COVID-19 : déminer les mots d’aujourd’hui pour préparer le jour d’après

Dans le contexte de crise que nous traversons, nos conversations sont parsemées de leitmotivs, phrases toutes faites déposées dans nos bouches et nos oreilles, qu'il convient de déconstruire si on veut élargir nos cadres de pensée et se réapproprier politiquement la situation.

La bonne nouvelle, c’est que je ne suis pas coupé du monde. Dans la petite ville de province où le sort a voulu que je sois confiné, ça discute quand on se croise lors de nos promenades dérogatoires (tout en respectant les distances de sécurité, je souligne). Avec ceux qui sont plus éloignés, ça se téléphone pour prendre des nouvelles et se soutenir, ça chatte et ça partage à tour de bras sur les réseaux sociaux. Et ça commente abondamment l’actualité, cette situation où nous sommes plongés, inimaginable il y a encore quelques semaines.

L’idée générale que je retiens de ces échanges c’est que nous sommes à un carrefour : on retrouve une conscience aigüe d’une destinée collective, et on a le sentiment très présent que la direction que nous allons prendre à l’issue de cette crise sanitaire, politique et économique va être décisive et nous engager pour les années à venir.

Il y a aussi de nombreuses phrases qui reviennent régulièrement dans nos échanges, des leitmotivs qui me semble-t-il, établissent un cadre de pensée. Et les cadres de pensée délimitent des cadres d’action. J’en suis partie prenante, mais j’aimerais à mon niveau modeste les analyser et essayer de les désamorcer, car ils me semblent receler quelques pièges.

 

« Ils sont complètement cons »

Et oui. C’en est devenu Pavlovien. A chaque prise de parole de Sibeth Ndiaye, à chaque nouvelle péripétie du feuilleton des masques, à chaque intervention de justification qui sent le gros bobard à plein nez, cette phrase surgit dans ma conscience, implacable : « C’est pas possible, ils sont complètement cons. »

Je crois qu’il faut se méfier de cette pensée réflexe. Non pas qu’elle soit infondée, la longue liste des impérities gouvernementales en fait même une hypothèse sérieuse. Mais je trouve que, à la fois dépolitisante et déresponsabilisante, elle a tendance à nous aveugler. D’abord, parce que les cons, on finit toujours par les excuser. C’est pas vraiment de leur faute s’ils sont comme ça. C’est leur côté Pierre Richard, il faut faire avec. On finit toujours par avoir un peu de sympathie pour les François Pignon, qu’ils déploient leurs exploits sur les écrans de cinéma ou dans les ministères. Ils ne sont pas responsables.

Or cet enjeu de responsabilité est énorme, comme le montre une grosse partie de la communication gouvernementale de ces derniers jours (ici, et ). Les traiter de cons, c’est en quelque sorte leur faire un cadeau. C’est leur offrir une porte de sortie. C’est enlever du poids aux plaintes déjà déposées à l’encontre du gouvernement, et qui vont peut-être s’accumuler quand enfin on aura sorti la tête de l’eau.  Je pense qu’il est crucial que les personnes en responsabilité rendent des comptes, au niveau pénal s’il le faut.

Mais il y a un deuxième écran de fumée qui apparaît en même temps que cette pensée dans notre esprit. Alors que l’espace médiatique commente les écarts de langage de Lallement, les remarques infantilisantes de Castaner, les faux pas de Ndiaye, on parle moins d’autre chose. La porte-parole du gouvernement semble particulièrement efficace en la matière. Si elle avait affirmé assumer de mentir pour protéger le président, il semblerait qu’elle soit aussi prête à passer pour une imbécile. Et ça marche ! Car cette apparente incompétence masque une compétence sans faille. Celle qui est à l’œuvre depuis les premiers jours du mandat macronien.

Crise ou pas crise, avec une logique froide, ils poursuivent leur programme politique. Après avoir grandement ébréché le Code du Travail en 2017, Muriel Pénicaud poursuit son œuvre et « challenge » les entreprises pour qu’elles restent ouvertes pendant la crise. Pendant le confinement, les violences policières continuent, comme s’alarment plusieurs associations de défense des droits s’appuyant sur plusieurs témoignages et vidéos en provenance des quartiers populaires. Et dans son ensemble, le gouvernement persiste dans sa stratégie de croissance, visant coûte que coûte le maintien de l’activité économique, au mépris de la sécurité des travailleurs. Au fond, qu’est ce qui a changé ?

Loin d’être grippé, le logiciel des premiers de cordée tourne à plein régime. Y compris par la rhétorique du « en-même-temps » qui voudrait nous faire croire qu’on est à la recherche de grands équilibres et de la bonne mesure, mais qui nous précipite dans une direction précise, univoque, qui ne tolère aucune contradiction. Vous me direz qu’ils ont décidé de suspendre la réforme de l’assurance chômage et celle des retraites ? Il leur sera facile de les faire passer tranquillement après, quand il s’agira de « reconstruire », de « relever le pays », de « fusionner les énergies ». Et puis d’ailleurs, nous diront-ils, n’ont-ils pas été élus pour ça ?

A l’inverse, est-on bien sûr que les lois régressives de l’état d’urgence sanitaire seront facilement abrogées une fois la tempête passée ? On peut tous se souvenir des dispositions de l’état d’urgence de 2015 passées dans le droit commun en 2017. Je me souviens des mots de Castaner, alors : « Nous savons tous que, par nature, un état d’urgence ne doit être qu’un outil provisoire, qu’un outil temporaire. Il est fait pour faire face ponctuellement à des circonstances évidemment exceptionnelles. Mais nous savons tous qu’au-delà de ce caractère provisoire, la menace terroriste est toujours là. Et elle est toujours intense. Lever l’état d’urgence n’était donc possible qu’à une seule condition, celle de renforcer notre arsenal juridique pour lutter dans le cadre du droit commun, mais avec toujours la volonté de la meilleure efficacité contre le terrorisme ». Faisons un jeu : remplaçons terrorisme par virus. Ça marche aussi. Et ça fait froid dans le dos.

 

« Il y en a qui ne jouent pas le jeu »

Une autre phrase qu’on a beaucoup prononcée, ces derniers temps, c’est : « Ils ne jouent pas le jeu ». « Ils », ce sont au choix les promeneurs parisiens qui profitent d’un dimanche ensoleillé, les habitants des quartiers populaires « qui ne comprennent pas », ou le périphérique « pris d’assaut » par les Parisiens pour partir en vacances, nouvelle complètement fausse, mais qu’importe, ce qui compte c’est que ces discours produisent leurs effets.

Et le premier d’entre eux c’est la réponse répressive. Les amendes. Puis vitesse supérieure embrayée tout en souplesse par Nicole Belloubet qui prévoit désormais des peines de prison. (Quelle bonne idée au passage que de vouloir remplir des prisons déjà surpeuplées et en détresse sanitaire, ça va certainement contribuer à freiner la maladie). Là encore, on est dans la continuité du logiciel autoritaire, punir, et fort, tout contrevenant à la norme. Et en l’espace de quelques jours, 60 millions de citoyens ont été placés en liberté surveillée.

Dissuader, faire peur, culpabiliser les individus, ceux qui par leur irresponsabilité mettent en péril la société, cela est bien commode. Et finalement très classique, puisque c’est le même discours qui est à l’œuvre dans le cadre du péril écologique : stigmatiser les citoyens pour éviter d’interroger le système, gronder ceux qui ne ferment pas le robinet quand ils se brossent les dents plutôt que mettre en cause les politiques et logiques économiques qui nous ont amené au bord du désastre.

Au 2 avril, les forces de l'ordre ont réalisé environ 5,8 millions de contrôles depuis le début du confinement et dressé 359.000 procès verbaux pour non-respect des mesures. Avec, au maximum, un peu plus de 6% de contrevenants, on peut dire que la population française est majoritairement très consciente et très disciplinée.

Mais qu’importe. Pour le pouvoir, admettre la nécessité de minimiser les interactions sociales pour ne pas propager le virus, implique sans forme de débat d’accepter de se calquer sur cette grande démocratie qu’est Singapour, et pour nous simplifier la vie, pour faire des économies de papier, nous voilà affublés d’une application de traçage sur téléphone portable. Quand j’y réfléchis deux secondes, je suis pris de vertige : depuis presque un mois, jour après jour, cette petite habitude s’inscrit insidieusement dans mon esprit et dans mon corps : ne plus sortir sans « raison valable », sans attestation à opposer aux autorités de contrôle. Et cette bonne volonté citoyenne s’in-corpore peu à peu en consentement à la domination et à la surveillance, et en acceptation comme nouvelle norme de ce meilleur des mondes où sortir faire pisser son chien ne serait possible qu’avec le bon papier, le bon laisser passer. Demain, pourra-t-on faire des gestes hier encore anodins, travailler, faire nos courses, aller au théâtre, sans attester de nos déplacements antérieurs et de nos bonnes fréquentations ? Demain, serons-nous mis face à cette unique alternative : devenir « des machines, traçables et auditables en tout lieu », ou être condamnés à rester confinés chez soi ?

Cette mise en place d’un contrôle social et spatial présenté comme une injonction évidente à « jouer le jeu » masque ce qu’il y a de politique dans la mise en œuvre des mesures de sécurité. Qui décide des raisons légitimes de se déplacer ? Qui décide des activités essentielles ? Selon quels intérêts ? Qu’y a-t-il d’évident à considérer qu’il est essentiel et urgent de continuer à construire des avions alors que les aéroports d’Europe sont tous à l’arrêt ?

 

« La nature reprend ses droits »

 « La nature reprend ses droits », « parce que nous sommes allés trop loin ». « C’est un avertissement ». Ce discours imprègne de nombreux médias et je l’ai beaucoup entendu dans nos conversations. Il a des colorations à la fois romantiques et mystiques. J’ai remarqué qu’il se déclinait selon deux variantes.

Il y a celle de l’émerveillement et du renouveau : le virus serait une sorte de messie qui permettrait de mettre un coup d’arrêt à la machine folle du capitalisme, qui ouvrirait la voie à une régénérescence de l’humanité. Venise a retrouvé des eaux claires, les dauphins viennent barboter dans le port de Cagliari en Sardaigne, des policiers escortent une famille de canards égarés sur le périphérique. Ces images ont remplacé les photos de chats dans les timelines des réseaux sociaux.  Pour cela il faudrait rendre grâce, au mépris des milliers de morts charriés. Cette fable du gentil virus qui viendrait réguler à notre place les excès de notre civilisation me fait penser à la main invisible du marché, ordonnant le monde pour le meilleur à partir de nos égoïsmes particuliers. Elle a pour effet de nous déposséder des moyens politiques d’interroger l’organisation de nos sociétés et les causes qui ont abouti à cette crise : capitalisme mondialisé, destructions des biotopes, dérèglement climatique, destruction des services publics…

Cette posture mystique a aussi une variante nihiliste, faisant du Covid-19 le cinquième cavalier de l’apocalypse, semant souffrance et désolation sur nous comme un châtiment bien mérité. Car nous avons pêché. Battons notre coulpe et prosternons-nous. De tout temps les malédictions divines ont été les alliées des pouvoirs politiques, permettant aux princes d’éliminer leurs rivaux politiques et d’étendre leur domination, comme le rappelle un récent article de Raoul Vaneigem. Viktor Orban s’octroyant les pleins pouvoirs en Hongrie en est le prolongement évident, mais à mon avis on n’a pas besoin de regarder si loin. Observons plutôt Emmanuel Macron et ses séides tentant d’ordonner le réel à coup de discours martiaux, de menaces à demi-mots, et de paternalisme.

Autre effet de ce mode de pensée incarnant une Nature vengeresse : il met face à elle une Humanité homogène dégagée des situations et des conflits qui la traversent. Or, si nous sommes tous partie prenante de cette humanité, les conséquences concrètes de l’épidémie ne sont pas du tout les mêmes selon le pays dans lequel nous vivons, et à l’intérieur d’un même pays, selon que l’on a accès aux soins ou pas, selon qu’on puisse télétravailler ou pas, selon qu’on possède une maison secondaire ou pas, selon qu’on est un homme ou une femme… En occultant également que les responsabilités ne sont pas tout à fait les mêmes, selon la place qu’on occupe dans le système de production et de consommation qui nous conduit à cette catastrophe, il nous empêche toute remise en cause de celui-ci.

Par un autre versant, cette vision pérennise la dichotomie Homme-Nature, ramenant cette dernière à une entité dont il faudrait se rendre maître, comme un réservoir de ressources à exploiter et à « gérer » afin qu’elles restent « renouvelables ». Et quand elle nous menace, par un virus par exemple, il faudrait partir en guerre contre elle… Ne faudrait-il pas plutôt repenser cette séparation radicale ?  Pour quitter cet antagonisme, on pourrait s’inspirer de ces anthropologues qui disent que « la Nature n’existe pas », que c’est une construction culturelle occidentale, certes hégémonique aujourd’hui, mais minoritaire si l’on considère l’ensemble des cultures qui peuplent le globe. Il est peut-être temps de dépasser ce dualisme, et de repenser les rapports entre humains et non-humains comme un réseau de relations multiples aux multiples nuances. Il s’agit de cesser de coloniser le monde pour, enfin, apprendre à l’habiter et à co-habiter.

Dans cette perspective, prendre l’expression « la nature reprend ses droits » au pied de la lettre plutôt que dans un sens métaphorique est peut-être, au fond, une bonne idée. Reconnaître aux lacs, aux montagnes, à des espèces animales le droit d’exister, de persister, de maintenir et de régénérer leurs cycles vitaux serait prendre acte juridiquement du principe d’interdépendance qui régit le vivant, et dont l’humanité fait partie. Pratiquement, cela permettrait d’opposer une norme supérieure aux intérêts économiques des multinationales. En 2008, l’Equateur a inscrit les Droits de la Nature dans sa constitution concrétisant un mouvement débuté en 1972 par Christopher Stone, professeur de droit. Depuis, 25 procès ont été menés sur cette base et 21 ont été gagnés, et dans d’autres pays des démarches semblables voient peu à peu le jour.

 

« Rien ne sera comme avant »

« Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant. » A l’instar du Président de la République, nous sommes nombreux à laisser tourner dans nos esprits et dans nos conversations cette phrase : « Rien ne sera comme avant ». Mais cette formule générique ne dit rien de comment sera cet après. J’ai l’impression qu’on prononce une incantation qui laisse entendre qu’il adviendra tout seul, comme le ciel bleu après le déluge. Je repense à la « Stratégie du choc », à la crise de 2008, à l’interminable mise à sac de la Grèce... Le choc, il est évident que nous sommes en plein dedans. Des figures archétypales apparaissent, orchestrées par le pouvoir (Emmanuel Macron en chef de guerre, lol), ou émergeant spontanément dans l’emballement médiatique (la figure christique du Professeur Raoult). Elles nous invitent à la passivité, à remettre notre destin entre leurs mains.

En écoutant les récents discours d’Emmanuel Macron, on pourrait croire à une subite prise de conscience de l’intérêt des services publics, et des effets délétères des politiques néolibérales des dernières décennies. Il suspend les réformes des retraites et de l’assurance chômage. Pour faire face à l’austérité, l’Etat délie sa bourse, à l’encontre des principes d’austérité, et accepte l’endettement. Tout à coup, le Medef ne se dit plus opposé à des nationalisations. On pourrait croire à un changement de paradigme.

Mais nous ne sommes pas dupes. Nous avons appris des précédentes crises, et nous savons qu’une fois le danger écarté, les politiques mortifères reprendront. Le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant, il en sera la continuation extrême - déjà, les mesures sécuritaires qui se déploient et les ordonnances prises en matière de travail le laissent présager. Une fois que les pertes seront socialisées, la course aux profits et le saccage du monde pourront reprendre de plus belle.

Sauf si nous décidons de reprendre le volant. Dans le secret des appartements confinés, les colères grondent. Des solidarités de voisinage s’organisent. Dans les entreprises, loin de désarmer, des travailleurs se battent pour leurs droits et leur santé. Et des réseaux d’entraide plus larges s’auto-organisent. Paradoxalement, en nous coupant les uns des autres, la situation ravive à la conscience de beaucoup d’entre nous les joies de l’entraide et la nécessité de faire du commun. Finalement, on ne l'avait pas complètement oublié : un hôpital qui soigne, une école qui instruit, c’est de la richesse pour tous.

Alors, le jour d’après, quand nous pourrons enfin sortir de chez nous, j’espère que nous serons nombreux à être dans la rue. Et que nous serons nombreux à refuser de rentrer chez nous tant que Macron et sa fine équipe n’auront pas rendu les clés.

Le jour d’après le jour d’après, quand Macron sera parti, c’est de son monde qu’il faudra s’occuper. J’espère que nous serons nombreux sur les places, sur les ronds-points, réunis en assemblées, à prendre nos affaires en main et à partager nos désirs.

Dès aujourd’hui, pour préparer le jour d’après, il faut continuer à se parler. Il est urgent de ne pas nous taire. Il est urgent de contrer les récits hégémoniques qui effacent les enjeux politiques fondamentaux posés par l’épidémie. Il est urgent de parler entre nous la langue de l’émancipation. Comment voyez-vous, comment voulez-vous le jour d’après ?

 

 

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