Alain Patrick Fouda
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Billet de blog 2 janv. 2019

Discours de fin d'année 2018: Paul Biya, toujours "maitre des horloges" ?

J’ai écouté le discours du président Paul Biya avec attention. Normal. C’est la saison, très courte, des discours officiels de Chefs d’État. Et dès les premiers mots prononcés par notre président, quelque chose s’est emparé de mon attention : l’usage du conditionnel dans ses deux premières phrases : "Le septennat qui vient de commencer devrait…". Il "pourrait même…".

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Dès l'entame de son discours, une impression me domine: le "Capitaine Camer" (comme je l’appelle) annonçait qu’il n’a pas encore trouvé la formule magique. Celle-là même qui permet d’échapper voire de profiter des aléas des conjonctures économique, sociopolitique et sécuritaire, aux plans national et international. La preuve, dans la suite immédiate de son allocution, il "trouve des excuses pour nos performances insuffisantes" (citation de son Discours de 2011), sous l’enveloppe d’un rappel des faits assez éloquent.

"Challenges sécuritaires, conséquences de la crise économique et financière mondiale, baisse des cours du pétrole et des matières premières"... bref !

Ceci pour dire que le Cameroun est encore et toujours en mode : RÉSILIENCE, terme qu’il a lui-même utilisé dans son discours de fin d’année 2015. Si j’empruntais à la chanson "Aimer" de l’artiste camerounais Ben Decca, je dirais que, décidément, "le Cameroun est un verbe difficile à conjuguer", car "son passé n’est jamais simple (il se duplique !), son présent est imparfait, son futur est conditionnel"…! Il y a donc de quoi se méfier du temps, à défaut d’en faire… UN ADJUVANT (un atout).
Illustration. Concernant la crise qui gangrène les régions anglophones du Cameroun, le chef de l'État réitère son ultimatum aux "entrepreneurs de guerre" (les sécessionnistes Ambazoniens) :

"Si l’appel à déposer les armes que j’ai lancé aux entrepreneurs de guerre reste sans réponse, les forces de défense et de sécurité recevront instruction de les neutraliser. Je suis bien conscient en effet de la désolation que ces insurgés infligent aux populations de ces régions. Cette situation ne peut plus durer."

Quel délai se donne-t-il pour actionner le bouton de cette neutralisation et mettre ainsi un terme à cette crise ? Le sujet-discoureur a préféré ne donner aucune précision. Il n’est pas du genre à dire: "Je me donne <cent jours> pour réformer le pays" comme le projettent certains, à l'instar du nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro. Ne l’y forcez donc pas. À chacun son style.

Ayant préféré la décentralisation au fédéralisme, "Capitaine Camer" promet "des mesures dans les meilleurs délais possibles pour accorder aux collectivités territoriales de notre pays les compétences qui leur permettront de prendre une plus large part dans la gestion des affaires locales".

Quels sont ces délais ? À quand l'entrée en scène des régions, comme le prévoit la loi n° 96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution de 1972 ? Mystère. Vous verrez seulement ces choses apparaitre…un jour.

Enfin, le président devait absolument dire quelque chose pour rassurer l’opinion concernant l’organisation de la CAN 2019 dont la date a été décalée, non sans couper l’herbe sous les pieds de nombreux "business ladies and gentlemen" du terroir. Bah ne vous inquiétez pas, assure-t-il. La CAF a juste procédé à un "glissement de date". L’art de la formule à la sauce camerounaise! Glissement de date. Vous convenez avec moi, cet émetteur politique est intelligent ! Il semble s’être inspiré du "moonwalk" de Michael Jackson, la célèbre glissade en arrière devenue signature lors de son interprétation de la chanson mythique "Billie Jean" (j’adore !). Avec cette nouvelle création discursive dont il a seul le secret, Paul Biya est, indéniablement, un performeur rhétorique de grande classe. Et ses discours, des gisements d’expressions politiques venues des dieux de la langue. Chapeau l’artiste !

C’est donc là un nouveau discours, qui n’est pas tant différent des précédents, dans sa structuration et dans le choix des mots qui le constituent. Mais, à mon avis, un discours porteur d’une leçon de fond : autant le temps guérit les blessures les plus profondes, autant du temps (la conjoncture nationale ou internationale) dépendent la croissance économique et la transformation de notre société. Tout comme, pour organiser une nouvelle compétition continentale de football, il aura fallu au Cameroun 49 ans (1972-2021). Tout est donc question de temps, comme nous l’avait d’ailleurs fait remarquer l'homme d'affaire camerounais disparu, Kadji. Et quand notre bonheur viendra, le jour dit, nous dirons tous : "Ouf ! Enfin ! Il a fallu du temps !". Soyons patients. Encore...

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