L'amour au temps du corona

L'amour au temps du corona

Je publie ici la contribution d'un ami journaliste retraité Jean Philippe MESTRE qui me semble pertinente :

L'amour au temps du corona

Certes, il est trop tôt pour envisager toutes les conséquences de la pandémie sur l'existence publique et privée de nos contemporains et concitoyens. À ce jour, une au moins est pourtant indiscutable : l'inhibition radicale dans le discours public, médiatique, collectif, dans les analyses des experts et même dans les fils pourtant fort animés des lecteurs de Médiapart, de la présence du sentiment amoureux... pour ne rien dire de la pratique.

On semble revenu à ces temps austères ( et sans doute en grande partie légendaires ) de la république romaine : face à l'ennemi, seuls le sens civique, la vertu républicaine, la sévérité des mœurs, la répression des pulsions désirantes, le repli sur les divinités du foyer, en un mot la gravité, ont droit de cité(r).
Non seulement il est déconseillé de se marrer, mais songer même au plaisir semble faire injure à la gravité des temps.

Plaignons d'abord nos aînés. Déjà que dans les lieux de soins, EHPAD et autres refuges des retraités trop décatis pour être encore de quelque utilité à la productivité nationale, le personnel veillait habituellement à un strict respect de la décence ( ou du moins, de l'idée que s'en fait le conformisme social ) faisant chasse aux baisers et étreintes séniles, aujourd'hui il n'est plus question que de délaissement et de mort.

Et ne parlons même pas de la traditionnelle lubricité carabine, de la lascivité infirmière et autres fantasmes hospitalo-universitaires, dont on reconnaissait le droit à tous ceux qui fréquentent la mort de trop près. Il serait indécent d'imaginer la moindre étreinte parmi le personnel de santé uniformément et uniquement héroïque : les grognards d'Austerlitz ( et de Waterloo ) les cuirassiers de Reichshoffen, les poilus de Verdun songeaient-ils à la bagatelle en se jetant sur les lignes ennemies ?

Pire encore, si possible : la relation amoureuse n'est plus évoquée que sur le mode des violences conjugales, que le confinement ne peut manquer d'aggraver. Personne ne semble concevoir que le rapprochement obligatoire pourrait au contraire favoriser des sentiments et des émotions bénéfiques au sentiment, qu'il soit conjugal ou amoureux, voire les deux. Non, les couples sont réputés se défaire, les amants se cogner et les divorces se tramer derrière les portes des appartements fermées sur l'irréconciliable incompatibilité des sexes.

C'est que le contact entre humains est désormais porteur de toutes les menaces – et face à la menace, l'opprobre et l'interdit sont de rigueur. Ce n'est pas pour rien que la bureaucratie française, pourtant fertile en trouvailles, n'a pas encore conçu la dérogation ad hoc pour satisfaction de besoins considérés par la tradition gauloise comme « naturels » - du moins, avant les Femen, la pensée inclusive et l'invention de la ségrégation genrée...

Les conséquences sur l'industrie du sexe seraient aussi intéressantes à envisager, faute de les évaluer ( des fois que des courbes statistiques trop arrondies favorisassent l'errance des esprits.... ) Les sites X connaissent-ils un regain d'intérêt, et les sites de rencontre une désaffection bien compréhensible - encore qu'on puisse beaucoup fantasmer par la seule puissance du verbe, et même celle des images de Whatsapp ou de Skipe ?
La prostitution souffre-t-elle de l'angoisse de contact qui règne sur le pays, ou au contraire, bénéficie-t-elle de la propension que la lubricité induit pour les comportements à risque ? Va-t-on vers une pénurie de putains moldaves et de proxénètes albanais ( un pont aérien avec Tirana et Budapest, plaque tournante de la porno-industrie européenne, ne serait-il pas envisageable ? )

Ce n'est pas pour rien que le masque est devenu l'objet fétiche de la société française : plus de bouche, plus de nez, plus de parole, plus de baiser, plus de contact avec ces odeurs corporelles génératrices de désir. Une société baillonnée et inodore se met en place, avec l'assentiment de la population et des pouvoir publics, ravis de l'aubaine ( le désir et la jouissance érotiques ayant de tout temps, ou presque, été considérés comme des ennemis de l'autorité ).
À ce propos, il n'est pas inintéressant de faire le rapprochement avec la perte d'odorat et de goût que le virus est réputé induire chez les victimes. Et si l'oeil demeure licite, on ne le veut que fixé sur la ligne rouge des « records » quotidiens de contamination.

Peut-on, doit-on faire l'amour au temps du corona ? N'est-ce pas défier l'affliction, la réserve, l'austérité qui s'imposent face à la gravité de l'heure ? Le temps de guerre, transgressant toutes les valeurs et limites en vigueur en temps de paix, ne justifierait-il pas, pourtant, toutes les exaltations et même tous les excès dont le confort modéré de la mondialisation nous avait déshabitués ? La morale conservatrice va-t-elle profiter de l'aubaine pour s'en prendre à la dernière liberté à laquelle elle n'ait pas encore réussi à imposer ses baillons et ses menottes ? Le LBD politico-sanitaire triomphera-t-il de la libido ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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