SENTENCE DU TRIBUNAL DE BOLOGNE EN FAVEUR DU MAIRE DE PALERME CONTRE SALVINI.

Leoluca Orlando : "Le subversif n'était pas moi mais le ministre de l'Intérieur"

Comme suite à la parution de Palerme ville ouverte de Jean Duflot et du Forum Civique Européen décrivant comment cette cité accueil migrants et réfugiés, je pense intéressant de publier l'interview du Maire de Palerme paru dans IL Dublio le 4 mai ou il évoque comment le tribunal de Bologne lui à donné raison contre Salvini.

Leoluca Orlando : "Le subversif n'était pas moi mais le ministre de l'Intérieur"

Article parut dans le Il Dubbio 4 mai 2019

"Salvini montre ses muscles avec des mots, mais se cache derrière l'immunité parlementaire. L'arrêt de Bologne montre que le ministre était subversif et certainement pas moi.

Pour le maire de Palerme, Leoluca Orlando, la sentence qui a donné hier raison à deux demandeurs d'asile qui s'étaient vu refuser l'enregistrement par la ville sur la base du décret Salvini certifie "que j'ai respecté la loi", explique le premier citoyen à Il Dubbio, et que "la seule honte dans tout cela est celle de ceux qui nourrissent chaque jour violence, racisme et xénophobie.


M. le Maire, peut-on dire que le tribunal de Bologne vous a donné raison ?


Nous pouvons dire que la mission est accomplie. Je ne cherchais pas une tribune, je cherchais un tribunal et il est finalement arrivé. Évidemment, le ministre Salvini, le 2 janvier dernier, a menacé d'envoyer l'armée à Palerme. Eh bien, je pense que je n'ai pas fait un acte de désobéissance, mais d'obéissance constitutionnelle.


Combien d'inscriptions avez-vous déjà autorisées ?


Environ 200 après l'annonce de janvier, 50 autres le 30 avril dernier, d'autres ont été instruits et doivent être signés. Bien entendu, des vérifications seront alors effectuées, comme pour toutes les autres inscriptions, que le demandeur soit étranger ou italien. L'important, c'est qu'en fait, le demandeur réside dans la ville.


Quels sont les avantages au-delà de la controverse politique ?


Nous les avons empêchés de devenir des sujets illégaux et légaux. J'ai du mal à utiliser le mot "migrants", je voudrais l'abolir, alors que quelqu'un d'autre voudrait l'abolir. Donc, quand on me demande combien il y a d'immigrés à Palerme, je ne réponds à personne : ceux qui vivent à Palerme sont Palerme. Je ne fais aucune différence entre qui est né ici et qui y vit.

Et comment la ville a-t-elle réagi ?


Il y a eu un changement culturel. De capitale de la mafia, elle est devenue une ville de droits. "J'ai un rêve, dit Martin Luther King, nul homme n'est une île, dit John Donne. Nous disons : "Je suis une personne et nous sommes une communauté. L'alternative serait "je suis un individu", avec tout l'égoïsme connecté, et "nous sommes un groupe", avec toute la logique suffocante de l'appartenance.

On vous avait appelé "maire désobéissant"....


J'ai respecté la loi, évidemment telle qu'établie par la Constitution, parce que je ne lui ai pas donné l'interprétation criminelle donnée par le ministre Salvini - qui menaçait ainsi d'expulser 100 000 personnes supplémentaires - mais une interprétation correcte. Et en fait, cette phrase affirme que même dans l'interprétation des lois, le juge doit respecter les droits et principes constitutionnels.
Salvini dit que c'est une sentence honteuse. Que lui répondez-vous ?
Un ministre qui échappe au jugement des magistrats, bien sûr, a intérêt à dire que la justice est honteuse, parce qu'elle est probablement tendue et inconfortable. La loi est la même pour tous et surtout, heureusement, en Italie, nous avons toujours une Constitution et un système judiciaire, mais aussi un système administratif, de magistrats et de maires qui respectent la Constitution.

De nombreux maires l'ont suivi....

Attendez une minute. Soyons clairs. Les maires ne m'ont pas suivi. Ils ont fait la liste, mais ils n'ont pas signé les inscriptions. Maintenant, à mon avis, ils vont le signer.
Que nous apprend cette phrase sur le décret Salvini ?
Que cette loi est inhumaine et criminelle. Si nous n'avions pas eu la Constitution, il n'y aurait pas eu cette phrase et ma mesure aurait été illégitime.


Pourtant, le ministre l'a dit. Mais le Viminal a-t-il déjà fait appel de ses mesures ?


Personne n'a pris aucune mesure. Mais écoutez, je le répète, je demande un tribunal. Afin d'empêcher les migrants de faire appel, j'ai pris mes pouvoirs au lieu de déléguer, car les bureaux m'ont envoyé des notes négatives en vertu du décret. Je leur ai dit : vous enseignez la pratique et écrivez que je n'ai pas à la signer et puis, motivant, je la signe. Et il en fut ainsi. Pour ces 200 affaires, en fait, les bureaux avaient considéré qu'il était impossible de procéder, mais je l'ai fait en utilisant les mêmes arguments que ceux que je trouve maintenant dans cet arrêt du tribunal de Bologne. J'ai empêché le bureau de rendre une décision négative, forçant le migrant à faire appel. Mais en signant, je m'expose à recevoir un appel ou une plainte. Mais rien ne m'est venu à l'esprit.


Y a-t-il d'autres parties du décret que vous avez l'intention de remettre en cause avec vos prérogatives de maire ?


Pour tout ce qui relève de la compétence municipale, je le ferai dans le respect de la Constitution. Bien sûr, je ne peux rien faire contre les parties du décret Salvini qui sont inconstitutionnelles. Prenons, par exemple, cette règle absurde qui établit qu'un citoyen étranger qui est devenu italien perd sa citoyenneté s'il commet un crime très grave. La perte de la citoyenneté n'est prévue dans aucun pays démocratique du monde et seulement dans quelques dictatures. Quel est le but de tout ça ? Cela signifie augmenter l'illégalité de cette personne. Je peux poser une question ?

Bien sûr que oui.


Pourquoi le même principe ne s'applique-t-il pas à Riina et Provenzano ? Parce qu'ils ont du sang italien, à cause de la maudite loi du sang, qui produit des génocides. Nous sommes en violation flagrante de la Constitution et des droits fondamentaux.

Et que peut-il se passer dans ces cas-là ?


Le jour où il y a une certaine perte de citoyenneté, la personne condamnée fera appel et soulèvera la question de la légitimité constitutionnelle. Si quelqu'un pense qu'il m'accuse d'avoir signé, j'aurai enfin un juge et je soulèverai la question moi-même. Mais ils m'ont anticipé : le maire de Palerme a signé et le tribunal de Bologne a décidé.

Vous êtes serein, alors ?


J'ai toute la tranquillité d'esprit de quelqu'un qui, dès le début, a dit que c'était le ministre qui était subversif, certainement pas moi.

 

Pour en savoir plus sur la politique de cette cité :

Palerme, ville ouverte - Jean Duflot - Éditions À plus d'un titre

Avant-propos de Jean Duflot :


Quatre séjours d'une semaine entre l'automne 2016 et le printemps 2018 dans la capitale sicilienne, c'est sans doute un peu court pour rendre compte du projet qui s'y développe depuis le début de la décennie. Ouvrir les portes de la ville à l'immigration qui afflue de l'Orient et des territoires africains, dans le prolongement de celle des pays de l'est (Roumanie, Bulgarie, Albanie, Yougoslavie), tel est l'objectif que cette cité portuaire s'est donné, en marge de la politique de fermeture européenne. L'enquête du Forum Civique Européen que nous publions a été entreprise dans le sillage d'un certain nombre de réactions médiatiques (Woz, Le Monde, The Mirror...) à des propos du maire LeoLuca Orlando, promoteur en 2015 d'une Charte de mobilité en rupture totale avec la stratégie de l'UE. Selon lui, un journal allemand aurait même écrit « qu'en pensant à Palerme l'Europe devrait avoir honte ».


Dans le propos qui suit le lecteur réprouvera peut-être une certaine froideur qui ne convient pas au constat d'une tragédie où ont péri, jour après jour, en Méditerranée, des milliers de nos semblables. Simple principe de précaution pour ne pas se cantonner dans le casting des figurants de la déploration rituelle . La rhétorique larmoyante qui tient lieu de véritable compassion n'a pas fait progresser jusqu'ici la solution politique qui mettrait fin à l'hécatombe. Elle permet à un certain nombre de paroissiens du café du commerce ou aux bureaucrates de la raison d’État de se dédouaner de leurs responsabilités respectives.

Aux citoyens lambda d'estomper leurs fonds de préjugés plus ou moins xénophobes, pour ne pas dire racistes; aux gestionnaires des démocraties droit-de-l'hommistes de déplorer qu'elles ne peuvent pas « accueillir toute la misère du monde » La pitié mondaine, le front chagrin et les cils battant d'émotion, la flute de champagne en main, n'est pas une spécificité des vernissages. Elle opère parfois de bouleversantes conversions sous les lambris du pouvoir. Comme celle de ce ministre de la justice de la République française qui s'apitoya jadis, en un moment de faiblesse humaine, sur « les cercueils flottants » des boat-people de l'époque.

De l'autre côté des Alpes où notre investigation s'est préoccupé du défi de Palerme, ce genre d'émotion rétrospective ne risque pas de faire larmoyer l'actuel Ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini. Il rêve de surpasser en férocité ubuesque la pugnacité berlusconienne où l'un de ses commis énonça jadis le projet de faire canonner les envahisseurs des années 90-93.

À vrai dire le consensus de tous les Etats de l'UE responsables de la gabegie de vies humaines aujourd'hui légalement organisée nous dispense de procéder à une quelconque hierarchie des compassions nationales. Hormis quelques casaques rouges, au demeurant défraichies, nostalgiques d'une humanité « humaniste », toutes les couleurs du spectre politique rivalisent dans la compétition sécuritaire du rejet de l'immigration. Au nom de l'ordre, du bien commun et d'une inquiétante interprétation de tous les traités internationaux. L'initiative même de cette enquête devrait nous disculper de la rareté pathétique de notre narration.

C'est que le parti pris en a été de laisser aux lecteurs le soin de consulter les médias pour prendre la mesure du désastre en cours. Ils se sont tellement dévoués pour en communiquer la nécrologie qu'ils nous dispensent de procéder à une comptabilité minutieuse des victimes de la traversée des déserts africains et de la mer Méditerranée. 20, 30, 40.000 personnes, enfants, femmes et hommes ? Aucun recensement n'est aujourd'hui possible. Le sera-t-il un jour ?...

Palerme, ville ouverte ? Notre déambulation, sans doute trop brève dans cette ville portuaire du sud, s'est efforcée de rassembler les indices du bien fondé d'une telle intitulation inspirée par le lecture de sa Charte. Ce sera un peu notre mémorial dédié à toutes ces victimes que de témoigner de l'accueil des survivant(e)s que cette grande métropole européenne ose entreprendre, en porte à faux avec l'indifférence réglementaire.

En parcourant le dispositif réticulaire déployé dans ce débarcadère palermitain où ont été acheminés des milliers de transfuges de la précarité et des guerres, il a fallu rassembler des données qui ont parfois l'aridité d'une nomenclature abstraite. C'est que la dynamique d'insertion s'inscrit dans un contexte où l'économie, dans l'acception la plus large du terme, se réfère à des critères d'évaluation en grande partie quantitative.

L'évaluation des secteurs où se réalise le processus d'intégration citoyenne (accès au droit commun par l'habitat, l'emploi, l'éducation scolaire, l'assistance sociale et sanitaire) requiert une certain nombre de données significatives. Les commentaires sociologiques ou politiques ne suffisent pas à rendre compte de l'état des lieux et des opérations en cours. Pour prendre la mesure de celles qui s'emploient à valoriser l'apport de l'immigration, ils ne peuvent pas se passer d'une certaine arithmétique sociale.

D'avantage avenante devrait être sans doute l'information relative à la dimension culturelle de l'hospitalité palermitaine. Elle convaincra plus agréablement le lecteur de l'exemplarité de ce qui s'organise dans ce havre de l'extrême sud du continent occidental. La culture pourrait bien être le stratagème qui est en train d'ouvrir une brèche dans la grande muraille de la Forteresse Europe : au grand dam des élites policières et militaires comme Frontex (3) qui sont censés en garantir l' invulnérabilité.

En définitive, c'est à partir de cette Charte de Palerme, sous-titrée « De la migration comme souffrance à la mobilité comme droit inaléniable de l'homme » que nous avons décidé d'explorer un territoire où se met en place une alternative à la liturgie sacrificielle del' Europe. Dans le dédale de cette ville portuaire où cohabitent Palermitains et plusieurs dizaines de communautés étrangères , ce n'est pas seulement de l'étendue de la perte humaine actuelle dont on prend conscience, c'est aussi de celle de notre propre humanité.


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