur d’un Etat plus ou moins « protecteur » (même si c’est au sens ambigu de la protection offerte par les souteneurs aux prostituées), mène à des catastrophes globales . Les marchandisations globalisées de l’alimentation, de l’habitat, de l’éducation, de l’emploi, mènent pour des raisons spéculatives à

multiplier les famines, les sans abris, les illettrés, les délocalisations et/ou le chômage

Par destruction de la sécurisation du temps long des vies humaines,                  la version                  spéculative de la marchandisation                  des                  services                  engendre psychopathologies de masse, et prépare activement les conditions d’émergence d’une guerre globale, pulvérisée en versions locales sur l’ensemble des sociétés . Cette « guerre »                  se                  chargerait                  de                  maîtriser                  la                  révolte                  des différents nivaux d’esclavages, confédérés dans la globalisation.

 

Le néolibéralisme au bout du rouleau ?

passées et de la connaissance des causalités systémiques, peut permettre de prévoir et, certainement, d’éviter une partie des destructions promises par cette catastrophe.

Cette représentation de l’avenir est d’ores et déjà assez claire, pour un certain nombre de mouvements d’opinion, écologistes, communautaristes, socialistes ou religieux, pour qu’il soit possible d’imaginer que le néolibéralisme ne pourra jamais plus aboutir à cette forme finale : l’addiction globale et la répression globale accompagnant un fascisme prédateur par l’usure sans monnaie concrète et sans limite et détruisant nécessairement l’environnement.

Si cette conviction peut être considérée comme vraisemblable, ce n’est pas seulement parce qu’elle est souhaitable. Nous verrons qu’elle est soutenue par l’analyse des contradictions insolubles que le système impérial sans nom, un nouvel hitler invisible, engendre au sein même de l’appareil militaire et policier, chargé d’une répression impossible.

En affichant des stratégies et des doctrines, contraires aux capacités morales et matérielles des pouvoirs oligarchiques, et aux capacités techniques de la culture managériale des entreprises, qui visent seulement le profit, rien ne pourra servir à compenser l’intelligence politique et le projet social. Et surtout pas le déploiement d’armements sophistiqués, conçus pour le profit des entreprises de pointe et qui ne peuvent absolument pas par leurs « capacités » menaçantes, manipuler à l'infini l’ adhésion politique démocratique.

 

Alain Joxe  (à paraitre dans , les guerres de l'empire global, , la découverte).

 

 

 ANNEXES

• ARISTOTE:

L’Homme est "par nature un animal politique"

§ 8. L'association de plusieurs villages forme un État complet, arrivé, l'on peut dire, à ce point de se suffire absolument à lui-même, né d'abord des besoins de la vie, et subsistant parce qu'il les satisfait tous. § 8. Ἡ δ' ἐκ πλειόνων κωμῶν κοινωνία τέλειος πόλις, ἤδη πάσης ἔχουσα πέρας τῆς αὐταρκείας ὡς ἔπος εἰπεῖν, γινομένη μὲν τοῦ ζῆν ἕνεκεν, οὖσα δὲ τοῦ εὖ ζῆν. Διὸ πᾶσα πόλις φύσει ἔστιν, εἴπερ καὶ αἱ πρῶται κοινωνίαι. Τέλος γὰρ αὕτη ἐκείνων, ἡ δὲ φύσις τέλος ἐστί

§ 9. Delà cette conclusion évidente, que l'État est un fait de nature, que naturellement l'homme est un animal politique, et que celui qui reste sauvage par nature, et non par l'effet du hasard, est certainement, ou un être dégradé, ou un être supérieur aux hommes. (Par exemple une marché financier informatisé >NDLR)

  § 9 Ἐκ τούτων οὖν φανερὸν ὅτι τῶν φύσει ἡ πόλις ἐστί, καὶ ὅτι ὁ ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον, καὶ ὁ ἄπολις διὰ φύσιν καὶ οὐ διὰ τύχην ἤτοι φαῦλός ἐστιν, ἢ κρείττων ἢ ἄνθρωπων.

 

• Michel ROCARD :

Prédations bancaires Séparation urgente des banques d'affaires privées, vouées à court terme à supporter leurs pertes au jeu, et les banques de dépôts ; chocs financiers : type d'aggressions modernes relevant du Conseil de Sécurité de l'ONU ?

Lundi 3 octobre 2011 . - Rocard se déchaîne dans le Monde avec douceur. Son analyse de l’impasse de la crise est faite pour                  « terrifier »                  suffisamment                  les                  « soutiens                  »                  des banques pour que les droites décident de faire payer les banques privées plutôt que les banques publiques ou les comptes de dépôts; pour éviter les guerres civiles dans les pays les plus endettés, pauvres soumis bientôt à des processus qui vont créer des soulèvements dont il dit, à son tour, que les gouvernements (grec, portugais, irlandais) ne pourront plus tenir sans faire appel à l’armée. Le remède dès la prochaine crevaison de bulle et dès le tsunami qui viendra du fait que, comme en 2008 les banques ne se prêtent plus entre elles, c’est rapidement de voter partout la loi (type Roosevelt 1929) qui ordonne la séparation obligatoire des banques en deux statuts : les banques d’affaire spéculatrices et les banques de dépôt. Naguère en vigueur partout. Cela forcera les banques d’affaires qui continuent à spéculer avec les liquidités sans investir, à accepter des pertes sèches sans pouvoir reporter leurs pertes sur les états ou sur les comptes de dépôt. Selon l'ancien secrétaire général du PSU, la catastrophe qui vient est de telle ampleur que les banquiers auront intérêt à moyen terme à accepter cette amputation qui est nécessaire pour ne pas tuer toute reprise de l’économie réelle. Les Banques sont incapable de prendre elles mêmes cette décision sauf quelques exceptions silencieuses. Il faut une décision autoritaire qui pourrait ressembler à une défense de leurs intérêts à long terme, à un moment où elles sont incapables de penser la crise financière autrement qu’à très court terme. Ce qui nous autorise à citer cet article comme un moment de pensée stratégique, au sens sécuritaire et militaire, c’est que ce danger de guerre civile suscité par l'incapacité des banques de penser autrement que dans le court terme des bilans comptables et des chutes d'AAA des agences de notation, peut selon Rocard, apparaître rapidement comme inévitable, si les spéculateurs ne prennent pas la décision d' une certaine restauration de la pensée du moyen ou le long terme. grâce à une décision politique. Il faut une approche qui fait la part de la temporalité du long terme dans la logistique des bonnes idées. Rocard à l'air de penser que les banquiers auraient à éviter d’être désignés sinon comme suspects de préméditation à moyen terme de crime social. Son originalité vient du fait qu’assimilant cette inaction à une volonté de lancer des guerres sociales, il insinue en conclusion qu'il serait possible de mettre cette question à l’ordre du jour du Conseil de Sécurité de l’ONU. En l'absence de l'existence d'un Conseil de Défense Européenne, et tant qu'on n'est pas sûr que le couple franco-allemand puisse jouer un tel rôle, c'est une idée typique de celles qui surgissent, comme du "néoréalisme de crise", en rejoignant le "néo-idéalisme" de résistance à la corruption

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